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Full text of "Axël"

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DU  MEME  AUTEUR 


PkEMIÈRES     POÉSlliS 

Isis 
Elen 

MORGANE 

La  Révolte 

l  b   n  o  c  v  e  a  u   m  0  k  d  b 

4.0ntes  cruels 


L'ÈVEFUTtRE 

Akëdysséril 
L'Amour   suprême 
Tribulat    Bonhomet 
Histoires    insolites 
i    Nouveaux  combs  cruels 


Sous  presse  : 


Chez   les   passants 


Tous  droits  réservés 

Cet  ouTragc  a  été  déposé  au  Ministère  de  l'Intiriaur 

en  décembre  1889. 


AXEL 


IL     A     ÉTÉ     TIRÉ     DE     CET     OUVRAGE 

Vingt  exejnplaires  numérotés 

SUR    PAPIER     DE     HOLLANDE 


COMTE  DE  VILLiERS  DE  L'ISLE-ADAM 


•  • 


AXEL 


PARIS 
MAISON    QUANTIN 

COMPAGNIE    GÉNÉRALE    d'iMPRESSIOX    ET    d'ÉDITIOî» 

7,  rue  Saint-Benoît 


1890 


AXEL 


PERSONNAGES 

Axel  d'Aukrsperg. 

L'Archidiacre. 

Maître  Janus. 

Le  commandeur  Kaspar  d'Auërsperg. 

Ukko,  page  d'Axel  d'Auërsperg. 

Herr  Zaciiarias. 

gotthold. 

Hartwig. 

MlKLAUS. 

Le  Desservant  de  l'office  des  morts. 

Eve  Sara  E.mmanuèle  de  Malpers. 

L'Abbesse. 

Sœur  Aloyse. 

Sœur  Laudation,  tourière. 

Sœur  Calixte,  économe. 

Religieuses  du  cloître  de  Sainte-Apollodora. 

Chœur  des  vieux  Serviteurs-militaires  d'Auërsperi 

Chœur  des  Bûcherons. 


L'action  se  passe  en  ce  siècle,  vers  l'an  1828. 

La  première  partie,  en  un  monastère  de  Religieuses- 
trinitaires,  le  cloître  de  Sainte-Apollodora,  situé  sur  les 
confins  du  littoral  de  l'ancienne  Flandre  française. 

Les  trois  autres  parties,  dans  l'est  de  rAUemagne  sep- 
tentrionale, en  un  très  vieux  château  fort,  le  burg  des 
margraves  d'Auërsperg,  isolé  au  milieu  du  Schuartz- 
wald. 


PREMIERE    PARTIE 


LE     MONDE     RELIGIEUX 


Cœurs  tendres,  approclip/.  :  ici  l'on  aime  encore  ! 
Mais  l'auiour,  rpuré,  s'allume  sur  l'autel  : 
Tout  ce  qu'il  a  d'iiuraain  à  ce  feu  s'évapore, 
Toul  ce  qui  reste  est  immortel. 
Lamautine. 


AXEL 


PREMIERE    PARTIE 


LE     MONDE     RELIGIEUX 

§  1.  ...et  forcez-les  d'entrer  I 

Le  chœur  claustral  dans  la  chapelle  d'une  vieille 
abbaye. 

Au  fond,  grande  fenêtre  à  vitrail.  —  A  gauche,  les  quatre 
rangs  des  stalles.  Elles  sVlèvent  insensiblement,  en 
hémicycle,  contre  la  haute  grille  circulaire  fermée 
et  voilée  de  draperies.  Au  fond,  près  de  la  grille,  porte 
basse,  aux  degrés  de  pierre,  communiquant  au 
cloître. 

A  droite,  faisant  face  aux  stalles,  les  sept  marches  et 
le  parvis  du  maître-autel  invisible.  —  Le  tapis  se 
prolonge  jusqu'au  milieu  du  chœur,  au  bord  des 
dalles  tumulaires.  Sur  la  deuxième  marche,  clochette 
et  encensoirs  d'or.  Plus  haut,  corbeilles  de  fleurs.  La 


6  AXEL 

lampe  du  sanctuaire  éclaire  seule  l'édifice,  entre  les 
grands  piliers,  chargés  (Tex-volo,  qui  supportent 
l'abside  principale:  là,  s'élève,  sur  des  ailes,  la  chaire 
de  marbre  blanc. 

Une  forme  humaine,  long  voilé  et  les  pieds  nus  sur  des 
sandales,  se  tient  debout  sous  la  lampe.  —  Entrent, 
au  fond,  l'Abbesse  et  l'Archidiacre  en  habits  sacer- 
dotaux. 

Le  prêtre  s'agenouille  devant  l'autel  et  demeure  en 
prière  :  l'Abbesse  s'approche  de  l'être  voilé  dont  elle 
découvre  la  tête,  brusquement. 

Un  visage  d'une  beauté  mystérieuse  apparaît;  c'est 
une  femme.  Elle  est  immobile,  les  bras  croisés,  les 
paupières  baissées.  L'Abbesse  la  regarde  pendant 
quelques  instants,  en  silence. 


SCÈNE    PREMIERE 

SARA,  L'ABBESSE,  L'ARCHIDIACRE, 
puis   soEiR   ALOYSE. 

l'Abbesse 

Sara  !  le  minuit  de  Noël  va  sonner,  remi)lis- 
sant  nos  âmes  d'allégresse!  L'autel  va  s'illuminer, 
tout  à  l'heure,  comme  une  arche  d'alliance!  nos 
prières  vont  s'envoler  sur  l'aile  des  cantiques! 
Avant  que  cette  heure  })asse  dans  les  cieux,  il 
importe  que  je  vous  notifie  la  résolution  sacrée 
que  j'ai  prise  touchant  votre  avenir. 


LE    MONDE    RELIGIEUX  7 

Souvenez-vous,  Sara.  Votre  père  et  votre  mère., 
aux  approches  de  la  mort,  me  mandèrent  en  leur 
manoir  pour  vous  confier  à  moi.  Depuis  sept  ans 
vous  vivez  en  ce  cloître,  libre  comme  une  enlimt 
dans  un  jardin.  Cependant,  les  jeux  des  enfants 
vous  furent  toujours  étrangers  et  je  ne  vous  ai 
jamais  vue  sourire.  Que  peut  signifier  une  nature 
aussi  studieuse  et  aussi  solitaire?  —  Est-ce  de 
relire  sans  cesse  tous  nos  vieux  livres  qui  vous 
humiliera  l'esprit? 

Ecoutez,  Sara,  vous  êtes  une  âme  obscure. 
Sur  votre  visage  toujours  pâle  brille  le  reflet  d'on 
ne  sait  quel  orgueil  ancien.  11  sommeille  en 
vous...  —  oh!  les  harmonies  que  vous  tirez  de 
l'orgue  vous  ont  trahie!...  Elles  sont  tellement 
sombres  que  j'ai  dû  prier  sœur  Aloyse  de  le  tenir 
à  votre  place.  —  Malgré  la  réserve  et  la  simpli- 
cité de  vos  rares  paroles  et  de  tous  vos  actes,  je 
vous  ai  méditée  longtemps  et  attentivement.  Je 
sens  que  je  ne  vous  connais  pas.  Vous  vous 
soumettez  avec  une  sorte  d'indifférence  taciturne 
aux  pratiques  de  notre  obédience.  —  Prenez 
garde  à  l'endurcissement  du  cœur! 

Ma  fille,  vous  êtes  une  lampe  dans  un  tom- 
beau :  je  veux  vous  raviver  pour  l'Espérance. 
Vanité  que  la  vie  sans  la  prière  !  La  vingt-troisième 
année  de  vos  jours  s'est  accomplie;  ce  qu'il  faut, 


8  AXEL 

pour  VOUS  secourir,  c'est  l'onction,  —  c'est  l'onc- 
tion! et  que  vous  soyez  toute  à  Dieu,  qui  pacifie 
les  cœurs  inquiets.  Certes,  selon  les  hommes, 
je  devrais  admettre  que  vous  êtes  libre  de  nous 
quitter;  mais,  selon  Dieu,  moi,  qui  ai  charge  de 
votre  âme,  puis-je  vous  laisser  rentrer  dans  le 
monde,  seule,  riche  et  aussi  belle,  au  milieu  de 
ces  tentations  (dont  je  n'ignore  pas  les  séduisantes 
violences,  non  plus  que  le  désenchantement 
mortel)?  —  Ai-je  le  droit,  alors  que  vous  m'avez 
été  confiée,  de  ne  pas  agir,  en  cette  circonstance, 
pour  le  mieux  de  votre  bonheur  réel,  incapable 
que  vous  êtes  de  le  discerner?  —  L'expérience 
des  voluptés  conduit  au  désespoir  :  plus  tard, 
malgré  votre  volonté,  vous  seriez  sans  force  pour 
revenir;  je  dois  le  prévoir  pour  vous.  Quoi!  le 
vertige  vous  guette  au  bord  du  gouffre  et  je 
n'aurais  pas  le  droit  de  vous  préserver  de  son 
attirance!  Mon  abstention  serait  une  faiblesse 
proditoire  dont  vous  sauriez  me  demander  compte 
au  dernier  jour.  —  Ne  point  vous  retenir  quand 
vous  voulez  plonger  dans  les  ténèbres  !  sans  direc- 
teur, ni  famille!  et  avec  l'esprit  ardent  que  je  devine 
sous  vos  paupières  baissées?  Non!  non.  Vous  ne 
sauriez  vous  conduire,  là-bas,  selon  Dieu.  —  Je 
vais  donc  vous  offrir  à  Lui  ce  soir  même.  Oui 
cette  nuit.  m  siicnce. 


LE    AIONDE    RELIGIEUX  9 

Ma  fille,  lorsqu'il  y  a  trois  mois  je  vous  fis  des 
ouvertures  à  ce  sujet,  j'essuyai,  de  votre  part,  un 
refus.  J'eus  recours  à  Vin-parc,  aux  privations 
sévères,  aux  mortifications...  Et  pendant  que 
vous  subissiez,  résignée  d'ailleurs,  votre  péni- 
tence, je  faisais  prier  pour  vous  et  j'intercédais 
moi-même  avec  ferveur,  offrant  mes  larmes  à 
Celui  qui  est  tout  pardon. 

Ne  me  forcez  donc  plus  à  recourir  à  des 
rigueurs  pour  vous  faire  rentrer  en  vous-même 
et  vous  pousser,  pour  ainsi  dire,  vers  le  Ciel. 
Aujourd'hui,  en  ce  beau  soir  de  fête,  je  vous  ai 
tirée  de  votre  cachot;  j'ai  choisi  cette  nuit 
bienheureuse  pour  vous  consacrer  au  Seigneur, 
au  milieu  des  (leurs,  des  lumières  et  de  l'encens. 
Vous  serez  la  fiancée  amère  de  ce  soir  nuptial. 

Ainsi  la  grâce  descendra  sur  vous;  l'oubli  vous 
rendra  l'esprit  moins  inquiet;  vous  sentirez 
bientôt  le  poids  de  l'amour  divin  ;  et,  un  jour  (il 
n'est  pas  loin,  peut-être!)  tressaillant  au  souvenir 
de  cette  heure  sainte,  vous  m'embrasserez,  les 
joues  baignées  de  pleurs  d'extase  et  de  joie.  — 
Et  ce  sera  le  touchant,  l'édifiant  spectacle,  réservé 
aux  vierges  qui  demeurent  à  l'ombre  de  cet  autel. 
Et  vous  comprendrez,  alors,  ce  que  j'ai  osé  faire, 
ce  que  j'ai  pris  sur  moi  d'accomplir.  —   Allons, 

soyez  en  paix.  Elle  se  détourae. 


10  AXEL 

—  Sœur  Laudalion,  allumez  les  cierges. 
L'autel  s'illumine  peu  ù  peu  durant  la  fin  de  la  scène. 

Maintenant,  ma  sœur  et  ma  fille,  je  vous  l'ai 
dit  :  —  vous  êtes  une  riche  de  ce  monde.  Ici  l'on 
entre  en  se  dépouillant  de  tout  orgueil  et  de  toute 
richesse.  Nous  sommes  pauvres;  mais  ce  qae 
nous  avons,  nous  le  donnons,  la  pauvreté  ne 
s'ennoblissant  que  par  la  charité.  On  vous  a  légué 
châteaux,  i)alais,  forêts  et  plaines.  Voici  le  par- 
chemin dans  lequel  vous  faites  abandon  de  tous 
vos  biens  à  la  communauté.  Voici  une  plume. 
Signez. 

Sara  décroise  les  bras,  prend  la  plume  et  signe  impassi- 
blement. 

Bien.  C'est  cela  même. 

Elle  regarde  Sara  qui  est  rentrée  dans  son  immobilité. 

Merci.  A  clle-mcmc  en  se  dirigo.int  vers  rArcliidiacre  ;  QUÔ 

Dieu  me  voie  —  et  me  juge! 

Arrivée  auprès  du  vieux  prêtre,  elle  lui  touclie  l'épaule 
et,  inclinée,  chuchote  quelques  paroles. 

l'Archidiacre,  se  levant  et  à  voix  basse 

Le  jeûne,  le  cachot  et  le  silence  font  de  la 
lumière  en  ces  âmes  orgueilleuses  :  il  fallait  cela! 


LE    MONDK    RELIGIEUX  II 

il     faut     cela.     Ilaut,    s'approchant    <\o   Sara  :    Sara,     SœilP 

Emmanuèle  en  Dieu  !  les  quelques  doutes  se  sont 
dissipés  qui  nous  faisaient  appréhender  autour  de 
vous  la  présence  du  malin  esprit.  Bien  est-il  vrai 
qu'en  un  tel  jour  nous  eussions  écarté  de  nos 
pensées,  à  votre  sujet,  toute  supposition  inquiète  : 
mais  l'aumône  que  Dieu  vous  a  donné  de  pouvoir 
nous  faire  achève  de  vous  purifier,  à  nos  yeux, 
de  tout  soupçon  de  tiédeur.  Elle  militera  pour 
vous  dans  les  abandonnements  et  dans  les  déré- 
lictions.  Je  vais  vous  recevoir  dans  un  instant 
parmi  celles  qui,  dorénavant,  sont  vos  sœurs. 
Dès  longtemps  vous  fûtes  considérée  par  elles,  et 
par  nous,  comme  une  appelée  et  comme  une  élue. 
Votre  noviciat  est  fini, 

l'Abbesse 

Ma  fille,  nous  allons  vous  revêtir  de  la  robe 
nuptiale  et  ceindre  ce  front  de  la  couronne  des 
vierges  sacrées,  en  symbole  des  noces  futures. 
Puis,  vous  viendrez  ici,  à  cette  place,  au  milieu 
des  cantiques.  Là,  vous  vous  étendrez,  en  signe 
de  mort  :  et  sur  vous  sera  jeté  le  drap  de  nos 
trépassées.  Sous  cette  dalle,  repose  la  Bienheu- 
reuse qui  fonda  ce  monastère,  et  que  vous  prierez 
particulièrement  avant  l'ofiertoire.  Une  fois  les 
vœux  prononcés,  votre  chevelure  mondjiine  tom- 


12  AXEL 

bera  sous  le  ciseau  de  notre  règle.  Puis,  on  vous 
revêtira  du  saint  habit  que  vous  garderez,  jusqu'à 
la  fin  de  vos  jours  d'épreuve,  ici-bas. 

Une  jeune  religieuse,  une  enfant,  d'une  figure  char- 
mante, en  vêtements  blancs  et  bleus,  apparaît  derrière 
l'autel.  Elle  semble  un  peu  pâlie.  Elle  regarde  Sara. 

Moi,  je  partirai  bientôt  pour  mon  éternité;  vous 
hériterez   de  ma  crosse   d'ivoire  et  vous  ferez, 
à  votre  tour...  ce  que  je  fais.      se  détournant: 
Venez,  sœur  Aloyse! 
La  religieuse  s'approche. 


SCENE    II 

LES   MÊMES,    SŒUR   ALOYSE. 

l'AbBESSE,  continuant 

Sccur  Aloyse,  voici  la  compagne,  la  sœur  pré- 
férée que  vous  aimez  avec  tendresse  et  qui  est 
notre  fille  chérie.  Votre  voix  lui  sera  plus  douce 
que  la  mienne  et  je  compte  sur  vos  bonnes  paroles 
pour  dissiper  les  tentations  qui  pourraient  s'éle- 
ver en  son  cœur  à  cette  heure  suprême,    un  siienae. 

—  Vous  l'aimez  beaucoup,  n'est-ce  pas? 


LE    MONDE    RELIGIEUX  13 

SœUR     AlOYSE,    grave 

Oui,  ma  mère. 

l' Abbesse 

Je  la  confie  à  votre  dilection.  Vous  veillerez  et 
prierez  avec  elle,  dans  l'oratoire,  jusqu'à  l' avant- 
quart  de  minuit. 

L'Abbesse  remonte  vers  le  soubassement  de  la  chaire 
où  se  tient  rArchidiacre.  Le  prêtre  parcourt,  main- 
tenant, des  parchemins  et  des  papiers,  auprès  d'une 
lampe  que  vient  de  poser,  sur  l'un  des  bras  d'une 
stalle,  sœur  Laudation. 

SOEUR     AlOYSE,    à  part,    s'approchaiit  de   Sara 

Mon  Dieu!  joignant  les  mains  sur  l'épaale  de  Sara,  et 
d'une    vois  très  basse,  presque  indistincte  :   bara,   SOUVienS— 

toi  de  nos  roses,  dans  l'allée  des  sépultures  !  ïu 
m'es  apparue  comme  une  sœur  inespérée.  Après 
Dieu,  c'est  toi.  Si  tu  veux  que  je  meure,  je 
mourrai.  Rappelle-toi  mon  front  appuyé  sur  tes 
mains  pâles,  le  soir,  au  tomber  du  soleil.  Je  suis 
inconsolable  de  t' avoir  vue.  Hélas!  tu  es  la  bien- 
aiméel...  J'ai  la  mélancolie  de  toi.  Je  n'ai  de  force 
que  vers  toi.  un  silence.  Cède  ;  deviens  comme 
nous,  sous  un  voile!  Partage  l'épreuve  d'un  ins- 
tant. Tu  sais  bien  que  nous  ne  pouvons  pas 
vivre!  —  Si  vite  nous  serions  ensemble,  au  même 


14  AXEL 

Ciel,  avec  une  seule  âme!...  Sara,  vois  le  ciel 
étoile  au  fond  de  mes  yeux  :  —  là,  s'éloignent  des 
cieux  toujours  étoiles  !  —  Laisse-toi  venir  !  Je  veux 
te  parer  moi-même  comme  une  fiancée  divine, 
une  épouse  ineffable,  un  être  céleste.  La  douleur 
m'a  rendue  charmante  et  tu  ne  me  repousseras 
plus  avec  tristesse,  si  tu  me  regardes.  Quelles 
paroles  trouver  pour  te  fléchir?  Sara,  Sara! 

Taciturne,  Sara  décroise  les  bras  :  son  front  s'incline 
sur  celui  de  la  novice.  Celle-ci  lui  prend  la  main. 
Toutes  deux  traversent  le  sanctuaire. 

D'une   vois  oppressée,  plus   basse    encore  et  soudaine   :   Un  ! 

n'appuie  pas  ton  front!...  mes  genoux  chan- 
cellent ! 

Sara  s'est  redressée  et,  soutenant,  d'une  main,  sœur 
Aloyse  devenue  blanche  comme  son  voile,  toutes  deux 
sortent,  lentement,  par  l'abside  latérale. 

L   AbBESSE,  debout,  adossée  à  un  pilier,  pensive 
et  les  suivant  des  yeux 

C'en  est  fait!  l'enfant  éprouve  déjà  les  ravis- 
sements et  les  enivrances  de  l'Enfer!  Séduction 
des  anges  de  ténèbres!  L'excessive,  la  dangereuse 
beauté  de  Sara  trouble  et  inquiète  de  son  scan- 
dale ce  cœur  élu.  Réfléciùssani  :  Sœur  Aloyse  lui 
coupera  les  cheveux  cette  nuit  ;  elle  restera  sans 
voile,  et  ainsi  dénudée,  jusqu'à  l'Epiphanie. 


LE   MONDE    RELIGIEUX  iô 

l'Archidiacre,  venant  vers  ciic 

Ma  sœur,  voici  les  titres  patrimoniaux  de  Sara 
de  Maupers  et  les  actes  qui  la  concernent;  ils  vont 
devenir  la  propriété  du  couvent  ;  les  richesses  qu'ils 
représentent  suppléeront  à  la  modicité  de  notre 
mense;  recevez-les;  vous  les  enverrez  demain  à 
l'économat. 


SCENE   III 

L'ABBESSE,     L'ARCHIDIACRE, 
puis    setuR   LAUDxVTION. 

L   ABBESSE,  prenant  les  parcliemius,  iudilTcrommont 

Je  vous  rends  grâces,  mon  père. 

Au  moment  de  les  rouler  et  de  les  lier  ensemble,  son 
regard  devient  plus  attentif: 

Ces  armoiries!...  Je  les  ai  vues,  déjà?  —  L'écus- 
son  oriental,  que  supportent  ces  insolites  sphinx 
d'or  ...  Et  ce  cimier  ducal... 

Elle  se  penche,  près  de  la  lampe,  sur  les  titres: 
D\izur,  — à  la  TCte-de-Mort  ailée,  d'argent; 


16  AXEL 

sur  un  septénaire  d'étoiles  de  même,  en  abyme^ 
avec  la  devise  courant  sur  les  lettres  du  noni  : 
Macte  Ammo!  Ultiua  PERfulget  Sola. 

Paroles  prophétiques,  si  Dieu  le  permet  :  Sara 
n'est-elle  pas  la  dernière  fille  des  princes  de 
Maupers?...  —  Mais...  ces  pierreries,  ou  gemmes, 
d'émaux  divers,  encerclant,  au  chef,  la  Tctc-cle- 
Mort,  sont  illisibles,  en  héraldique  :  et  je  ne  puis 
comprendre... 

l'Archidiacre,  se  rapprochant 

Vous  voulez  déchiffrer  le  blason  plus  qu'é- 
trange, en  effet,  mais  sept  fois  séculaire,  de  cette 
maison?  J'en  parcourais  précisément  la  légende 
tout  à  l'heure.  Ceci  est  bien  l'écusson  de  Maupers, 
—  qui  le  partage,  même,  de  la  façon  la  plus  sur- 
prenante, avec  certaine  branche  allemand'^  d'une 
haute  maison  austro-hongroise,  les  comtes  d'Auërs- 
perg,  —  une  souche  illustre,  aux  rameaux  nom- 
breux ! 

L   ABBESSE,    après  un  mouvement 

Auërsperg!...  Et...  rien,  dans  cette  histoire, 
ne  peut  devenir  important  au  sujet  du  patrimoine 
de  Sara? 

l'Archidiacre,  souriant 

Point  ne  le  suppose  :  il  s'agit  simplement  d'un 


LE    MONDE    RELIGIEUX  17 

récit  de  chevalerie  et  de  croisades  où  le  merveil- 
leux l'emporte  sur  le  réel.  Voici  :  les  chefs  de 
ces  deux  familles  furent,  en  même  temps,  paraît- 
il,  ambassadeurs,  l'un  de  France,  l'autre  d'Alle- 
magne, près  d'un  Soudan  (le  Soudan  El  Kalab,  dit 
la  chronique  de  l'époque).  —  Or,  un  «  mage  », 
qui  assistait  le  conseil  secret  du  prince  égyptien, 
sut  convaincre  les  deux  chevaliers  de  substituer 
ces  mystérieux  sphinx  d'or  aux  deux  lions  qui 
supportaient  leur  écusson  commun.  La  devise 
d'Auërsperg  est  plus  incompréhensible  : 

AltiUs  rEsubgeRe  SPERo  Gemmatus! 

Laissons  Là  ces  traditions  vaines.  —  La  réci- 
piendaire doit  s'apprêter  pour  la  prise  du  voile, 
n'est-ce  pas?  Vous  l'avez  bien  mise  au  fait  du 
rituel  de  notre  liturgie,  pour  sa  consécration? 

L   AbEëSSE,    soucieuse,  rinterrompant 

Mademoiselle  de  Maupers  se  prépare  pour  la 

cérémonie,  oui,  mon  père,  un  silence;  puis,  comme 
cédant,  tout  à  coup,  à  une  obsession  intérieure:  Avaut  l  OlUCe 

divin,  laissez-moi  réclamer  vos  lumières  sur  un 
ensemble  de  circonstances  spéciales  dont  le  sou- 
\enir  vient  encore  de  me  préoccuper  l'esprit.  — 
Ces  circonstances  m'ont  suggéré  une  supposition... 
d'un  ordre  tellement  extraordinaire...  que  j'hésite 

2 


18  AXEL 

à  prendre  ici,  de  mon  chef,  le  pressentiment  pour 
la  certitude  :  j'ai  besoin  de  votre  avis.  Il  s'agit 
de  Sara.  —  Mon  père,  cette  jeune  fille,  haute  et 
blanche  comme  un  cierge  pascal,  nous  est  un 
cœur  fermé  qui  sait  beaucoup  de  choses. 

l'Archidiacre 

Je  me  méfie  aussi  de  la  brebis  rétive.  Toute- 
fois, je  pense  qu'à  la  longue  le  régime  conven- 
tuel réduira,  —  nous  ramènera,  veux-je  dire,  — 
celte  sauvage  enfant:  oui,  j'espère  qu'avec  la 
grâce  et  la  direction  vers  Dieu,  tout  ira  bien. 
—  Voyons,  sa  conduite  est-elle  essentiellement 
délictueuse? 

l'Abbesse 

Elle  est  trop  froidement  exemplaire.  Je  l'ai 
souvent  punie,  pour  éprouver  sa  constance.  Elle 
a  tout  accepté;  mais,  je  vous  le  dis,  mon  père, 
sa  soumission  n'est  qu'extérieure.  Le  châtiment 
s'émousse  sur  elle  et  la  corrobore  en  son  orgueil. 

S'intorrompant,  comme  à  elle-même  :  GcttC  fiUc  CSt  COmmC 

l'acier,  qui  se  plie  jusqu'à  son  centre,  puis  se 
détend  ou  se  brise  ;  elle  a  (s'il  est  permis  d'oser 
une  telle  expression)  l'âme  des  épées.  Et,  plus 
d'une  fois,  sa  vue  m'a  troublée,  moi-même,  d'une 
sorte  d'angoisse  occulte. 


le  monde  religieux  19 

l'Archidiacre 
A-t-elle  jamais  tenté  de  s'enfuir  du  prieuré? 

l'AbBESSE,  secouant  la  tèto 

Elle  se  sent  observée  nuit  et  jour  avec  vigilance  ; 
une  tentative  d'évasion  l'exposerait  à  une  réclu- 
sion plus  sévère. 

l' ArCU  IDIACRE  ,    la  regardant,  ot   après   un  moment 

Il  faut  aussi  prendre  garde,  en  ces  sortes  de 
jugements,  de  parler  soi-même  sous  l'empire  du 
Diable!  —  Il  sera  bon  d'informer,  à  titre  prémo- 
nitoire, sœur  Emmanuèle,  des  mesures  dont  elle 
est  l'objet,  voilà  tout. 

L    AbBESSE,   avec  un   sourire  vague  et  froid 

Sous  l'empire  du  Démon?...  Eh  bien!  mon  père, 
jugez  vous-même  :  voici  les  faits,  dans  leur  suc- 
cession précise.  Je  les  trouve...  sombres. 

Elle  s'assoit,  s'accoude  à  une  stalle,  médite  quelques 
moments;  puis,  lentement,  et  levant  les  yeux  sur 
rArchidiacre,  qui  se  tient  debout  en  face  d'elle: 

Vous  le  savez,  une  secte  très  ancienne  des  Rose- 
Croix,  il  y  a  trois  siècles,  occupa,  durant  une 
guerre,  cette  abbaye.  Ils  ont  laissé,  là- haut, 
divers  ouvrages  touchant,  disent-ils,  les  dialectes 


20  AXEL 

tyriens,  les  idiomes  oubliés  que  l'on  parlait  à 
Ghéser  ou  à  Taclmor,  — que  sais-je?...  Nous  avons 
conservé  ces  documents  à  titre  de  curiosités.  — 
Tout  d'abord,  n'est-il  pas  merveilleux  que  j'aie 
souvent  surpris  Sara  plongée  dans  une  étude  pa- 
tiente de  ces  ouvrages?  —  Ah!  je  vous  prie,  re- 
marquez bien  ce  point,  qui  pourra  devenir  inté- 
ressant tout  à  l'heure. 

L   Archidiacre,     souriant    d'abord,    puis    s'assombrissant 

Le  fait  est  qu'elle  eût  mieux  agi  en  méditant 
ses  Laudes.  Ensuite,  ces  livres  sont  loin  d'être 
sapieiitiaux...  Il  faut  les  anéantir,  dès  demain,  par 
l'incinération...  Les  Rose-Croix  avaient  coutume, 
pour  échapper  au  bûcher,  de  dissimuler,  sous 
des  prières  apparentes,  d'abominables  formules... 

l'Abbesse 

Ces  livres  sont,  à  présent,  —  mais  bien  tard  !  — 
dans  ma  cellule.  —  Or,  il  y  a  trois  ans,  un  matin 
d'hiver,  —  c'était  la  veille  de  la  Chandeleur, 
je  m'en  souviens,  —  je  descendis  d'assez  bonne 
heure  dans  la  bibliothèque;  j'y  trouvai  cette 
étonnante  jeune  fille.  Elle  y  avait  passé  la  nuit, 
toute  seule,  et  malgré  le  froid  rigoureux.  Elle  ne 
me  vit  pas  entrer;  elle  ne  me  vit  pas  l'observer!. .. 
Elle  achevait  de  brûler  à  sa  lampe  le  jn'emier 


LE    MONDE    RELIGIEUX  21 

feuillet  d'un  poudreux  missel,  la  première  feuille 
de  parchemin  de  ce  gothique  livre  d'Heures,  à  fer- 
moirs d'émail,  qui  nous  fut  envoyé  d'Allemagne, 
autrefois,  par  un  correspondant  de  Sa  Grandeur  le 
patriarche  Pol,  notre  pieux  évêque. 

l'Archidiacre 

Oui.. .  je  me  souviens. ..  par  un  médecin  de  Hon- 
grie, que  le  patriarche  lui-même  ne  connaissait 
pas  et  n'avait  jamais  vu  :  —  le  docteur...  Janus. 

Les  Sept-flammcs,  autour  de  la  lampe  du  sanctuaire, 
jettent  une  lueur  très  vive,  puis  s'éteignent,  toutes 
à  la  fois. 

l'AbBESSF,   appelant 

Sœur  Laudation '...  Vite!  —  La  lampe!  la 
lampe! ...  D'où  cela  peut-il  provenir?  —  Vous  ferez 
la  coulpo,  au  réfectoire! 

Sœur  Laudation  accourt  en  joignant  les  mains. 
SOEUR  Laudation,  troubioo, 

avec  une  sorte  d'égarement 

Ma  mère,  j'ai  oublié  de  la  remplir^  ce  soir  ! 
C'est  vrai!  Et  ceci  ne  m'est  jamais  arrivé  depuis 
que  j'ai  les  clefs  à  ma  ceinture. 

Elle  rallume  la  lampe,  silencieusement;  puis  se  retire 
derrière  l'autel. 


22  AXEL 

l'Archidiacre 

Vous  disiez  donc,  ma  sœur,  que  Sara  détruisait 
ce  parchemin? 


SCENE    IV 

L'ARGIIIDIAGRE,    LABBESSE,    seuls. 

l'Abbesse 

Mon  père,  vous  rappelez-vous  quelque  peu  le 
feuillet  dont  je  vous  parle?  il  était  couvert  de  ca- 
ractères d'une  forme  surprenante,  auxquels  nous 
n'accordâmes  que  peu  d'attention,  ne  pouvant  les 
traduire. 

l'Arcuidiacre 

En  effet  :  une  invocation  pieuse,  sans  doute? 

L    ABIÎESSE,  déplus  en  plus  pensive 

Ces  caractères  ressemblaient,  très  étrangement, 
à  ceux  dont  la  signification  est  donnée  dans  les 
livres  des  Rose-Croix!  —  Le  parchemin  était  sura- 
jouté, dans  le  missel,  et  timbre  du  sceau  de  ces 
armoiries. 
Elle  montre  les  titres. 


LE    MONDE    RELIGIEUX  23 

l'Archidiacre,  après  un  moment 

Je  ne  distingue  pas  encore  i^ien  votre  pensée. 
Continuez,  ma  sœur.  Comment  cette  action  insi- 
gnifiante... et  même  louable,  clans  une  certaine 
mesure?... 

L   ABBESSE,    les  yeux  fixes  et  comme  se  parlant 
A  elle-même 

Les  traits  de  Sara  brillaient,  en  ce  moment, 
d'une  expression  de  joie  mystérieuse  !  d'une  joie 
profonde  et  terrible.  Non,  ce  qu'elle  venait  de  lire 
n'était  pas  une  prière!...  Sou  aspect  avait  quel- 
que chose  de  solennellement  inconnu,  d'inoublia- 
ble. —  Je  l'interrogeai,  les  yeux  sur  les  siens,  à 
l'improviste.  —  Le  regard  qu'elle  leva  lentement 
sur  moi  fut  si  atone,  qu'il  me  causa  l'impression 
d'un  danger.  Elle  me  répondit,  après  un  silence 
et  une  grande  pâleur,  qu'elle  venait  d'anéantir, 
simplement,  un  vain  souvenir  d'orgueil...  ses 
propres  armoiries,  reconnues  sur  cette  page.  — 
Ferveur  suspecte!  —  Je  relus  la  lettre  du  pa- 
triarche pour  m'assurer  de  la  vérité.  Le  livre  pro- 
venait, en  effet,  de  la  défunte  châtelaine  d'Auërs- 
perg,  —  et  ceci  semblerait  expliquer,  aujourd'hui, 
les  paroles  de  Sara...  Cependant,  mon  père,  j'ai 
gardé,  je  l'avoue,  de  cet  instant  qui  a  duré  un 
éclair,  oui,  j'ai  gardé  certaine  pensée...  oh!  une 


24  AXEL 

pensée  confuse,  superstitieuse  peut-être,  —  mais 
dont  je  ne  puis  me  défendre!...  Le  soupçon  que 
j'ai  sur  Sara  peut,  seul,  nous  conduire  à  la  clef 
de  cette  nature  impénétrable,  grave  et  glaçante  qui 
nous  apparaît  en  elle.  Ne  l'avez-vous  pas  vue  sou- 
vent, comme  moi,  marcher  sous  les  arceaux  du 
cloître,  concentrée  et  comme  perdue  dans  on  ne 
sait  quel  rêve  taciturne? 

L   Archidiacre,  la  regardant  avec  attention 

Vous  pensez  que  cette  jeune  fille?... 

L    ABBESSE,    devenue  très  assombrie 

Oui,  c'e.st  mon  intime  conviction,  je  pense  que 
Sara  de  Maupers  a  déchiffré  quelque  avis  téné- 
breux -.  quelque  étrange  renseignement,  —  une 
suggestion...  souveraine!  un  important  secret,  oui, 
mon  père  !  oui,  vous  dis-je,  un  secret  considérable, 
sans  doute!  —  enseveli  dans  ce  feuillet  détruit. 

L  Archidiacre,  après  un  moment 

Dites-moi,  les  portes  publiques  seront  bien  fer- 
mées ce  soir,  n'est-ce  pas  ? 

I.' Abbesse 

Les  barres  d(^  fer  du  portail  de  l'église  sont 
fixées.  La  nef  restera  déserte.  Les  marins  et  les 


LE    MONDE    r.ELIGIEI'X  25 

gens  du  hameau  entendront  à  la  ville  la  messe 
de  minuit. 

l'Archidiacre 

Bien.  Une  fois  les  vœux  prononcés,  il  faudra 
qu'on  exerce  une  surveillance  extrême  sur  elle. 

l'x\bBESSE,   à  demi-voix 

Mais,  enfin  !..  je  croyais  et  devais  croire  que 
cette  âme  ne  vous  était  pas  aussi  inconnue!  Elle 
ne  s'accuse  donc  pas,  celle-ci,  lorsqu'en  votre 
tribunal  et  cà  genoux... 

l'archidiacre,    riaterrompant 

Ici,  je  ne  puis  répondre  :  parlons  de  ce  que 
nous  savons.  Les  vœux  donnent  des  grâces  spé- 
ciales, et  nous  voyons  qu'elle  en  a  grand  besoin. 
J'ai  bien  peur,  il  est  vrai,  que  les  macérations  ne 
lui  soient,  en  quelque  sorte,  une  nécessité... 

l'ÂBBESSE,  calmo 

Certes,  il  faut  la  sauver  !  d'elle-même!  Et,  si 
elle  a  dans  le  cœur  quelque  ivraie  infernale,  la  lui 
déraciner  pour  son  salut!  —  Et  tenez,  mon  père, 
voyez  jusqu'où  va  la  séductive  puissance  de  cette 
jeune  fdle  !  J'avais  prié  la  plus  jeune  de  nos  con- 
verses, sœur  Aloyse,  qui  est  un  cœur  simple  et  une 


26  AXEL 

âme  d'ange,  de  rechercher  sa  compagnie.  —  J'es- 
pérais surprendre  ainsi,  tôt  ou  tard,  quelques  pa- 
roles échappées...  touchant  l'inquiétante  arrière- 
pensée  de  Sara.  —  Qu'est-il  arrivé?  une  chose 
inattendue,  invraisemblable.  —  Le  visage,  l'ex- 
traordinaire beauté  de  mademoiselle  de  Maupers 
ont  fasciné  très  profondément  sœur  Aloyse  :  elle 
en  est  devenue  silencieuse  et  comme  éblouie. 

L    Archidiacre,  après   un  tressaillement 

Prenez  garde  !  —  Ceci  tient  des  envoûtements 
anciens  !  Les  immondes  fièvres  de  la  Terre  et  du 
Sang  dégagent  de  mornes  fumées  qui  épaississent 
l'ajr  de  l'âme  et  cachent  absolument,  tout  à  coup, 
la  face  de  Dieu.  —  Le  jeûne,  la  prière,  sont  quel- 
quefois impuissants!...  C'est  une  chose  dange- 
reuse, une  chose  dangereuse  !  Frissonnant  :  —  Hor- 
reur ! 

l'AbBESSE,  d'un   ton   glacé 

Mon  père,  j'ai  conjuré  d'autres  périls.  Pendant 
que  cette  nuit  vous  célébrerez  sur  Sara  l'ofllco  des 
Morts,  sa  caution,  à  l'Interrogatoire,  sera  préci- 
sément sœur  Aloyse  :  je  l'ai  choisie  pour  la  Péni- 
tente-interprète. —  Quant  à  votre  homélie,  vous 
pourrez  parler  à  Sara,  mon  père,  comme  s'il  vous 
fallait  frapper  le  cœur  et  l'esprit  d'une  sorte  d'in- 


.LE    MONDE   RELIGIEUX  27 

crédule...  indéfiDissable !  —  l'esprit  surtout!  Le 
sien,  je  le  crois  des  plus  abstraits,  des  plus  pro- 
fonds!... Mou  troupeau  d'àiues  blanches  ne  vous 
comprendra  pas  :  le  scandale  n'est  donc  pas  à 
craindre.  —  Elle  seule  vous  suivra,  j'en  suis  sûre, 
aisément,  dans  ces  abîmes  de  l'examen  mental, 
qui  ne  lui  sont  que  trop  familiers. 

L   A  RG  U  l  DI  Ad  RE  ,  trùs  surpris  Gt  avnc   un   demi-sourire 

Comment  !  Que  dites-vous  là  ?  —  Rêvons-nous? 

l'Aiîiîesse 

Ah!  si  j'osais  révéler...  toute  ma  pensée!  Si 
j'ajoutais  que  son  très  étendu  savoir^  maintes  fois 
transparu  en  ses  précises  et  brèves  réponses,  m'a 
donné,  trop  tard,  à  entendre,  —  alors  que  je  pen- 
sais l'avoir  laissée  jouer  à  lire,  —  que  son  enten- 
dement extraordinaire  avait  saisi,  sans  secours, 
jusqu'aux  arcanes  de  toute  cette  érudition  —  ca- 
chée, là-haut,  en  des  milliers  d'ouvrages  si  divers! 

l'Arc  ni  DIACRE,  devenu  pensif 

Ténébreuse  orpheline,  en  effet,  que  tant  de 
livres  devaient  tenter  et  séduire  ! 

l'Abbesse 

Prenez  au  sérieux  ce  que  je  dis  :  je  la  crois 
douée  du  don  terrible,  l'Intelligence. 


28  AXEL 

l'ÂBCIIIDIACRE,    grave 

Alors,  qu'elle  tremble,  si  elle  ne  devient  pas  une 
sainte  !  La  rêverie  a  perdu  tant  d'âmes!  —  Surtout 
en  une  femme,  ce  don  devient  plus  souvent  une 
torche  qu'un  flambeaAi...  Allons,  qu'elle  ne  lise 
plus,  jusqu'à  ce  que  sa  foi,  bien  raffermie,  lui 
éclaire  le  néant  des  pages  humaines.  Vous  eussiez 
dû  m'expliquer  plus  tôt  cette  particularité.  Je  dois 
donc  me  résigner,  ce  soir,  je  le  vois,  à  faire  de 
l'éloquence,  en  mon  prône  d'exhortation.  Les 
jeunes  esprits  assombris  par  de  précoces  médita- 
tions sont  sensibles  aux  oripeaux  des  langages 
mortels.  —  L'éloquence  !  Comme  si  elle  n'était 
pas  sous  les  pieds  de  ceux-là  qui  peuvent  dire 
Notre  Père  !  Et  comme  si,  par  exemple,  l'éblouis- 
sant mot  de  saint  Paul  :  Omnh  christiunus  Chria- 
ùis  est,  avait  besoin  d'ornements  ou  de  vaine  glose, 
alors  qu'il  exprime  Dieu  !  —  Hélas  1  je  comprends 
le  bon  Chrysostome  et  ses  larmes  de  pitié,  de 
honte  sans  doute,  en  voyant  ses  fidèles,  au  Heu  de 
se  pénétrer  du  sens  substantiel  que  proféraient  ses 
paroles,  en  admirer  plutôt,  comme  au  théâtre, 
l'harmonie  physique,  l'écorce  brillante,  la  sensuelle 
beauté,  la  phraséologie  !  Comme  il  demandait,  alors, 
pardon  à  Dieu,  pour  eux  et  pour  lui,  de  ce  déri- 
soire scandale  !  Misère  !  De  bous  coups  de  disci- 


Lli    MONDE    FiELIGIEUX  29 

pline,  de  longues  et  humbles  prières,  de  bonnes 
privations  et  de  bons  jeûnes,  voilà  ce  qui  donne 
de  la  substance  à  notre  foi,  voilà  ce  qui  vaut  quel- 
que chose,  ce  qui  pèse  dans  la  Mort,  voilà  ce  qui 
crée  un  droit  et  soHdifie  notre  surnaturel.  —  Enfin  1 
s"il  faut  de  Téloquence  pour  persuader  cette  àme 
en  péril...  Dédaigneusement  :  j'en  aurai  ce  soir,  —  oui, 
le  cercle  une  fois  épuisé  des  pédantes  citations 
d'une  scolastique  sacrée,  j'oserai  moi-même  com- 
battre, en  rhéteur,  ses  indécisions  peccamineuses, 
—  mais  en  n'oubliant  pas  cette  grande  parole 
voyante  du  Psalmiste  :  Qnoniam  non  cognovi 
littcraluram,  introibo  in  potenlias  Dci. 

l'Abbksse 
Je  devrais  la  croire  bien  disposée,  cependant! 
Peut-être  cherche-t-elle  à  prier  !    —  Voyez,  elle 
vient  de  signer,  entre  mes  mains,  le  renoncement 
à  ses  biens  terrestres. 

l'ArCUIDIACRE,   regardant  Tacte    de  donation 

Ho!  j'oubliais!  c'est  juste.  Que  de  pauvres  à 
nourrir  !  par  centaines  1  Que  de  pèlerins  à  soula- 
ger !...  Oui,  peut-être  qu'une  grâce  efficiente  l'a 
touchée  !  peut-être  sommes-nous  tourmentés  par 
une  de  ces  suspicions  sans  objet,  envoyées  par 
les  esprits  du  Mal,  dans  les  circonstances  solen- 
nelles, pour  alarmer  notre  faiblesse  ! 


30  AXEL 

l'Abbesse 

Que  de  lits  pour  les  malades  !  Que  de  pain  blanc 
et  de  vin  cordial  !  Que  de  bien  à  faire,  avec  cet 
or  arraché  à  Mammon  I 

L'Archidiacre,   rêveur 

Les  armes  du  Très  méchant  tourneront,  ainsi, 
contre  lui-même!  Donc,  la  paix  soit  en  nous! 

Tous  deux  s'agenouillent  devant  l'autel  :  puis,  levant 
les  bras  vers  les  Cieux  : 

l'Abbesse  et  l'Archidiacre, 

ensemble,   à  pleines  voix 

Gloire  au  Dieu  des  affligés,  qui  inspira  le  Sama- 
ritain ! 

Gloclies.  —  L'autel  est  maintenant  illuminé  et  ses 
reflets  se  répandent  sur  toute  l'enceinte. 

CHœUR     DES     Religieuses,    au   dehors,   en  marche 
et  psalmodiant 

0  viryo!  mater  ahna!  fulgida  Cœli  porla! 
Te  nanc  flagilant  devola  corda  et  ora, 
Noslra  uL  pura  pectora  siiit  et  eorpora! 

La  porte  claustrale  s'ouvre;  les  religieuses,  en  vêtements 
blancs,  rayonnantes  et  recueillies,  apparaissent  et 
entrent  dans  l'iiéinicycle  des  stalles.  —  Un  vieillard, 
en  surplis  d'acolyte,  apparaît,  advenu  des  alentours 
de  l'autel,  et  vient  se  p  lacer  debout,  au  coin  droit  de 
la  première  marche. 


LE   MOXDE    RELIGIEUX  31 


SCÈNE    V 

L'ARCHIDIACRE,  L'ABBESSE,  Soeur  LAU- 
DATION,  LE  DESSERVANT  DE  L'OFFICE 
DES   MORTS,    LES    RELIGIEUSES. 

Orgue.  Les  quatre  rangs  des  stalles,  sont  maintenant 
remplis.  Deux  religieuses,  en  habits  de  fête,  s'ap- 
prochent de  l'autel,  prennent  les  encensoirs  et  y 
jettent  de  l'encens.  D'autres,  debout  sur  les  marches 
et  des  corbeilles  à  la  main,  effeuillent  des  lleurs,  par 
poignées,  sur  le  parvis;  l'Abbesse,  tenant  la  crosse 
blanche,  s'est  assise  en  sa  chaise  abbatiale.  Elle  vient 
de  revêtir  une  chape  étincelante.  Un  cantique  s'élève. 
L'Archidiacre,  revêtu  de  l'étole  noire,  s'approche: 
le  Desservant  s'agenouille.  La  clochette  d'or  résonne. 
C'est  l'Introït. 

UNE   Religieuse,  seule 
In  le,  Domine,  speravi  :  non  confundar  in  œlernum. 

LE     CHOEUR 
Amen. 

l'Archidiacre 

Judica  me,  Deus,  et  discerne  causam  mcam  de  génie 
non  sanclà  !  .. 

Après  un  instant,  il  monte  les  degrés  vers  le  Tabernacle. 
Les  préliminaires  de  la  messe  lucernaire  se  conti- 
nuent à  voix  basse,  en  attendant  minuit.  Bientôt  l'of- 
fertoiie  sonne:  toutes  les  nonnes  se  lèvent. 


AXEL 


SCÈNE    Vl 

LES   MÊMES,    SARA   et    sœur   ALOVSE. 

L'orgue  roule.  Sara,  vêtue  d'une  longue  tunique  de 
moire  blanche,  apparaît,  le  collier  d'opales  sacrées 
sur  la  poitrine.  Elle  appuie  sa  main  sur  l'épaule  de 
sœur  Aloyse,  qui  est  pâle  et  souriante.  Des  fleurs 
d'orangers  entrelacent  ses  grands  cheveux  dénoués 
qui  tombent  onduleusement,  noirs  et  épars  sur  sa  robe. 
Son  visage  est  comme  sculpté  dans  la  pierre. 

A  son  aspect,  des  fleurs  sont  jetées  au-devant  d'elle  :  les 
encensoirs  s'élèvent. 

Elle  vient,  devant  l'autel,  s'agenouiller  sur  la  dalle,  silen- 
cieusement :  puis  elle  s'étend,  le  front  sur  ses  bras 
croisés. 

Sœur  Aloyse  laisse  tomber  sur  elle  un  vaste  drap  blanc, 
chargé  de  taches  d'or  figurant  de  grosses  larmes,  et 
l'en  recouvre  entièrement. 

Le  cierge  mystique  Ijrûle  au-dessus  du  front  de  Sara, 
sur  la  première  marche  de  l'autei. 

l'Archidiacre,  debout,  sur  le  parvis, 

se  détournant  vers  l'assistance 

Est-il  une  âme,  ici,  qui  veuille  crucifier  sa  vie 
mortelle  en  se  liant  pour  jamais  au  divin  sacrifice 
(]ne  je  vais  offrir? 


LE    MONDE    RELIGIEUX  33 

SOEUR     Al  0  Y  SE,  s'avançant 

Ego  pro  defunclâ  illâ  !  Ego  vox  ejus  ! 

Debout,  près  de  Sara,  et  chantant  la  formule  do  consécration 

Suscipe  me,  Deiis  !  secundum  eloquium  tuum,  el  vivam  ! 
Le  glas  tinte  un  coup. 

LE  Desservant  de  l'office  des  morts 

Si  iniquilales  observaveris.  Domine,  Domine  qiiis 
sustinebit ! 

LES     Religieuses,    passant  processionnellemcnt  autour 
de  Sara,   cierges   allumés  à  la  main 

Requiescat,  el  ei  luceal  perpétua  Lux! 

SœUR    AlOYSE,   ayant  jeté  do   l'eau  bénite 
sur  le  drap  mortuaire 

Besurgam  ! 

LES    IÎELIGIEUSES  ,  voix   lointaines  dans  l'orgue 

In  excelsis. 

LE    CHŒUR,    sur    la   scène 

Amen. 

Maintenant,  le  vieil  Acolyte,  sur  le  parvis  même  de 
l'autel,  a  revêtu  l'Archidiacre  des  insignes  sous  les- 
quels les  anciens  grands  Prieurs  d'abbayes  pouvaient 
recevoir  les  vœux  pontificalement.  La  longue  chape 
noire  agrafée  aux  épaules,  la  mitre-mineure  au  front, 
et  s'appuyant  sur  la  pastorale  crosse  d'or,  l'Archi- 

3 


3i  AXEL 

diacre,  sous  le  dais  de  pourpre  noire  brodée  d'osse- 
ments d'or,  que  tiennent,  long  voilées,  quatre  des 
plus  âgées  Mères  tutrices  de  l'Abbaye,  descend  vers 
Sara  toujours  prosternée.  —  L'orgue  s'arrête. 

l'Archidiacre 

Si  celle  qui,  déjà  morte  pour  la  terre  et  gisante 
ici,  devant  la  face  de  Dieu,  répudie  à  jamais  les 
misérables  joies  que  peuvent  oiïrir  la  chair  et  le 
sang,  qu'elle  soit  la  bienvemie  au  pied  de  l'autel! 

SUEUR    ÂLOYSE,    montraut  de  ses   deux   mains  Sara 

Ecce  ancilla  Dei. 

A  ce  mot,  et  pendant  le  silence  qui  suit,  sœur  Laudation, 
sur  un  signe  de  l'Abbesse,  s'approche  de  sœur  Alo-yse 
et  lui  remet  les  grands  ciseaux  d'argent.  Sœur  Aloyse 
les  reçoit,  et,  glacée,  ferme  les  yeux. 

L   Archidiacre,  s'arrêlant  sur  la  troisième  marche, 
à  Sara 

Es-tu  bien  cette  appelée  d'en-Haut,  qui  veut 
vivre  sous  l'humble  chasteté  qui  nous  illumine? 
celle  qui  veut  s'écrier  vers  le  Trône  avec  Gœcilia  : 
((  Fiai  cor  menm  iimuaculatum  ut  non  confun- 
darl  »  celle  qui,  dans  peu  de  jours,  couchée  sur 
les  belles  ailes  de  la  Mort,  s'enfuira,  d'une  envolée 
très  sainte,  vers  les  esprits  embrasés  d'amour  et 
de  lumière,  les  beala  Scniphim  dont  parle  le 
pieux  Aréopagile?  0  femme!  situ  viens  en  obla- 


LE    MONDE    RELIGIEUX  35 

tion,  volontaire  holocauste,  pour  l'amour  de  Dieu, 
tu  deviendras  ton  amour  même  réalisé,  quand  tu 
entreras  dans  ton  éternité.  oias. 

Car  l'éternité,  dit  excellemment  saint  Thomas, 
n'est  que  la  pleine  possession  de  soi-même  en  un 
seul  et  même  instant.  Et:  ((  Mon  amour,  c'est  mon 
poids!  ))  nous  dit  saint  Augustin.  Abime-toi  donc, 
si  lu  es  un  cœur  céleste,  en  Celui  qui  est  l'amour 
même!  Crois  et  tu  vivras;  la  Foi,  suivant  l'expres- 
sion de  saint  Paul,  étant  la  substance  même  des 
choses  qui  doircnt  ôti'e  espérées.  oias. 

Par  elle,  tu  renaîtras,  transfigurée  en  ton  propre 
cantique,  l'âme  étant  une  harmonie,  comme  ledit, 
avec  inspiration,  sainte  Hildegarde.  —  Pulcher 
hymmi^  Dei  lioiiio  iniinorlalh  !  a  dit  aussi  Lac- 
tance,  le  très  louable  et  disert  esprit.  iNe  hais 
qu'une  chose  :  tout  obstacle  à  ton  retour  vers  Dieu  ! 
toute  limite,  c'est-à-dire  le  Mal  !  Hais-le  de  toutes 
tes  forces  !  Car,  ainsi  que  le  précise  admirable- 
ment saint  Isidore  de  Damiette,  les  élus,  en  se  pen- 
chant du  haut  des  Cieux  pour  contempler  les  sup- 
plices des  réprouvés,  ressentiront  une  ineffable  joie 
au  spectacle  de  leurs  tortures,  sans  quoi,  la  frui- 
tion  des  œuvres  divines  et  la  collaudation  de 
leur  iiifmie  équité  —  (qui  est  la  forme  même 
du  Paradis)  —  seraient  incomplètes. 

Oh  !  si  tu  ne  comprends  pas  encore  l'esprit  de 


36  AXEL 

nos  dogmes,  si  ton  argile  en  frémit,  qu'il  te  soit 
permis  de  les  approfondir,  puisque  Dieu  t'a  faite 
si  étrangement  studieuse  et  persévérante,  comme 
si  tu  étais  appelée  à  devenir  pareille  aux  plus 
grandes  saintes.  —  Negligeriti'œ  mihi  videtur  d 
non  sfudeimis  qiiod  o^edhnus  intelligere,  dit,  avec 
un  grand  bonheur  d'expressions,  saint  Anselme. 
Mais  étudie  avec  humilité,  et,  surtout,  d'un  cœur 
toujours  simple,  si  tu  veux  avancer  dans  la  science 
de  Dieu  :  —  ainsi  tu  garderas  cette  dignité  de  l'Es- 
pérance, sans  laquelle  l'humilité  même  n'a  point 
de  valeur  parfaite...  et,  bientôt,  sans  doute,  une 
grâce  t'enseignera  que  l'unique  moyen  de  com- 
prendre, c'est  de  prier. 

Ne  l'oublie  pas,  tu  ne  seras  jamais  un  pur  es- 
prit :  ton  âme  même,  ton  âme  impérissable,  est 
composée,  d'abord,  de  matière,  pour  pouvoir  jouir 
ou  souffrir  éternellement,  en  restant  distincte  de 
Dieu.  Matcria  prima,  dit  l'Ange  de  l'École,  ques- 
tion soixante-quinzième...  Et  souviens-toi  que  la 
bulle  de  Clément  V  frappe  d'excommunication  qui- 
conque osera  rêver  le  contraire  !  —  Et  si,  en  de- 
hors de  l'obéissance  mentale  à  l'Église,  ton  enten- 
dement se  révolte  —  et  cherche  Dieu  autrement, 
hélas  !  —  redis-toi,  pour  ton  salut ,  cet  aveu  trouble 
d'un  rhéteur  païen  :  «  Telle  est  la  vanité,  l'infir- 
mité de  la  raison  de  l'Homme,  qu'il  ne  saurait  con- 


LE   MONDE    RELIGIEUX  37 

cevoir  un  Dieu  auquel  il  coulùt  ressembler  !  »  — 
Sache  donc  réfréner  l'orgueil  de  ta  raison  déri- 
soire. Quelle  autre  preuve  chercher  de  Dieu^  que 
dans  la  prière?  La  Foi  n'est-elle  pas  l'unique 
preuve  de  toute  chose?  Aucune  autre,  fournie  par 
les  sens  ou  la  raison,  ne  satisferait,  tu  le  sais  d'a- 
vance, ton  esprit.  Dès  lors,  à  quoi  bon  même 
chercher?...  Croire,  n'est-ce  pas  se  projeter  en 
l'objet  de  sa  croyance  et  s'y  réaliser  soi-même? 
Affirme  comme  tu  es  affirmée  :  va,  c'est  le  plus 
sage!..  Ayant  acquis,  ensuite,  par  la  prière,  le  sen- 
timent de  la  présence  de  Dieu,  tu  t'en  tiendras  à 
cette  sagesse!  Tu  auras  atteint,  d'un  coup  d'ailes, 
ton  espérance.  —  Alors  que  tu  n'étais  pas,  hier 
enfin,  Dieu  crut  bien  en  toi,  puisque  te  voici,  toute 
appelée  hors  du  Nul  par  la  Foi  créatrice  !  Rends- 
'  Lui  donc  l'écho  de  son  appel!  A  toi  de  croire  en 
,  Lui!  A  ton  tour  de  Le  gréer  en  toi,  de  tout  ïètre 
de  ta  vie!  Tu  es  ici-bas  non  pour  chercher  des 
«  preuves  »,  mais  pour  témoigner  si,  par  l'amour 
et  par  la  foi,  tu  pèses  le  poids  du  salut. 

Glas.  -. 

Écoute  encore,  pendant  que  la  cloche  des  morts 
sonne  pour  toi.  —  Si  chacun  des  Trois-Mystères, 
principes  divins,  n'apparaissait  pas  comme  impos- 
sible et  absurde  à  nos  yeux  d'argile  et  d'orgueil, 
quel   mérite  aurions-nous   d'y    croire?    Et,   s'ils 


38  AXEL 


étaient  possibles  et  raisonnables,  les  accepterais- 
tu  pour  divins,  puisque  toi,  poussière,  tu  pourrais 
les  mesurer  d'une  pensée?  Si  donc  ils  sont  ab- 
surdes et  impossibles,  ils  sont  précisément  ce  qu'ils 
doivent  être,  et,  comme  l'enseigne  Tertullien,  c'est 
tout  d'abord  par  cela  qu'ils  présentent  la  première 
garantie  de  leur  vérité  :  leur  absurdité  humaine 
est  le  seul  point  lumineux  qui  les  rende  acces- 
sibles à  notre  logique  d'un  jour,  sous  condition  de 
la  Foi.  Purifie  donc,  à  jamais,  ton  âme  de  cette 
taie  d'orgueil  qui,    seule,   la   sépare  de   la  vue 
de  Dieu;  cesse  d'être  humaiue,  sois  divine.   Le 
monde  nous  traite  eu  insensés  qui  s'illusionnent 
jusqu'à  sacrifier  leurs  jours  pour  un  puéril  rêve, 
pour  l'ombre  d'un  ciel  iinaginé.  ■ —  Mais,  quel 
homme,  son  heure   venue,    ne   reconnaît   avoir 
dépensé  sa  vie  en  rêves  amers  jamais  atteints,  en 
vanités  qui  le  déçurent,  en  successives  désillu- 
sions, lesquelles,  même,  n'eurent  de  réalité,  sans 
doute,  qu'en  son  esprit?  Dès  lors,  de  quel  droit 
le  monde  le  prendrait-il  de  si  haut  quand  bien 
même  il  nous  plairait  de  préférer,  sciemment,  le 
songe  sublime  de  Dieu  aux  mortels  mensonges  de 
la  terre?...  Quoi!  nos  cœurs  sont  réchauiïôs,  notre 
sérénité  se  fait  profonde  et  sans  alarmes,  le  Ciel, 
deviné,  nous  pénètre,  dès  ici,  d'un  bienheureux 
amour,  la  prière  devient,  poiu'  nous,  une  vision, 


LE    MONDE   RELIGIEUX  39 

—  l'exégèse,  la  clef  même  de  l'Evidence...  et 
les  enfants  du  siècle,  au  nom  de  l'ennui  doulou- 
reux que  leur  laissent  les  réalités  mensongères 
des  sens,  osent  traiter  d'imaginaire  notre  positif 
bonheur  ?  —  Arrière  !  souriant  : 

Illusion  pour  illu<!ion,  nous  gardons  celle  de 
Dieu,  qui  donne,  seule,  à  ses  éternels  éblouis,  la 
joie,  la  lumière,  la  force  et  la  paix.  Nulle  créature, 
nulle  vitalité  n'échappe  à  la  Foi.  L'homme  préfère 
une  croyance  à  une  autre,  et,  pour  celui  qui  doute, 
même  à  l'indéfini  de  sa  pensée,  le  doute,  qu'il  ad- 
met librement  en  son  esprit,  n'est  encore  qu'une 
forme  de  la  Foi,  puisque,  en  principe,  il  est  aussi 
mystérieux  que  nos  mystères.  Seulement,  l'indécis 
demeure  avec  son  irrésolution,  qui  devient  la 
somme  nulle  de  sa  vie.  II  croit  «  analyser  »,  il 
creuse  la  fosse  de  son  âme  et  retourne  vers  un 
néant  qui  ne  peut  plus  s'appeler  que  l'Enfer,  — 
car  il  est  à  jamais  trop  tard  pour  n'être  plus.  Nous 
sommes  irrévocables.  oias. 

—  Oui,  la  Foi  nous  enveloppe  !  L'univers  n'est 
que  son  symbole.  11  fdut  penser.  Il  faut  agir. 
Nous  sommes  contraints  à  cet  esclavage  :  penser. 
En  douter,  c'est  encore  y  obéir.  Pas  un  acte  qui 
ne  soit  créé  d'une  instinctive  pensée  !  pas  une 
pensée  qui  ne  soit  aveugle  en  sa  notion  primor- 
diale! Hé  bien,  puisque  nous  ne  pouvons  devenir 


40  AXEL 

que  notre  pensée  unie  à  la  chair  occulte  de  nos 
actes,  pensons  et  agissons  de  manière  à  ce  qu'un 
Dieu  puisse  devenir  en  nous  !  —  et  cela  tout 
d'abord!  si  nous  voulons  acquérir  la  croyance, 
c'est-à-dire  mériter  de  croire. 

Toutes  songeries  contraires  à  l'augmentation 
de  notre  âme  en  Dieu,  sont  du  temjjs  perdu,  que 
le  Sauveur  seul  peut  racheter.  —  Tout  S'EF- 
FORCE autour  de  nous!  Le  grain  de  blé,  qui 
pourrit  dans  la  terre  et  dans  la  nuit,  voit-il  donc 
le  soleil?  Non,  mais  il  a  la  foi.  C'est  pourquoi  il 
monte,  par  et  à  travers  la  mort,  vers  la  lumière. 
Ainsi  des  germes  élus,  de  toute  chose,  excepté 
des  germes  incrédules,  où  dorment  le  Doute,  ses 
impuretés  et  ses  scandales,  et  qui  meurent,  indif- 
férents, tout  entiers.  Nous,  nous  sommes  le  blé  de 
Dieu  :  nous  sentons  que  nous  ressusciterons  en 
Lui,  —  qui  est,  suivant  la  parole  éclairée  et  ma- 
gnifique d'un  théologien,  le  lieu  des  esprits, 
comme  l'espace  est  celui  des  corps. 

Glas. 

Croire,  dans  l'attente  et  la  prière  !  et  le  cœur 
plein  d'amour!  telle  est  notre  doctrine.  Et  quand 
bien  même,  par  impossible,  comme  nous  en  pré- 
vient le  Concile,  un  ange  du  Ciel  viendrait  nous  en 
enseigner  une  autre,  nous  persisterions,  fermes  et 
inébranlables,  en  notre  foi.  un  silence. 


LE    MONDE   RELIGIEUX  41 

—  Maintenant,  Lve-Sara-Emmanuèle,  princesse 
deMaupers,  rappelez-vous  la  puissance  des  paroles 
jurées  devant  ceux  qui  représentent  le  Seigneur, 
ceux  à  l'injonction  desquels  le  Verbe  devient 
chair.  Prononcez  donc,  librement,  les  vœux  su- 
prêmes qui  engagent  votre  âme, 

CHOEUR     DES     RELIGIEUSES 

Ecce  inviolala  soror  cœleslis! 

L    Archidiacre,    continuant    et  allemant   avec    lo    chœur 

...votre  sang,  votre  être,  en  ce  monde  et  dans 
l'autre, 

CHOEUR     DES     RELIGIEUSES 

Ecce  conjiix! 

l'Archidiacre 
...  votre  espoir  unique  et  infini. 

CHOEUR     DES     RELIGIEUSES 

Sacra  esto  ! 

l'Archidiacre 

Sara  !  ton  anneau  de  fiancée  brille  sur  cet 
autel.  J'aime  Dieu,  cela  signifie  «  Dieu  m'aime  » , 
te  dis-je  ! . . .  Aime  donc,  et  fais  ce  que  tu  voudras, 
ensuite!  s'est  écrié  saint  Augustin.  —  Sara,  les  en- 


42  AXEL 

tends-tu,  ces  voix,  déjà  célestes,  qui  l'appellent?... 
Ene  parole,  et  je  lèverai  ma  droite  sur  ton  front 
pour  t'absoudre,  —  et,  consacrée  pour  jamais  à 
la  Lumière,  tu  seras  liée  dans  les  Cieux  !  Alors, 
devant  la  ressuscitée,  l'office  de  deuil,  se  transfi- 
gurant, soudain,  en  messe  de  gloire,  aux  vête- 
ments d'or  et  de  fête,  s'achèvera  dans  la  joie  du 
minuit  de  la  Bonne  Nouvelle  !  Et  le  lis  de  tes 
vœux  sera  jeté  par  les  Anges  dans  la  crèche  de 
l'Enfant. 

Le  glas  sonne  trois  coups  plus  rapprochés,  puis  s'arrête. 

—  Mais...  le  vingt-troisième  coup  de  cette 
cloche,  qui  compte  les  années  des  morts,  m'avertit 
de  te  laisser  seule  avec  ton  âme  durant  le  suprême 
instant  où  tu  ne  dois  plus  songer  qu'au  Jugement- 
irrévocable. 

Ayant  confié  sa  crosse  pastorale  au  Desservant  age- 
nouillé à  sa  droite,  il  monte  vers  le  tabernacle  pour 
prendre  le  saint-Chrême. 

LE    Desservant    de    l'office    des    morts, 

récitant,  d'une  voix  monotone,  lo  texte  de  saint  Bernard  pour  la  Prepa- 
ration  au  Jugement  dernier  : 

Attende,  homo,  quid  fuisti  antè  orlum  el  quod  eris 
usgue  ad  occasum.  Profeclo  fait  quod  non  eras.  Posleà, 
de  vili  maleriâ  faclus,  in  utero  matris  de  sanguine 
menstruali  nutritus,  tunica  tua  fait  pellis  secundina. 
Deindè,  in  vilissimo  panno  involaluSj  proyressas  es  ad 
noSj  ~  sic  indatus  et  ornatus!  Et  non  memor  es  qaœ 
sil  orhjo  taa.  Nihil  est  aliud  homo  qaam  sperma  faHi- 


LK    MONDE    RELIGIEUX  43 

dum,  sarms  stercorurn,cihm  vermium.  Scienlia,  sapien- 
lia,  ratio,  sine  Deo  Chrii^lo,  sicKt  nubes  tmnscunt. 

Post  hominem  vcrmis  :  post  vermem  fœtor  et  horror; 
Sic,  in  non  hominem,  vertitur  omnis  homo. 

Cur  cartiem  luam  adonuis  el  impingua?^,  quam,  post 
pnucos  dies,  vernies  devoraturi  sunt  in  sepulchro,  ani- 
mant, verù,  tuani  non  adornas,  —  quœ  Deo  et  angelis 
ejus  prœsenlenda  est  in  Cœlisl 

Silence. 
SOEUR     AlOYSE    et    LES    RELIGIEUSES,    à   l'unisson 

Tuis  auleni  fidelibus,  vila  mulatur,  non  lollitur  !  El, 
dissolutâ  terreslri  domo,  cœlestis  dormis  comparalur! 

Son  de  la  clochette  d'or. 

Sara  se  découvre  le  visage,  se  soulève  sous  le  candé- 
labre et  s'accoude  sur  la  première  marche  de  Tautel. 
Les  opales  du  collier  mystique  scintillent  parmi  les 
fumées  de  l'encens  ;  une  pluie  de  feuilles  de  lis  par- 
sème le  tapis  autour  d'elle. 

Elle  s'est  dressée,  au  milieu  des  encensoirs  et  des  cierges, 
devant  l'Archidiacre;  elle  se  tient  maintenant  debout, 
immobile,  les  bras  croisés,  les  paupières  baissées. 
Sur  ses  épaules  brillent  les  pleurs  d'or  du  drap  fu- 
nèbre, dont  les  grands  plis  tombent  derrière  elle  et 
se  prolongent  sur  les  dalles. 


AXEL 


§  2.  La  rcuoociati'icc 

L    Archidiacre  redescendant  vers  ellc  en  tenant  lo  grâl  d'ur 

En  cette  nuit  sublime,  elle  se  lève  aussi,  pour 
toi,  l'Étoile  des  rois-Mages  et  des  bergei's  ! 

Il  découvre  le  saint-Chrême;  les  nonnes  s'agenouillent. 
Réponds!   acceptes-tu  la  Lumière,   l'Espérance 
et  la  Vie? 

uARA,  d'une  voix  grave,  très  distincte  et  très  douce 

Non. 

L  Archidiacre,  avec  un  frémissement,  et  laissant  choir 
le  vase  sacré  sur  les  marches  de  l'autel,  où  se  répand  l'iiuile 
sainte 

Seigneur  Dieu  ! 

Il  recule:  sa  main  convulsive  ressaisit  le  bâton  d'or  de 
sa  crosse;  il  s'y  appuie.  Les  religieuses  s'éloignent 
précipitamment,  terrifiées,  soufflant  leurs  cierges, 
en  désordre;  les  bréviaires  tombent  çà  et  là.  —  Bruit 
des  stalles  désertées  brusquement.  —  Toutes  les 
nonnes,  frissonnantes  ets'enveloppant  de  leurs  grands 
voiles,  à  la  hâte,  entourent  l'Abbesse,  qui  s'est  levée 


LE    MONDE    RELIGIEUX  45 

et  qui  regarde  la  renonciatrice.  Stupeur.  Silence. 
Sœur  Aloyse  est  tombée,  comme  évanouie,  aux  pieds 
de  Sara.  Les  corbeilles  de  fleurs,  les  encensoirs  encore 
fumants  sont  abandonnés  autour  d'elles. 

SOEUR    L  AU  DATION,   à  olle-même,  et  se  signant 

Je  comprends,  à  présent!  le  mauvais  présage 
de  la  nuit  :  la  lampe  de  Dieu  s'est  éteinte... 
celles  des  Vierges-folles  s'éteignaient  aussi  devant 
l'Époux  ! 

L   ABBESSE,     pâlissante  et   comme   suffoquée 

0  nuit  d'effroi! 

Minuit   sonne.  —   Cloches  joyeuses,   en  tumulte,    au 
lointain.  Carillons. 

LE    CHOEUR   DES    PiE  LIGI  EU  SES,  invisible  dans  l'orgue, 
éclatant 

Noël!  Noël!  Alléluia! 

llodiè  conlrilum  est,  pede  virgineo, 

Capul  serpenlis  anliqui! 

L    ABBESSE,    frappant  les  dalles  de  sa  crosse 

Cessez!  cessez  les  chants  ! 

LE   CHOEUR,  dans  l'orgue,    en  même  temps,  couvrant 
sa  voix 

Noël!  Alléluia!  Noël! 

Les  religieuses,  dans  la  tribune  des  orgues,  n'ont  pas 
vu  l'acte  qui  s'est  passé  devant  l'autel  :  et  les  chœurs, 


46  AXEL 

au  son  des  cloches,  exaltent  la  gloire  de  la  Nativité. 
Puis,  sans  enfants!  ces  filles  élues,  —  à  la  nouvelle 
d'un  petit  enfant  roi  des  Anges  venant  de  naître  pour 
apaiser  leur  mystique  tendresse,  —  que  pourraient- 
elles  entendre  de  la  terre?...  Oh!  ces  douces  âmes, 
pour  toujours  vierges,  ne  se  conaaissent  plus! 

CllOEUUj    dans  l'urguo,   aux  sous  des  cluclics  anuoucialrices 

AdeslCj  fidèles! 
Lœlij  Iriumphanles  ! 
Veiiile  m  Bclhleeni! 

L  AbJjES  SL',  avec  un  grand  cri,  pendant  que  les  chants  continuent 
et  au   milieu  des  Alléluia 

Silence  ! . . .  —  Oh  !  c'est  horrible  ! 

Le  vieux  Desservant  s'enfuit,  épouvanté,  hors  du 
sanctuaire. 

LE    CHOEUR,    éperdu   en  cantiques  d'allégresse,   au  son 
de  l'orgue  et  des  cloches 

Nalum  videle,  rcgeia  Angeloriuii; 

Deum  infanlem,  pannis  involuium! 

Venite_,  adore/nus  Dominum! 

Sœur  Laudation  frappe  de  sa  coirre  avec  violence  :  les 
cantiques  cessent  tout-à-coup  ;  les  grandes  draperies 
de  serge  s'écartent,  laissant  voir  l'église  déserte,  et, 
sous  les  lueurs  des  lampes-pensiles,  entre  les  piliers, 
les  chaises,  les  bancs,  le  portail  fermé.  Au  fond,  dans 
la  tribune  illuminée  des  orgues,  les  Sœurs-cantatrices, 
interdites,  maintenant  silencieuses. 


LE    MONDE    RELIGIEUX  47 

L   iVliBESSE,    criant,  hors  d'elle-même 

Taisez-vous  !  Taisez-vous. 
Les  cloches,  Torgue  et  les  chants  ont  cesse. 

1.    Archidiacre,    avec  un  effrayant  soupir 

Enfin  ! 

L    ABRESSE,  étendant    si  croix,  avec  un  geste  d'horreur, 
vers  la  porte  des  stalles 

Fuyez  !  fuyez  toutes,  mes  filles  !  Retirez-vous 
chacune  en  votre  cellule,  et  là,  prosternées  en 
oraisons  ferventes,  implorez  la  clémence  de  Dieu  ! 
Vous  n'entendrez  point  la  messe,  cette  nuit.  — 
Sœur  Calixte,  qu'avons-nous  dans  le  trésor? 

SOEUR    (jALIXTE,    balbutiant,  après  uo  silence 

Trois,  cent  vingt-trois  pièces  d'or,  douze  écus, 
plus  douze  sols  de  la  quête  d'aujourd'hui. 

l'Abbesse 

Vous  distribuerez  tout  cela  demain  aux  pauvres. 

La  porte  des  cloîtres  s'ouvre  :  les  nonnes  s'enfuient  et 
disparaissent  comme  des  ombres. 

Les  sœurs  de  la  maîtrise  ont  déjà  quitté  leurs  bancs 
étages  autour  des  orgues  :  —  à  présent,  deux  ou  trois 
formes  noires,  des  postulantes  sans  doute,  vont  et 
viennent  dans  les  tribunes  abandonnées  :  elles  étei- 


48  AXEL 

gnent  les  cierges  el  ferment  les  antiphonaires.  Bien- 
tôt, Tobscurité  faite,  elles  se  retirent  aussi.  Toutes, 
maintenant,  sont  descendues  dans  le  monastère. 


SCENE   VU 

SARA,     L'ABBESSE,     L'ARCHIDIACRE, 
Soeur  LAUDATION,  Sokur  ALOYSE 

L'Abbesse  descend  et  s'approche  de  l'Archidiacre;  puis, 
debout  près  de  lui  sur  les  degrés  de  l'autel,  elle 
continue,  d'une  voix  sourde  et  entrecoupée  par  une 
émotion  terrible,  en  montrant  du  doigt  Sara  : 

Mon  père,  ceci  est  l'acte  d'une  possédée.  Il 
faudra  purifier  l'église  demain  avec  du  feu  !  Je 
vous  laisse.  Je  me  sens  glacée  et  interdite.  Le  sa- 
crilège... oh  !  le  sacrilège  est  tellement  grand  que 
la  Miséricorde  infinie,  seule,  peut  l'effacer.  Ce  que 
vous  ordonnerez  sur  cette  fille  funeste,  noire  an- 
cienne compagne,  sera  exécuté. 

Sœur  Laudation,  qui  est  demeurée  à  genoux  auprès 
d'un  pilier,  se  redresse  et,  soudainement,  s'approche 
de  Sara. 

SOEUR     Laudation,  en  courroux  et  la  regardant 

Pestiférée  ! . . . 
Elle  va  pour  la  frapper  au  visage;  sa  main,  déjà  haute, 


LE    MONDE    RELIGIEUX  49 

s'arrête  soudain,  comme  secrètement  immobilisée. 
Sara  n'a  pas  même  relevé  les  paupières,  ni  tressailli. 

l'Abbksse 

Tourière,  éloignez-vous  de  cette  iDfortunée  et 
contenez  vos  indignations  dans  le  saint  lieu! 

SOEUR     L  AU  DATION,   à  elle-même,  pensive 
et  se  retirant  vers  la  porte  des  cloîtres 

Quel  trouble  subit  m'a  donc  retenu  le  bras?  — 
Pourquoi  u'ai-je  pas  frappé  ? 

l'A  F)  RE  s  SE,    très  bas,  à  l'Arcliidiacre 

Rappelez-vous,  surtout,  ce  dont  je  vous  ai  pré- 
venu tont  à  l'heure  :  sondez  ce  cœur  sombre.  — 
Le  secret,  mon  père  !  le  secret  ! 

Elle  descend,  et  relève,  entre  ses  bras,  sœur  Aloyse, 
qui  revient  à  elle-même. 

SŒUR    Aloyse,  d'une  voix  éteinte,  pendant 
que  l'Abbcsse  l'entraîne  tout  éperdue 

Adieu,  adieu,  Sara  1 

L'Abbesse,  chancelante,  l'a  emmenée  vers  la  porte  claus- 
trale. Elles  sortent.  Sœur  Laudation  les  suit,  après 
un  dernier  et  sinistre  regard  jeté  sur  Sara. 

L'instant  d'après,  on  entend  le  bruit  de  la  lourde  ser- 
rure qui  se  ferme  au  dehors. 

Sara  et  rArchidiacrc  sont  seuls. 

4 


50  AXEL 


SCÈNE    YIII 

L'ARCHIDIACRE,    SARA. 

l'Archidiacre,  tembie 

Femme,  tu  as  été  lâche.  Tu  as  rougi  de  Gelai... 
qui  rougira  de  toi.  Tu  as  effrayé  des  âmes  aussi 
pures  que  l'Étoile  du  matin  !  Tu  as  bravé  la  divine 
colère,  outragé  le  Dieu  qui  t'a  tirée  du  néant  et 
qui  t'offrait  son  royaume.  Tu  t'appelles  Lazare,  et 
tu  as  résisté  à  la  voix  souveraine  qui  te  criait  de 
sortir.  Tu  as  refusé  ta  place  au  banquet,  et  cela 
devant  moi,  qui  ai  mission  de  te  contraindre  à  t'y 
asseoir.  Car,  de  même  que  les  lois  inclinent  ou 
obligent  les  hommes  au  devoir,  de  même  Dieu, 
principe  et  fm  de  toute  loi,  de  tout  devoir  et  de 
toute  force,  peut  plier  et  violenter  —  miraculeuse- 
ment —  les  consciences  et  les  libertés,     un  siienco. 

Au  nom  de  ton  salut,  pour  lequel,  sur  la  mon- 
tagne éternellement  mystérieuse,  il  rendit  l'esprit 
sur  l'inévitable  Croix,  je  ne  veux  voir  en  toi  qu'une 
victime  affolée  par  les  princes  de  l'Enfer.  Qu'es- 
dères-tu?  L'éviction  de  ce  monastère?  'Sou,  insen- 
sée, tu  ne  sortiras  pas  !  —  L'autorité  des  hommes 


LE    MONDE    RELIGIEUX  51 

protégerait,  aujourd'hui,  ton  évasion,  je  le  sais  :  — 
tu  ne  t'évaderas  pas.  Si,  au  fond  de  ton  cœur, 
quelque  secret  solitaire  se  cache,  comme  un 
serpent  dans  un  rocher,  oublie-le,  car  il  te  sera 
stérile  :  —  et  il  te  sera  stérile  parce  que  tu  es 
pauvre,  ayant  abandonné  tes  biens  à  la  cause  de 
la  Foi...  comme  par  un  dernier  mouvement  de 
l'Inspiration  divine  et  de  la  Grâce!  —  INon,  tu 
n'iras  point  par  les  chemins,  comme  une  errante, 
jeter  à  tous  les  vents,  pareille  aux  humains,  le 
peu  qui  te  reste  de  ton  àme!  Nous  répondons, 
entends-tu,  de  cette  âme-là.  —  Te  penses-tu  libre, 
devant  nous,  qui  avons  appris  aux  hommes  à  mo- 
rigéner la  Force  et  qui  savons,  seuls,  en  quoi 
consiste  le  Droit?  Qu'était  ce  donc,  une  femme, 
ici-bas,  avant  les  Chrétiens?  C'était  l'esclave.  Nous 
l'avons  aflranchie  et  délivrée...  et  tu  prononce- 
rais, devant  nous,  le  mot  de  liberté,  comme  si 
nous  n'étions  pas  la  Liberté  même  !  — Écoute,  et 
pèse  bien  mes  paro'es  :  notre  Justice  et  notre 
Droit  ne  relèvent  point  de  ceux  des  hommes.  C'est 
nous  qui,  dans  leur  intelligence,  essentiellement 
fratricide,  avons  fondé  et  allumé,  pour  leur  salut, 
ces  idées  dominatrices.  Ils  l'ont  oublié,  je  le  sais  : 
aussi  en  parlent-ils,  à  cette  heure,  comme  ils 
parlaient  dans  la  tour  de  Babel,  sans  pouvoir  s'en- 
tendre les  uns  les  autres  sur  le  sens  du  verbe 


52  AXEL 

détourné  ;  c'est  là  le  châtiment  de  leur  vieil  or- 
gueil. Notre  suprématie  sur  la  terre  est  l'unique 
sanction  d'une  loi  quelconque.  Nul  ne  peut  la  con- 
trôler, —  car  une  conséquence  ne  peut  révoquer 
son  principe  en  doute  ou  en  examen,  —  sous 
peine  de  cesser  d'être,  elle-même,  une  certitude; 
et  tout  homme,  esclave  ou  prince,  ne  peut  nous 
reprocher  notre  nourriture  qu'avec  notre  pain  dans 
la  bouche.  Nous  avons  l'Autorité  :  nous  la  tenons 
de  Dieu,  et  nous  la  garderons,  entre  nos  mains 
profondes,  jusqu'à  la  consommation  des  siècles. 
Et  cela,  malgré  les  menaces  de  l'avenir,  les  illu- 
sions de  la  Science,  et  toute  l'infecte  fumée  du 
cerveau  mortel,  afin  que  la  parole  soit  accom- 
plie :  Slat  Crur  diim  volvitur  orbis.  Qu'on  nous 
frappe,  qu'on  nous  délaisse,  qu'on  nous  oublie, 
qu'on  nous  haïsse,  qu'on  nous  méprise,  qu'on  nous 
torture,  qu'on  nous  tue,  qu'importe  !  Vanités  que 
tout  cela!  Rébellions  stériles.  Forts  de  notre  con- 
science à  jamais  solide  et  introublée,  nous  serons 
de  ceux  que  saint  Ambroise  appelle:  «  Candidatus 
martyrum  e.rcrrilus  !  )>  Enfin  (et  c'est  ceci  qui 
importe  en  cette  heure  effrayante),  nous  avons 
un  Droit  dont  tout  autre  suppose  la  triple  essence: 
ainsi  le  Fils  est  engendré  du  Père,  et  l'Esprit  pro- 
cède du  Père  et  du  Fils!  Et  il  n'est  pas  d'autre 
pensée  initiale,  sur  la  terre  comme  aux  Cieux. 


LE    MONDE    RELIGIEUX  53 

En  conséquence,  Sara,  puisque,  par  miracle, 
il  m'est  donné  de  pouvoir  agir,  ici,  d'une  manière 
efficace  et  salutaire,  je  me  saisis  de  la  Force,  au 
nom  de  Dieu,  contre  toi,  pour  te  sauver  de  ta 
nature  affreuse.  Tu  retourneras  au  cachot!  Tu  y 
jeûneras  jusqu'à  ce  qii  la  misérable  chair,  qui  se 
révolte,  soit  matée.  Ta  beauté,  c'est  de  l'enfer  qui 
apparaît  :  tes  cheveux  te  tentent  !  tes  regards  sont 
dos  éclairs  de  scandale  !  Tout  cela  doit  s'éteindre 
vite  et  en  pou'.royant;  car  c'est  une  illusion  des 
ténèbres  extérieures  où  tout  se  transforme  et  s'ef- 
face... j'en  prends  à  témoin  le  ver  de  terre.  Tu  ne 
saurais  te  voir  telle  que  tu  es  en  ce  moment  sans 
mourir.  —  T'imagines-tu  que  Madeleine  n'était 
pas  aussi  belle  ?  Sache-le  bien,  dès  qu'elle  se  fut 
reconnue,  éclairée  par  un  regard  de  Dieu,  la 
sublime  pécheresse  en  garda  toute  sa  vie  un  trem- 
blement d'horreur.  Prie,  comme  elle  pria,  pour 
obtenir  ce  qui  nous  éclaire  !  Qu'elle  soit  ton  exem- 
ple, jusqu'au  dernier  soupir!  Et  tu  seras  notre 
sœur,  notre  sainte,  notre  enfant  !  un  silence. 

Un  jour,  peut-être,  si  ton  repentir  est  sincère, 
reviendras-tu  parmi  nous.  J'en  doute  ;  mais  mon 
devoir  est  de  l'espérer...  car  la  Miséricorde  et 
l'Amour  divins  sont  sans  limites.  Jusque-là  nous 
prierons  pour  toi,  jour  et  nuit,  dans  la  consterna- 
tion, les  larmes  et  le  jeûne  !  —  Moi-même,  en 


oi  AXEL 

prononçant  la  formule  d'exorcisme,  je  revêtirai  le 
cilice  à  votre  intention. 

11  descend,  —  Impénétrable,  Sara  n'a  point  tressailli 
une  seule  fois,  ni  relevé  les  yeux. 

Mais,  —  voici  une  inspiration  qui  me  vient 
directement  du  Ciel  !  Sous  celte  dalle  repose, 
parmi  les  Anges,  la  sainte  fondatrice  de  cette  an- 
tique abbaye,  la  bienheureuse  Apollodora.  Ce  ca- 
veau, le  voisinage  de  ces  reliques  thaumaturges, 
c'est  Vin-piice  qui  vous  convient.  C'est  là  que  la 
très  bénigne  intercédera  pour  vous,  à  vos  cotés, 
pendant  la  veille  et  le  sommeil,  sanctifiant  votre 
pain  et  votre  eau,  si  vous  êtes  en  sa  commémo- 
ration. 

Du  bout  de  sa  lourde  crosse,  il  fait  glisser  les  deux 
verrous  de  la  vaste  dalle  funèbre,  puis  il  le  passe 
dans  l'anneau.  La  pierre,  cédant  à  l'efifort  du  prêtre, 
se  soulève.  Les  larges  degrés  terreux  d'une  excavation 
sépulcrale  apparaissent:  la  grande  dalle  reste  ouverte 
sur  ses  arrêts,  toute  droite. 

C'est  ici  la  porte...  janua...  par  laquelle  j'ai 
droit  de  vous  contraindre  à  entrer  dans  la  Vie  ;  car, 
ainsi  que  le  dit  avec  profondeur  saint  Ignace  de 
Loyola,  «  la  fin  justifie  les  moyens  »  :  et  il  est 
écrit  :  «  Forcez-les  d'entrer  !...  n  Venez,  ma  lillo 
chérie!  ma  lille  bien-aiméel  —  Descendez  ici. 
Soyez  dans  la  félicité  !   C'est  l'aumône  que  vous 


LE    MONDE    RELIGIEUX  55 

nous  avez  faite  qui  vous  vaut,  sans  doute,  cette 
dernière  grâce  :  profitez-en.  Bénissez  donc  votre 
épreuve,  afin  qu'elle  vous  soit  satisfactoire,  et,  cà 

votre     tour...     Humblement    il    s'incline    devant    elle  :    — 

priez  pour  moi  ! 

Sara  lève  enfin  les  yeux  sur  le  prêtre.  Elle  regarde  le 
sépulcre  qui  s'ouvre  auprès  d'elle.  Muette,  et  sans 
que  ses  traits  trahissent  une  impression  quelconque, 
elle  marche  vers  un  pilier.  Elle  saisit,  parmi  les  ex- 
volo  suspendus  par  la  reconnaissance  des  marins,  une 
vieille  hache  double,  une  guisarme;  puis  revient, 
toujours  lente  et  glacée.  Arrivée  près  du  trou  béant, 
elle  étend  simplement  le  doigt  vers  la  fosse  et  fait 
au  vieux  prêtre  un  signe  vague  et  impératif:  celui 
de  descendre,  lui-même,  dans  le  tombeau. 

Interdit,  l'Archidiacre  recule.  Sara  s'avance  vers  lui,  la 
hache  haute,  cette  fois,  et  étincelante!  Le  vieillard 
regarde  autour  de  lui,  puis  la  regarde  elle-même.  11 
se  voit  seul:  si  sa  bouche  s'ouvre,  l'arme  redoutable, 
au  jeune  poing  calme  et  rebelle,  semble  prête  à  s'a- 
battre, comme  l'éclair.  Il  sourit  avec  une  sorte  d'a- 
mère  pitié,  hausse  les  épaules  tristement  —  et, 
comme  pour  épargner  un  crime  plus  horrible,  il 
obéit,  sous  les  yeux  froids  de  Sara. 

11  s'enveloppe  d'un  grand  signe  de  croix  et  descend  les 
degrés,  qu'il  heurte  de  sa  crosse  et  qu'il  frôle  de  sa 
longue  chape  noire;  peu  à  peu,  sa  tête,  mitrée  d'or, 
s'enfonce  et  disparaît. 

La     voix     de     l'AiIGHIDIAGRE,  sous  la  voûte 

souterraine 

In    te,  Domine,   speravi  :  non  confuncUir  in 
œternum . 


56  AXEL 

SCÈNE    IX 

SARA,     seule 


Sara  jette  la  hache,  d'un  geste  fait  retomber  la  pierre, 
et  pousse,  impassiblement,  du  bout  de  sa  sandale, 
chaque  verrou.  • 

Cela  fait,  elle  s'approche  de  la  fenêtre  et  secoue  la  corde 
du  vitrail;  la  fenêtre  s'ouvre  avec  violence,  toute 
grande.  Une  bouffée  de  neige  et  de  vent  nocturne 
envahit  l'église  et  éteint  les  cierges. 

Alors  Sara  déchire,  dans  l'ombre,  le  drap  funéraire  et 
noue  solidement  l'une  à  l'autre  les  deux  moitiés. 
L'instant  d'après,  ayant  jeté  un  froc  de  pèlerin  sur 
ses  vêtements  de  fête,  et  debout  sur  la  chaise  abba- 
tiale, elle  atteint,  d'un  élan  svelte  et  vigoureux,  l'un 
des  barreaux  de  fer,  le  saisit  d'une  main  et  se  dresse 
d'un  bond  sur  le  bord  de  la  fenêtre. 

Puis  elle  se  glisse,  entre  les  barreaux,  sur  le  bord 
extérieur,  et  regarde,  au  dehors,  en  bas,  dans  l'espace, 
au  loin,  dans  l'infini. 

Au  dehors,  la  nuit  apparaît,  affreuse,  obscure,  sans 
une  étoile.  Le  vent  siffle  et  rugit.  La  neige  tombe. 

Sara  se  retourne,  attache  à  un  barreau  le  drap  tordu 
et  déchiré,  en  éprouve  le  nœud  d'une  secousse,  ra- 
mène sur  sa  tête  la  capucc  grise  de  son  froc,  — 
puis  elle  se  baisse,  décroit  et  disparaît,  au  dehors, 
suspendue,  dans  la  nuit  pluvieuse  et  glacée,  silen- 
cieusement. 


DEUXIEME     PARTIE 


LE     MONDE     TRAGIQUE 


quia  nominor  loo. 
Phèdre. 


DEUXIEME     PARTIE 


LE     MONDE     TRAGIQUE 


^  j .    Les  veilleurs  du  souverain  secret 

Une  haute  salle  au  plafond  de  chêne  ;  —  un  lustre  de 
fer  pend  du  milieu  des  poutres  entre-croisées.  —  Au 
fond,  grande  porte  principale  s'ouvrant  sur  un  ves- 
tibule. Cette  porte  est  surmontée  de  l'écusson  d'Auër- 
sperg,  supporté  de  ses  grands  sphinx  d'or. 

A  gauche,  grande  fenêtre  gothique  —  laissant  voir,  à 
l'horizon,  d'immenses  et  brumeuses  forêts. 

A  droite,  escalier  de  pierre  construit  dans  la  muraille  : 
au  sommet  de  Tescalicr,  porte  cintrée  communiquant 
avec  Tune  des  tours. 

Crépuscule  déjà  sombre. 

La  salle  est  d'une  profondeur  qui  donne  l'impression 
d'une  bâtisse  colossale  datant  des  premiers  temps 
du  moyen  âge.  —  A  droite,  vaste  cheminée  où  brûle 
un  grand  feu  qui  éclaire  la  scène.  Sur  le  spacieux 
manteau  de  cet  ùtre  sont  empilés  de  poudreux  in- 
folio. —  Sur  de  larges  établis  en  bois  noir,  adja- 
cents, sont  disposés  des  alambics,  des  sphères  astrales. 


60  AXEL 

d'antiques  lampes  d'argile,  de  démesurés  ossements 
d'animaux  d'espèces  disparues;  —  des  herbes  dessé- 
chées. 

Sur  les  murs,  des  trophées  d'armes  anciennes,  des  ori- 
flammes orientales,  —  de  très  vieux  portraits  de 
châtelaines  et  de  hauts  barons  de  Germanie.  Entre 
des  armures  sarrasines,  d'énormes  vautours  et  de 
grands  aigles  fauves  sont  cloués,  les  ailes  étendues. 

Au  deuxième  espace,  à  droite  et  à  gauclie,  portes;  ten- 
tures en  tapisseries  de  haute  lice  devant  les  portes. 

Au  milieu  de  la  salle,  table  dressée  pour  un  festin; 
des  peaux  de  renards  et  d'ours  noirs  sont  jetées  aux 
pieds  de  deux  sièges  de  forme  surannée,  places  aux 
extrémités  de  la  table,  se  faisant  face. 

Un  grand  vieillard,  assis  auprès  de  la  cheminée,  exa- 
mine des  armes  qu'il  achève  de  fourbir.  Il  est  vêtu 
d'un  surcôt  de  laine  brune,  serré  par  un  ceinturon 
de  cuir,  et  d'un  vieux  pantalon  de  cavalerie  de 
môme  étoff'e  et  nuance  que  le  surcôt.  Il  porte 
le  béret  prussien  sur  ses  rares  cheveux  blancs 
coupés  en  brosse.  Il  a  la  croix  de  Fer  sur  la  poi- 
trine. 


SCENE    PREMIÈRE 

MIKLAUS,  soui 

Là!  —  Ces  carabines,  ces  couteaux  de  chasse... 
tout  reluit  ;  la  gourde  est  pleine  de  kirsch  :  gare, 
les  loups! 


LE    MONDE    TRAGIQUE  61 

11  se  lève  et  regarde  autour  do  lui. 

Ah!  le  soir  est  venu. 

Il  va  vers  la  fenêtre  et  regarde  au  loin. 

Comme  il  vente  là-bas,  dans  les  sapins!  Les 
bruyères  se  courbent,  les  chauves-souris  ne  volent 
pas;  signe  d'ouragan.  Fermons  bien  le  vitrail  ; 
l'odeur  des  arbres,  salubre  le  jour,  est  malsaine 
la  nuit,  —  surtout  aux  approches  du  renouveau. 


SCÈNE   II 

MIKLAUS,    IIARTWIG     et    GOTTHOLD,  entrant 

à  gaucho 

Ce  sont  deux  grands  vieillards,  de  la  stature  de  Miklaus, 
vêtus  presque  militairement  encore  et  d'un  assez 
noble  aspect  ;  ils  ont  aussi  la  croix  de  Fer. 

GOTTUOLD 

Miklaus,  il  est  temps  d'allumer  les  flambeaux 
pour  les  deux  convives. 

Miklaus,    redescendant  et  se  frottant  les  mains 

Et  le  feu  aussi,  car  on  sent  les  dernières  bises! 

Il  s'approche  de  la  cheminée  et  ravive  le  feu. 

Ainsi,  le  docteur  ne  descendra  pas  encore  au 
souper? 


62  AXEL 

IIaRTWIG,   frissonnant 

Non.  —  Bit!  n'épargne  pas  les  sarments;  il 
faut  que  cela  flambe!  —  Oh!  quelle  humidité 
tombe  des  pierres,  ici  !  —  L'autre  aile  du  château 
est  moins  rude,  il  me  semble?  Ici,  l'on  a  froid;  et, 
c'est  singulier,  dehors  il  fait  tiède  et  l'air  s'alour- 
dit, —  vieil  indice  avant-coureur  d'une  grosse 
tourmente. 

uOTTHOLD,  de  même,  regardant  autour  de  lui 

C'est  qu'ici  le  vent  passe  à  travers  les  lierres 
du  dehors  qui  verdissent  le  granit.  Oui,  cette 
pièce  est  glaciale. 

-MlKLAUS,  qui  empile  dans   l'àtre  d'énormes  bûches 

Aussi,  pourquoi  ne  jamais  l'habiter  qu'aux 
jours  de  cérémonie  ?  Seul,  maître  Janus  y  vient, 
parfois ... 

Gotihold  allume  les  candélabres  ;  Miklaus,  en  se  rele- 
vant, considère  les  reflets  des  lumières  sur  les  mu- 
railles et  sur  les  boiseries,  sur  les  croissants  dédorés 
des  étendards.  —  Et  les  bleuissements  en  feu  des  lon- 
gues épées,  des  cimeterres  et  des  dagues,  les  yeux  des 
oiseaux  de  proie,  les  angles  vermeils  des  cadres,  les 
tubes  des  arquebuses,  des  carabines,  jettent  des  miroi- 
tements qui  animent  les  visages  des  vieux  portraits. 

Quel  délabrement!   Voyez  donc  les   tableaux! 


LE    MONDE    TRAGIQUE  63 

Les  durs  traits  des  rhingraves,  les  beaux  fronts 
des  aïeules  de  monseigneur  Axel  sont  effacés  ;  les 
tapisseries  sont  devenues  indistinctes. 

IIartwig 

Et  cette  armure  d'airain,  toute  damasquinée 
d'or,  conquise  à  la  première  croisade,  par  le 
prince  Elciàs  d'Auërsperg,  chevalier  d'Allem.agne, 
sur  l'émir  sarrasin  Saharil  1",  la  voici  toute  rongée 
de  rouille  et  le  bois  mort  de  la  Jance  s'est  rompu 
sous  la  moisissure. 

Ml  KLAUS,     grave 

Ah!  je  ne  tiens  pas  h  les  fourbir  ;  c'est  hanté,  ici  ! 

Les  trois  vétérans,  maintenant  debout  autour  de  la 
nappe  blanche  et  des  lumières,  apparaissent,  éclairés, 
sur  le  fond  confus  dss  ombres  qui  tombent  des  vous- 
sures de  la  salle.  Ce  sont  d'énergiques  et  soucieuses 
figures;  le  grand  ùge  et  leurs  occupations  sédentaires 
dans  le  burg  n'ont  pas  encore  éteint  la  fermeté  du 
regard.  Une  cicatrice  terrible  sillonne,  du  haut  en  bas, 
le  visage  de  Gotthold;  —  la  manche  gauche  du  gros 
veston  militaire  de  Hartwig  flotte  depuis  l'épaule,  et 
le  poignet  vide  en  est  cousu  sur  sa  poitrine;  —  vers 
la  droite  du  front  de  Miklaus  est  creusé  l'enfon- 
cement d'une  balle. 

Et,  autour  d'eux,  en  effet,  dans  l'air  delà  salle,  domine 
une  impression  de  solennité  extraordinaire  :  sans 
doute,  ils  la  subissent,  en  évitant  d'y  trop  songer;  elle 
aggrave  leurs  paroles  et  leurs  silences. 


6i  AXEL 

GOTTIIOLD,   à   Miklaus 

Tu  sais  que  le  commandeur  va  nous  quitter  ? 
—  Otto,  son  domestique,  s'est  mis  en  route  ce 
matin  même  avec  le  ballot  de  voyage  de  son 
maître...  et,  d'ici  aux  frontières  de  la  Prusse, 
il  y  a  loin! 

Miklaus 

Quoi  !  ce  brillant  seigneur  s'en  retourne  sans 
même  avoir  vu  le  docteur  Janus? 

GoiTIIOLD 

Oui.  Cette  nuit.  C'est  le  feslin  d'adieu.  —  Place- 
moi  ces  jolies  touffes  de  romarin,  cette  brassée 
de  verveine,  de  roses  des  bois  et  de  menthe  entre 
les  candélabres  :  les  fleurs,  cela  donne  un  air 
de  fête.  Puis  cette  corbeille  de  fruits;  ce  sont 
les  meilleurs  :  ils  ont  été  piqués  par  les  oiseaux. 
Notre  visiteur  s'y  connaît. 

HARTW  IG  ,  presque  à  lui-même 

Etrange  visiteur  qui  ne  veut  rien  voir! 

uOITHOLD,  d'un  air  soupçonneux 

Ilum!...  et  qui  voit  tout. 


LE    jMONDE    tragique  65 

IIaRTAVIG,    le  regardant 

.    Ah!  c'est  vrai  :  toi  aussi...  —  tu... 

GOTTHOLD,   chantonnant 

Diirbc  rouge  et  noirs  cheveux, 
Défies-eii'toi  si  tu  veux. 

M  I  K  L  A  U  s  ,    les  regardant 

Vous  avez  l'air,  Hartwig  et  toi,  d'être  enchantés 
de  ce  départ? 

GOTTHOLD,   indifférent 

Un  homme  qui  s'en  va. 

HaRTAVIG,    grommelant 

Homme  blême,  homme  nuisible  ! 

GOTTIIOLD,    à  voix  basse 

Le  nôtre  est  blafard  comme  l'argent  !  il  est 
couleur  de  Judas. 

Hartwig,    après  un  moment,  à  Gotlliold 

Pareil  renard  ne  peut  donner  de  bonne  four- 
rure, —  comme  nous  disions,  entre  étudiants,  à 
Heidelberg...  autrefois. 

Tous  trois  s'assoient  autour  du  feu  maintenant  em- 
brasé et  flamboyant. 


66  AXEL 

MlKLAUS 

Cependant  le  jeune  maître  parait  aimer  sa  com- 
pagnie :  —  n'est-ce  point  son  parent?  Feu  le 
comte  d'Auërsperg  l'a  présenté  au  roi  jadis... 

GOTTHOLD,    tisonnant 

Oui,  le  père  l'a  tiré  d'obscurité,  et  vingt  ans  se 
sontpassés  sans  que  l'obligé  s'inquiétât  de  l'eufant. 

—  11  a  fallu  cette  circonstance  d'héritage,  d'inté- 
rêts, pour  lui  rappeler,  là-bas,  à  la  cour  de  Prusse, 
que  son  cousin,  le  comte  Axel  d'Auërsperg,  prince 
germain  —  et,  de  plus,  chef  de  la  branche  ainée, 

—  vivait  seul,  avec  de  très  vieux  serviteurs,  dans 
un  château  fort  en  ruines  perdu  au  milieu  de  l'im- 
mense Forèt-^Noire.  Connue  il  a  su  trouver  des 
guides,  alors!  et  dormir  dans  les  chaumines!  — 
et  chevaucher,  bien  des  jours,  à  travers  les  che- 
mins abrupts,  les  nouvelles  clairières,  les  routes 
montueuses  ! 

llAUTW  IG,    soucieux 

Oui,  tu  as  raison,  Gotthold  :  cet  homme  n'est 
pas  un  ami.  J'aurai  toujours  en  mémoire  le  jour 
de  son  arrivée,  la  semaine  passée  ;  —  n'était-ce 
pas  la  veille  des  Rameaux  ?  —  Lorsqu'après  avoir 
traversé  les  salles  désertes  du  château,  conduit 
par   herr  Zacharias,  il  s'est  trouvé,  subitement  — 


LE    MONDE    TRAGIQUE  67 

lui,  tout  chamarré  d'ordres  et  de  croix  —  devant 
le  jeune  comte,  —  eh  bien,  au  lieu  des  deux  mains 
odertes,  il  est  demeuré  comme  interdit  pendant 
un  instant  !  —  Nous  autres,  grands  barbons,  cui- 
rasses rouillées,  soldats  des  vieilles  guerres,  ser- 
viteurs aujourd'hui  voués  à  l'éxil,  mais  qui,  je 
pense,  avons  gagné,  chacun,  notre  croix  de  Fer 
un  peu  plus  malaisément  que  lui  ses  grands  cor- 
dons (sans  offense),  —  il  ne  nous  avait  même  pas 
reconnus. 

GOTTUOLD,   pensif 

Le  comte,  en  ce  deuil  qui  va  si  bien  à  sa 
puissante  taille,  se  levant  et  l'accueillant  avec  sa 
simplicité  grave,  avait  l'air  d'un  jeune  lion  qui 
porte  sa  race  dans  ses  yeux.  J'en  étais  lier,  moi! 
connue  le  jour  où  j'eus  l'honneur  de  lui  mettre 
un  fleuret  au  poing  pour  la  première  fois.  —  Et 
j'ose  croire  qu'aujourd'hui  monseigneur  est, 
certes,  l'une  des  plus  dangereuses  épées  de  l'Alle- 
magne, sinon  la  plus  redoutable. 

H  XRTWIG,  rLlcvant  la  lèto,  et  souriant 

Par  exemple,  Ukko  n'a  pas  été  meilleur  courti- 
san vis-à-vis  de  ce  voyageur,  en  ce  moment-là. 
—  L'ingénu  démon!  Vous  rappelez-vous  qu'il  tenait 
-d'une  main  la  laisse  de  ses  trois  féroces  lévriers, 


68  AXEL 

—  qui  grondaient  à  la  vue  de  l'élranger,  —  et 
qu'il  souriait  en  s'inclinant?  Et  qu'il  a  demandé 
tout  bas  au  maître  s'il  devait  les  lâcher  sur  ce 
parent  inattendu? 

GOTTUOLD 

Ha!  ha!  l'espiègle! 

IIart"\a'ig 

C'est  la  gaieté  du  vieux  burg,  ce  page  d'autre- 
fois :  de  plus,  c'est  un  esprit  déjà  ferme,  subtil,  et 
qui  étonne.  —  1!  a  l'air  d'une  longue  étincelle! 

GOTTUOLD 

Et  il  est  leste  comme  une  ombre. 

MiRLAUS,    avec  une  moue  de  vieillard 

C'est  un  mauvais  petit  charmeur  qui  me  joue 
trop  de  tours. 

GOTTHOLD,     souriant 

Ce  bon  Miklausl..  Va,  réchauffons  nos  dernières 
songeries  à  sa  belle  jeunesse,  comme  nous  chauf- 
fons nos  trois  barbes  blanches  à  ce  bon  feu  clair. 
Laissons-le  jouer,  —  même  avec  nous  ;  son  sou- 
rire malin  nous  ranime  et  sa  vue  est  bonne. 

MlKLAUS 

Allons,  allons,   soit  !  Tisonnant  :  —  Muis,   pour 


LE    MONDE    TIîA(iIQUE  69 

en  revenir  à  nos  loups,  vous  me  surprenez,  tous  les 
deux,  quand  vous  me  donnez  à  entendre  que  mon- 
seigneur n'a  pas  grande  amitié  pour  son  cousin. 
Dès  le  premier  repas,  cependant,  l'antique  vais- 
selle d'argent  a  été  exhumée  et  les  meilleurs  coins 
de  la  cave  ont  été  explorés. 

GOTTIIOLD 

Que  prouve  ceci?  Le  comte  remplit  son  devoir 
d'hospitalité,  voikà  tout. 

J\I  I  K  L  A  U  s 

Cependant,  herr  Zacharias... 

HARTAVIG,    so   détournant  vers  lui 

Au  fait,  qu'en  dit  le  vieil  intendant?  C'est  un 
furet  ;  —  et  c'est  un  financier  digne  de  ces  temps 
où  chaque  grand  seigneur  avait  son  orfèvre.  Je  ne 
pense  pas  que  le  commandeur  Kaspar  lui  en  ait 
imposé  dans  les  comptes  d'héritage. 

M 1 K  L  A  u  s 

Justement!  Herr  Zacharias  le  tient  en  très 
haute  et  très  favorable  opinion  ! 

HaRTWIG,  étonne,   à   Gotlhold 

L'âge  aurait-il  affaibli  sa  raison,  à  la  longue? 


70  AXEL 

(iOTTHOLD,    pensif 

Ce  que  dit  Mikiaus  ne  me  surprend  pas  :  j'ai 
remarqué  que  depuis  la  venue  de  notre  person- 
nage, herr  Zacharias  est  soucieux,  taciturne...  je 
ne  sais  pas...  il  rôde;  —  il  est  inquiet. 

Hartwig 
11  a  quelque  chose  dans  l'esprit. 

CjOTTUOLD^    plus   bas 

Et  puis,  il  sait  de  séculaires  secrets  de  la  famille, 
lui...,  sans  compter...  le  tkrrieli:. 

MlKLAUS     et    HaRTWIG,  ensemble 

Chut,  Gotthold  ! 

Les  trois  vieillards  regardent  autour  d'eux  avec  une 
sorte  de  mystérieuse  in(juiétude. 

Gotthold  tressaille  et,  de  sa  grosse  chaussure  ferrée, 
donne  un  véhément  coup  de  pied  dans  les  bûches  rou- 
geoyantes :  celles-ci,  soudain,  jettent  une  énorme 
lueur  de  flammes  et  d'étincelles  dans  la  salle. 

MlKLAUSj  après  un  instant,   reprenant  la  conversation 

Moi,  pour  conclure,  —  je  tiens  que  le  comte 
Axel  ne  s'ennuie  nullement  de  son  convive.  — 
Comment!  mais  il  boit,  avec  lui,  en  un  souper, 
plus  de  vin  qu'il  n'en  buvait  auparavant  en  douze 


LE    MONDE    TRAC  I  QUE  71 

repas  ;  je  crois  même  qu'il  y  prend  goût  —  et 
m'en  réjouis  ! 

GOTTUOLD,  relevant  la   tète 

Bon  Miklaus,  tu  devrais  connaître  un  peu  mieux 
le  jeune  maître. 

H  ARTWI  G 

Lui,  sobre  jusqu'à  jeûner  des  jours  entiers! 

GOTTIIOLD 

Lui,  qui  se  prive  de  toutes  les  joies  de  son  cage  ! 
qui  use  ses  meilleures  années  à  veiller,  là,  dans 
la  tour,  —  et  tant  de  nuits  !  —  sous  les  lampes 
d'étude,  penché  sur  de  vieux  manuscrits,  en  com- 
pagnie du  docteur  ! 

HaRTAVIC,    à   Miklaus 

Ne  comprends-tu  pas  que  c'est  seulement  par 
courtoisie  qu'il  porte  des  santés  ?  Le  châtelain  doit 
faire  honneur  à  son  hôte  et  lui  fait  raison. 

Miklaus 

Là,  là!  —  Tant  ce  qu'il  vous  plaira...  Moi,  je 
vous  dis  qu'il  prend  de  la  distraction  depuis  ces 
huit  grands  jours.  —  Tenez,  ces  parties  de  chasse 
avec  le  commandeur... 


Tl  AXEL 

IIartwig 

Laisse  donc!  C'est  un  moyen  pour  lui  d'être 
seul.  Oublies-tu  qu'il  n'aime  que  le  silence  !  —  S'il 
accepte,  parfois,  Lkko  pour  compagnon,  c'est 
que  l'enfant  devient,  à  ses  côtés,  plus  muet  que 
son  ombre  et  qu'il  se  sait  aimé  jusqu'à  la  mort 
par  ce  vigilant  veilleur  aux  yeux  de  faucon  !  — 
Avec  tout  autre,  un  temps  de  galop  sur  son  étalon 
Wunder  et  le  voilà  hors  de  vue,  franchissant 
ravins  et  halliers.  Gunthcr  et  Job,  ses  deux  moins 
vieux  piqueurs,  ont  renoncé  à  le  suivre  depuis 
longtemps,  —  et  le  commandeur  d'Auërsperg s'en 
revient  au  château  presque  toujours  une  demi- 
heure  après  le  départ. 

MlKLAUS,  rêveur 

Vraiment?  Ah? ...  c'est  différent  !  Je  croyais  que 
son  cousin  l'aidait  un  peu,  ces  jours-ci,  dans  ces 
dangereuses  battues  sous  bois... 

II  ART  AVI  G,    souriant 

Axel  d'Auërsperg  n'a  que  faire  d'être  aidé  de 
personne  lorsqu'il  veut  détruire  des  sangliers  ou 

des     ours,      ou     des    aigles    :     montrant     Ics    muralUcs   : 

regarde.  —  Les  dangers!...  Par  saint  Wilhelm! 
Tu  sais  fort  bien    que   notre  jeune  seigneur  est 


LE    MONDE    TRA(;iQUE  73 

d'une  vigueur  telle  qu'il  étoulFe  les  loups,  d'une 
seule  étreinte  à  la  gorge,  sans  daigner  tirer  son 
couteau  de  chasse,  pius  bas  :  Quant  à  ce  qui  le 
menacerait  du  lointain, les  vingt  mille  forestiers  du 
Schwartzwald,  mineurs,  sabotiers,  bûcherons,  an- 
ciens soldats,  tous  !  lui  sont  plus  dévoués  qu'au  roi  ! 

Mi  KLAUS,    rénéchissant 

Au  fait,  —  au  fait,  vous  pourriez  avoir  raison! 
—  D'ailleurs,  il  est  assez  surprenant  qu'il  n'ait 
même  pas  demandé,  je  crois,  à  maître  Janus  de 
quitter,  un  moment,  ses  travaux  et  sa  solitude 
pour  venir  examiner  un  peu  le  visiteur. 

(ïOTTnOLD,  après   un  silence 

Oh  !  le  docteur  n'a  que  faire  de  voir  les  gens 
pour  les  connaître. 

MIK.LAUS,    le    regardant 

Hein? 

GOTTHOLD 

Il  les  aperçoit,  il  les  devine  dans  le  son  de  voix 
de  ceux  qui  lui  en  parlent. 

IIAIITWIG,  mettant  la  main  sur  l'épaule  do  Gotthold,  en  riant 

Voyons!  —  Maître  Janus  n'est  pas  un  sorcier, 
cependant,  Gotthold? 


74  AXEL 

GOTTllOLD,  grave 

Je  m'entends.  Si  le  docteur  n'a  point  paru,  c'est 
que  le  commandeur  n'est  qu'un  indifférent  qui  ne 
vaut  guère  le  regard  et  ne  signifie,  en  somme,  que 

peu  de  chose.  Un   silence. 

A  propos...  observes-tu  que  maître  Janus  ne 
vieillit  pas,  HartAvig?  —  VoiLà  bien  des  années, 
pourtant,  qu'il  est  ici! 

H  A  R  r  A\  I G 

C'est  vrai,  ceci,  par  exemple!  Riant  :  Il  faut  croire 
que   le   culte   des  astres    empêche    de   vieillir. 

Un  silence. 
On  n'entend  que  le  crépitement  du  feu  dans  la  haute  salle. 

GOTTlIOLD,    d'un   ton   singulier 

Moi,  je  trouve  que  ses  yeux  ne  semblent  pas 
être  ceux  d'un  homme  de  ce  siècle. 

hlARTU'IG,    avec  un  rire  forcé 

Le  bon  Gotlhold  veut  nous  faire  peur,  à  présent  ! 

MlKLAUS,    baissant  la  voix   et  d'un  ton  confidentiel 

J'avoue  qu'il  a  quelque  chose  en  lui,  ce  maître 
Janus,  qui  retient  l'affection.  Sa  manière  de  faire 
le  bien  glace  ses  obligés.  —  (iolthold,  il  nous 
a  guéris  souvent,  nous  et  les  paysans  de  l'orée 


LE    MONDE    TRAGIQUE  75 

dos  Graiids-Bûis  :  rien  n'y  fait.  On  ne  se  sent 
jamais  à  l'aise  devant  lui  !  Depuis  bientôt  douze 
ans  que  je  le  sers  tous  les  jours,  c'est  bizarre... 
mais  je  ne  peux  pas  m'habituer  —  même  à 
croire  qu'il  me  voit. 

IlAUÏW  IG,    rêveur,  et  aussi  à  voix  basse 

Nous-mêmes,  l'avons-nous  jamais  bien  regardé  ? 
Quand  il  apparaît,  il  nous  surprend  comme  un 
inconnu.  Lorsqu'il  parle,  événement  rare,  ce  qu'il 
dit,  ]}ien  que  toujours  simple,  semble  comme  le 
reflet  d'entre  deux  miroirs  :  on  s'y  perdrait  à 
l'infini.  —  Tenez!  le  mieux  est  de  ne  pas  trop 
réfléchir  sur  le  docteur,  —  si  nous  tenons  à  con- 
server un  peu  de  bon  sens  jusqu'à  la  mort. 

(jOTTUOLD,  grave,   sur  le  même  ton 

C'est  un  homme  naturellement  impénétrable. 
Cette  impression  qu'il  donne  résiste,  dans  l'esprit, 
même  à  tous  les  heurts  de  la  vie  quotidienne.  — 
Lorsqu'il  arriva  seul,  à  cheval,  le  jour  même  de 
la  mort  si  imprévue  du  comte  Ghérard  d'Auërs- 
perg-,  à  la  fin  des  guerres  contre  le  mystérieux 
Napoléon,  —  ce  fut  au  crépuscule  du  matin. 
Quand  on  lui  montra  le  testament  par  lequel  le 
comte  (qui  avait,  paraît -il,  connu  maître  Janus 
sur  les  champs  de  bataille)  lui  léguait  le  soin  d'éle- 


76  AXEL 

ver  son  fils,  — je  l'observais;  il  avait  l'air  d'être 
au  fait,  déjà,  du  décès  et  de  la  dernière  volonté. 

Depuis  quelques  moments  le  temps  s'est  couvert  au 
dehors,  et  des  rafales  annoncent  une  prochaine  tem- 
pête. —  Cinq  heures  sonnent. 

IIartwk; 

Écoute  :  voici  l'heure  où  notre  belle  et  vénérée 
châtelaine  Lisvia  d'Auërsperg,  pareille  à  celles  de 
jadis,  descendait,  pensive,  et  si  grave,  toujours! 
à  l'orgue  de  la  chapelle,  il  y  a  vingt  ans. 

GOTÏHOLD,  à  Miklaus 

Tu  sais  bien,  cette  croisée  de  la  grande  galerie, 
où  le  soleil  vient  mourir,  le  soir?  Elle  s'y  attardait 
souvent,  de  longues  heures,  accoudée,  pâlie,  en 
vêtements  de  deuil,  fair  d'un  ange,  et  son  livre 
d'heures  aux  fermoirs  d'émail  sur  les  genoux, 

Miklaus,  Gottuold  et  Hartwig,  se  levant 

et  se  découvrant 

En  Dieu  soient  les  âmes  des  morts  de  la  maison  ! 

Ils  se  rassoient.  Un  silence;  on  entend  bruire  la  pluie 
au  dehors. 

Il  A  R  T  W I  (1 

Allons,  jette  des  pommes  de  pin  dans  le  foyer 
et  laissons  là  les  souvenirs.   Les  années,  ce  sont 


LE    MONDE    TRAGIQUE  77 

des  souffles,  et  nous  sommes  les  feuilles  qu'elles 
emportent. 

G  O  T  T  H  0  L  D 

C'est  égal  :  lorsque  Axel  d'Auërsperg  rompra  le 
silence  dans  quelque  solennel  moment,  cela  son- 
nera, je  crois,  le  son  rude. 

MlKLAUS,  hochant  la  tète 

Aux  grands  vents  battent  les  grandes  portes! 

GOTTUOLD,    presque    <i   lui-même 

Ah  !  c'est  qu'il  fat  toujours,  en  sa  nature,  de 
devenir  un  homme...  surhumain. 

Bruits  de  tonnerre  ;  lueurs  d'orage  ;  lointaines  rumeurs  des  bois. 
MlKLAUS,    so   levant  et  allant  à  une  fenêtre 

Mais,  —  quel  temps  ! ...  Le  ciel  a  changé,  pendant 
nos  ressouvenances!  La  tourmente  secoue  la  mon- 
tagne. Heureusement,  le  donjon  est  encore  solide. 

GOTTHOLD,    debout  et  regardant  aussi   au  lointain 

C'est  vrai.  Déjà  les  éclairs  bleuissent  l'horizon. 
Voyez  donc  les  sapins  :  comme  la  foudre  en  illu- 
mine les  profondeurs! 

Ils  écoutent  la  tempête. 


78  AXEL 

Hartavig 

Et  l'ou  entend  d'ici  le  craquement  des  branches. 
Quelle  averse!  Heureusement,  les  canons  sont 
à  couvert  et  bien  huilés,  entre  les  créneaux. 

M I K  L  A  u  s 

Comme  les  rafales  fouettent  nos  vieilles  croi- 
sées! Cela  redou])le.  On  n'aura  pas  de  lune  cette 
nuit.  .Maudit  temps!  Pas  de  doute  que  le  com- 
mandeur ne  puisse  se  décider  à  repartir  aujour- 
d'hui. 

GOTTUOLD,  inquiet 

Les  Ilots  de  pluie  traversent  la  feuillée.  —  Et 
monseigneur  qui  n'est  pas  rentré  de  lâchasse!  — 
Pourvu  qu'il  ait  pris  son  justaucorps  de  cuir! 

Luc  vaste  lueur,  d'un  bleu  violet,  sillonne  les  ombres 
de  la  salle. 

MlKLAUS 

Ah  !  le  coup  va  sonner  ! 

GOTTUOLD 

Un  triste  et  hideux  éclair,  c'est  vrai. 

MlKLAUS 

J'ai  cru  voir  un  regard  de  l'Enfer! 


LE    MONDE    TRAGIQUE  79 

IlxVHTWIG,    après   le  lourd  coup   de   tonnerre 

Et  c'est  la  veille  de  Pâques! 
SCÈNE    III 

LES  MÊMES,  UKKO. 

Ukko  entre,  ù  gauche,  essoufflé,  un  cor  de  chasse  à 
répaule,  en  sayon  de  drap  noir  à  large  ceinture  de 
cuir  annelée  de  fer,  deux  plumes  d'aigle  à  son  bon- 
net de  fourrure,  un  épieu  à  la  main. 

UlvKO 

Bonsoir,  les  ancêtres  ! 

11  appuie  son  épieu  contre  un  angle  de  la  muraille  et 
s'approche. 

GoTTiioLD,  MiKLAUs  et   IIartwig, 

se   retournant 

Ukko! 

U  RRO  ,   joyeux 

Vous   songez,  tous  trois,  à  l'ordre  admirable 
des  saisons? 

GOTTHOLI) 

Tu    as   quitté  la  chasse?  —    Où    as-tu    laissé 
monseigneur  ? 


/: 


80  AXEL 

Ukko 

Dans  une  caverne,  à  trois  milles  d'ici,  regar- 
dant, de  temps  à  autre,  l'orage  s'approcher. 

Hartwig 
Et  la  journée? 

Ukko 

Un  gros  loup-cervier,  une  louve  et  sa  portée_, 
deux  renards  et  un  vautour.  Le  vautour  était 
perdu  dans  les  nuées  noires,  dans  le  tonnerre, 
quand  la  balle  du  maître  s'en  est  allée  l'y  sur- 
prendre. C'est  moi  qui  ai  tué  les  deux  renards. 
—  Mais...  il  s'agit  d'autre  chose...  et  je  veux.  . 

MlKLAUS 

Bois  ce  verre  de  vin  du  Rhin,  et  viens  te  chauf- 
fer, vilain  gnome. 

Ukko,  buvant 

Merci.  Je  n'ai  pas  froid.  —  Il  faut  que  je  vous 
dise... 

IIaRTWIG,    lui   tâtant  la   manclie 

Quoi  !  rien  dessous  ?  11  avait  oublié  son  surcôt  ! . . . 
11  est  mouillé  comme  l'herbe. 


le  monde  tragique  81 

Ukko 

Ce  n'est  rien.  —  Vous  saurez  donc. 

M  I  K  L  A  u  s 

Allons,  mets-toi  Là  :  tu  seras  malade  ;  chauffe- 
toi. 

Ukko 

Me  faites  pas  attention,  vous  dis-je  î  —  Figurez- 
vous... 

HaRTWIG,    inquiet 

Est-ce  qu'il  serait  arrivé  quelque  choseau  comte? 

U  KKO 

Non  !  puisque  je  suis  icil  —  Ah  !  si  vous  sa- 
viez... 

MlKLAUS,    à  Gûtthold 

11  est  tout  changé  depuis  hier,  je  trouve,  l'en- 
fant? —  Tu  es  tout  pâle,  Ikko? 
Ukko  se  croise  les  bras  et  les  regarde. 

H  A  R  T  W  I G 

Parle  vite.  Tu  nous  inquiètes. 

LKKO,  frappant  du  pied  avec   impatience 

Par  les  cent  dieux! 


82  AXEL 

IIaRTWIG    et    MlKLAUS,    à  Gotawld,   qui,    silencieux, 
s'est  assis   auprès   du   foyer 

Tais-toi,  Gotthold.  —  a  ukko  :  Nous  t'écoutons. 

UKKO,  commeinjant  son  récit 

Hier  au  soir... 

MlKLAUS,  à   demi-voix 

Comme  il  tonne,  entendez-vous,  hein? 

U  KlvO  ,  furieux 

Ah!  —  Vous  ne  voulez  pas  m'écouter,  à  la 
fin?...  C'est  bien.  Je  m'en  vais!  —  Les  séculaires 
bavards,  sans  seconds  sous  le  ciel  ! 

Gotthold 
Silence!  la  parole  est  aux  enfants! 

Ukko,    de   môme 

Gomment!  vous  avez  tantôt  trois  siècles,  à  vous 
trois,  —  vous  avez  entendu  des  milliers  d'orages, 
de  foudres,  d'aquilons  et  de  batailles  épouvan- 
tables, et  vous  faites  attention  à  une  méchante 
bourrasque...  alors  que  je  veux  vous  raconter  une 
histoire? 


LE   MONDE    TRAGIQUE  83 

GOTTIIOLD 

Là!  là,  lète  folle! 

Hartwig 

Tuut  doux  ! 

U  KK  G  ,  de  mùrne 

Mais  moi,  qui  ai  dix-sept  ans  à  moi  tout  seul, 
mais  je  m'en  soucie  comme  de  cela,  moi,  des 
éclairs  et  du  vent,  et  de  la  pluie,  et  de  tous  les 
tremblements  ! 

MlKI AUS 

C'est  bon.  Raconte-nous,  avec  suite... 

Ukko 

Non.  J'aime  mieux  m'en  aller.  Vous  ne  saurez 
rien.  Voilà. 

GOTTUOLD 

Veux-tu  parler  à  ton  tour,  mauvais  diable'^  Que 
se  passe- t-il? 

UlvIvO 

Miklaus  et  lïartwig  vont  encore  m'interrom- 
pre...  et  puis...  D'ailleurs,  non  :  vous  ne  m'ai- 
mez pas ... 


84  AXEL 

HaRTWIG,     souriant 

Méchant  lutin  ! 

Ukko 

Vous  ne  vous  intéressez  pas   à  ce  qui  m'ar- 
rive. 

MlKLAUS 

Dis-nous  posément . . . 

Ukko 
Adieu. 

Lkko  a  fait  quelques  pas  pour  sortir  ;  les  trois  vieillards 
se  précipitent  et  le  ramènent,  moitié  souriant,  moitié 
fâché. 

Alors,  debout  entre  les  fleurs  de  la  table,  éclairé  par 
les  candélabres,  par  les  lueurs,  aussi,  du  foyer  et 
des  épars  violets,  il  médite,  noir  et  brillant,  tandis 
que  les  trois  serviteurs,  assis  autour  de  lui,  Técoutent 
avec  une  vague  anxiété. 

Il  parle,  en  souriant,  comme  perdu  en  un  rêve,  —  tan- 
dis que  des  harpes  semblent,  en  des  lointains,  l'ac- 
compagner, au  fond  de  l'orage  : 

Hier,  dans  la  Forêt,  à  la  première  étoile,  j'ai 
rencontré  une  petite  fée,  oh!  mille  fois  plus  jolie 
que  toutes  celles  du  Ilarzl ...  une  jeune  fille.  Elle 
chantait  d'une  voi.x  aussi  fraîche  que  le  murunu-e 
des  sources,  et,  balançant  d'une  main  un  petit 


LE    MONDE    TRAGIQUE  85 

panier  de  cerises  sauvages,  elle  marchait  sous  les 
sapins.  Elle  avait  noué,  de  primevères,  sur  son 
dos,  les  deux  nattes  brunes  de  ses  cheveux  à  la 
taille  de  son  corselet  de  velours.  De  temps  à  autre 
elle  caressait  un  grand  épagneul  tout  blanc  qui  sau- 
tait autour  d'elle,  joyeux!  Oh!  comme  elle  était 
jolie  !  —  Ses  yeux  étaient  doux  comme  le  soir! 

MlKLAUS,    souriant 

Ah!  ha!  déjà  le  jeune  Ukko... 
Gottliold  lui  clùt  la  bouche  avec  la  main. 

Ukko 

Pendant  quelque  temps,  je  la  suivis,  caché 
dans  la  longue  clairière.  Soudain,  j'écartai  les 
ronces  et  je  vins  à  elle.  A  peine  nos  regards  se 
furent-ils  rencontrés  que  nous  échangeâmes  un 
sourire  ami.  Cependant,  nous  ne  nous  étions 
jamais  vus.  Nous  nous  tendîmes  la  main  sans  y 
penser.  Son  blanc  compagnon  me  regarda  fixe- 
ment; il  eut  l'air,  aussi,  de  me  reconnaître  :  l'ins- 
tant d'après,  lui  et  Ho  if,  mon  grand  lévrier, 
étaient  de  vieux  amis.  En  silence,  elle  et  moi, 
l'un  auprès  de  l'autre,  nous  fîmes  le  chemin  qni 
conduit  à  ce  torrent  où  commencent  les  chênes. 
Là,  c'est  la  maisonnette  de  son  père,  Hans  Glïick, 
le  garde  forestier.  J'entrai.  Celui-ci  leva  les  yeux; 


86  AXEL 

puis,  nous  ayant  bien  regardés,  il  m'oiïrit  la  main 
et  m'accueillit  à  son  foyer.  —  Luïsa  mit  deux 
verres  sur  la  nappe  blanche.  Ah!  ce  bon  kirsch  si 
clair,  qu'elle  sait  préparer  si  bien  !  Elle  nous  versa, 
pendant  la  causerie,  avec  sa  douce  main...  La 
nuit  étant  venue  tout  à  fait,  comme  elle  me  disait 
au  revoir  sur  le  seuil,  je  lui  mis  au  doigt  ce  fami- 
lial anneau  qui  m'était  sacré.  —  Silencieuse, 
elle  m'embrassa  au  front:  ses  yeux  étaient  graves, 
et  deux  belles  larmes  tombèrent  de  ses  cils  sur 
mes  paupières.  —  Je  m'enfuis!  J'étais  si  heu- 
reux que  je  me  mis  à  pleurer  dans  les  bois. 
J'étouffais!  Holf  aboyait  et  me  tirait  joyeusement 
vers  la  maisonnette.  —  Ah!  Luïsa  Gluck!  C'est 
du  ciel,  —  et  c'est  du  feu  que  son  baiser  :  j'ai 
dans  l'âme  un  désir  si  délicieux  d'elle,  que  je  ne 
peux  pas  respirer,  tant  j'en  suis  amoureux,  et  tant 
je  l'aime  !  —  Nous  nous  épouserons  à  l'automne  : 
au  plus  lard!  —  Je  suis...  je  suis  heureux!  — 
Seulement,  si  l'un  de  vous  trois  se  permettait  de 
mourir  avant  les  noces,  —  ah  !...  je  me  fâche! 

(  I G  T  T  H  0  L  D 

Je  serai  ton  garçon  d'honneur,  Ukko. 

LKKO,    riant    et  tirant  l;i  longue   barbe  de  GottholJ 

Merci,  mille  et  mille  fois  ! 


LE    MONDE    TRAGIQUE  87 

Montrant  Miklaus  et  Ilartwig   : 

Voici  quelques  parrains... 

Hartwig 

Comment!  —  mais  je  l'ai  vue  naître...  avant- 
hier,  ta  petite  Luïsa  ! 

L  KKO,  rêveur  et  le  regardant 

Avant-hier?  —  En  elTet,  c'est  juste.  Cela  fait, 
pour  les  gens  ordinaires,  seize  ans  et  demi. 

HaRTAVIG,    à  demi-voix 

Déjcà! 

Ukko 

L'un  dit  :  «  Déjà!  »  l'autre  :  «  Enfin!  »  Je 
commence  à  croire  que  c'est  le  même  mot  re- 
tourné. 

Miklaus,  riant 

Je  trouve  bizarre  que  le  père  Gluck  —  un  brave 
soldat  saxon,  d'ailleurs  —  te  donne  sa  fille,  mon 
ami. 

Ukko,    lui   mettant  la  main  sur  l'épaule 

Tu  es  bien  heureux  de  trouver  encore  des 
choses  bizarres,  à  ton  â2;e. 


88  AXEL 

IIartavig 

Miklcius  n'a  point  tort,  cette  fois  :  tu  es  joli, 
mais  tu  es  une  ombre. 

Ukko 

Mon  bon  Hartwig,  est-ce  que  tu  ne  souffres 
pas  à  l'ombre  de  ton  bras  gauche  quand  le  temps 
change? 

Hartwig 

Si.  —  Pourquoi  cela,  mon  fils? 

L  K  R  0,    rieur 

Ah!  demande-le  au  boulet  qui  t'emporta  sa 
réalité  à  Lutzen.  Je  voulais  seulement  te  faire 
constater  qu'une  ombre  est  quelque  chose. 

GoTTUOLD 

L'enfant  a  bien  raison  d'être  heureux,  et  le  plus 
tôt  possible!  Vous  êtes  des  esprits  chagrins.  -— 
Mais,  attention!  J'entends...  hein?  —  Ces  pas... 

MlKLAUS 

Oui  :  dans  la  galerie  des  Chevaliers. 

ITartwig 

C'est  notre  hôte,  je  pense.  —  Vite,  encore  des 
bûches  dans  le  feu,  Miklaus  ! 


LE    MONDE    TRAGIQUE  S9 

l   K Iv () 

Et,  comme  je  ne  sache  pas  qu"il  y  ait  lieu  de 
manifester  une  joie  respectueuse  à  sa  vue,  un 
salut  et  quittons-le. 

G  0  T  T  II  O  L  D 

Cl  st  lui,  en  eflet. 

LKKO,    les   rassemblant  tous  trois,   mystérieusement 

Écoutez  :  —  le  futur  grand-père  de  vos  filleuls 
m'a  f;ut  présent,  ce  matin,  d'une  jarre  de  kirsch 
rose,  plus  précieux  que  celui  du  roi.  Mes  amis, 
je  vous  invite  à  venir  le  goûter  un  peu  avec  moi, 
dans  la  salle  d'armes.  Là,  nous  serons  chez  nous. 
Et.  en  attendant  le  maître,  notre  bon  Axel,  gentil- 
homme des  bois,  prince  de  sa  montagne  et  sei- 
gneur des  torrents,  —  oh!  je  veux  boire,  avec 
vous,  à  Luïsa  Gliick,  ma  fiancée! 

MlRT.AUS,     GoTTUOLD     et    IIaRTWIG,   un   doigt 

sur   les   lèvres 

Chut. 

Kaspar  d'Auërsperg  entre  à  droite.  —  Air  de  très  grand 
seigneur.  Vers  quarante-trois  ans.  Costume  de  voyage, 
à  pèlerine  courte,  en  drap  noir.  Tenue  d'une  grande 
élégance.  Haute  taille.  —  Insignes  d'ordres  sur  la 
poitrine. 


90  AXEL 


SCENE    IV 

LES    MÊMES,    Li5    commandeur    KASPAR 
D'AUERSPERG. 

LE   Commandeur    à  hu-mêmp,  les  regardant 

Non.  Pas  ceux-là.  Ce  sont  des  pierres,  —  et 
l'enfant  est  l'âme  damnée  de  son  maître.  — 
L'autre,  le  majordome,  ce  herr  Zacharias,  — 
voilà  celui  qu'il  faut  attaquer. 

Ukko 

Si  le  commandeur  d'Auërsperg  désire  attendre 
ici  monseigneur,  voici  du  vin  du  Cap,  du  canastre, 
du  feu  et  des  livres. 

LE   Commandeur 
Le  comte  doit-il  rentrer  bientôt? 

Ukko 
Dans  une  heure,  au  plus  tard. 

tkko  et  les  trois  vieux  soldats  saluent  et  sortent. 

Depuis  quelques  minutes,  l'ouragan  paraît  s'être  apaise: 
il  ne  tonne  plus  qu'à  de  longs  intervalles,  et,  au 
lointain,  la  pluie  a  presque  cessé  ;  néanmoins,  à  tra- 
vers les  vitraux,  le  ciel  demeure  couvert  et  menaçant. 


LE    MONDE    TRAGIQUE  91 


SCÈNE  V 

Ln   CoMMANDEiR    KASPAR    D'AUERSPERG, 

seul 

Voilà  de  magnifiques  vieillards!  —  Cela  rappelle 
un  beau  champ  do  bataille,  un  bel  hiver  et  une 

belle  mort.  Regardant  autour  de  lui  : 

Quel  nid  de  hiboux!  —  Des  livres,  dit-il.  L'His- 
toire ancienne,  sans  doute?  Voyons. 

Il   ouvre   un   in-folio. 

Le  vin,  passe  encore;  il  est  presque  aussi  vieux 
que  ceux  qui  l'ont  mis  en  bouteilles,  et  son  cru 
merveilleux  supporte  cependant  cet  âge  sans  fai- 
blir. Lisant  : 

Traité  des  Causes  secondes.  ii  rit. 

lia!  ah!  l'excellent  titre  !...   Traité  des  Causes 
secondes!  —  Ce  jargon  me  paraît  d'une  clarté!... 
Ah!  ah!  —  Continuons,  un  peu.     Lisant  derechef -. 
Procul  à  dcluhro  mulier  semperl 

Cette  épigraphe  n'est  pas,  il  faut  en  convenir, 

du   dernier  galant.  Lisant  encore  : 

Chapitre  premier  :  Les  Silentiaires.  —  Diable! 
«  Tout  verbe,   dans  le  cercle  de   son.  action, 


9-2  AXEL 

crée  ce  qu'il  exprime.  Mcmre   donc   ce  que   tu 
accordes  de  volonté  aux  fictions  de  ton  esjtrit. 

Fermant  le   livre   et  le  jetant  sur  les  autres  : 

Chansons! 

11  bâille.  —  Puis,  rêveur,  aprùs  un  coup  d'd'il  sur  les  objets  autour  de  lui  : 

C'en  est  fait  ;  je  ne  doute  plus.  —  Mon  jeune 
châtelain  donne,  en  toute  réalité,  dans  l'Hermé- 
tique, la  kabbale  et  les  histoires  de  sabbat!  C'est, 
à  coup  sûr,  ce  maître  Janus  qui  lui  insuffle  et  lui 
instille  dans  la  tête  ces  superstitions  épaisses...  qui 
seront,  longtemps  encore,  le  vice  de  l'Allemague. 
Leurs  entretiens  doivent  rouler  sur  la  Sainte-Yehnie 
et  sur  ...  les  Rose-Croix?  Au  fait,  il  y  en  eut,  dans 
notre  famille  :  mais...  quand  c'était  de  mode.  — 
Je  m'explique  fort  bien  que  ce  morue  insensé 
n'ait  point  jugé  à  propos,  jusqu'à  ce  jour,  de  se 
montrer  à  mes  yeux  profanes.  Je  l'eusse  exécuté, 
en  deux  ou  trois  brocards,  de  la  belle  manière. 

Un  silence.  H  s'assoit  auprès  de  la  table  et  se  verse  à  boire. 

Je  l'avoue  :  ce  manoir,  y  compris  ses  habitants, 
me  semble  improbable.  Je  m'y  trouve  paradoxal. 
Ici,  l'on  est  en  retard  de  trois  cents  ans,  montre  eu 
main.  Je  croyais  exister  à  l'aurore  du  siècle  xix? 
—  Erreur!,..  En  franchissant  ce  seuil,  je  me  suis 
aperçu  que  je  vivais  sous  l'empereur  Henri,  au 
temps  des  guerres  d'investiture. 


LE   MONDE    TRAGIQUE  9^ 

Soit.  —  A  la  santé  dudit  empereur! 

11  boit. 

Or  çà,  je  voudrais  bien  voir  clair  dans  cette  exis- 
tence anormale  que  l'on  mène  céans.  Quant  à  mon 
noble  cousin,  je  ne  me  sens  qu'une  sympathie 
assez  modérée  pour  ce  jeune  héros  d'un  autre  âge. 
Il  est,  vraiment,  d'un  caractère...  des  plus  indéfi- 
nissables. —  D'ailleurs,  tout  homme  qui,  vers  la 
quarantaine,  s'intéresse  à  d'autres  qu'à  soi-même, 
n'est  pas  digne  de  vivre.  rn  silence. 

Maintenant,  voyons  :  c'est  un  gentilhomme  des 
mieux  tournés,  je  dois  en  convenir,  quoique  de 
mine  un  peu  fatale.  11  est  même  d'un  superbe 
aspect,  en  sa  haute  taille,  et  ne  manque  pas  d'une 
sorte  de  distinction  sauvage...  qui  serait  du  meil- 
heur  effet  à  la  cour,  où  l'on  raffole  du  nouveau.  Je 
vois  d'ici  les  musiciennes  delà  reine,  le  soir  de  sa 
présentation,  —  la  princesse  de  Sabelsberg,  la  com- 
tesse de  Walstein,  —  ahl  ha!  Succès  d'incendie  à 
première  vue!  ou  je  m'abuse  étrangement.  —  11  a 
su  m'accueillir  avec  une  courtoisie  parfaite  et  se 
montrer  grand  seigneur  en  m' abandonnant  sa  part 
d'héritage,  malgré  sa  fortune  perdue...  Je  suis  sûr 
que,  bien  dirigé,  le  comte  Axel  d'Auër.sperg  pourrait 
me  conquérir,  auprès  du  roi,  certaines  influences. . . 
d'une  utilité  fort  appréciable;  —  cette  vieille 
affaire  de  son  père  et  des  Trésors  est  si  oubliée  ! 


94  A\  !•:  L 

Après  un  silence  :  —  Oh!  ma  vieille  ambition,  tou- 
jours   déçue     jusqu'à    présent  !     sombre     et    regardant 

autour  de  lui  :  G'cst  Une  sorcièi'e  aussi,  celle-là. 

Son  regard  s'arrèto   sur  la  table  '■ 

Voici  le  souper  de  mon  départ.  Une  table  qui 
réjouit  l'œil!  —  Ces  jolies  fleurs  forestières... 
c'est  au  mieux  et  de  fort  bon  goût.        silence. 

Le  singulier  air  qu'on  respire  ici!  Je  ressens 
une  impression  d'inconnu  dans  cette  vieille  de- 
meure. —  Voyons;  je  crois  avoir  pris,  sur  mon 
jeune  cousin,  quelque  ascendant  :  ces  sortes  de 
natures  sont  d'une  faiblesse  d'enfant,  en  vérité.  — 
Je  suis  en  avance  sur  lui  d'une  vingtaine  d'années, 
ce  qui,  joint  à  ma  parenté,  m'a  permis  une  certaine 
aisance  devenue  vite  familière,  un  tour  protecteur 
en  nos  causeries,  bref  une  de  ces  apparentes  insou- 
ciances de  propos,  dont  la  bien  calculée  rondeur 
finirait,  pour  peu  qu'on  la  graduât,  par  faire  tolé- 
rer, insensiblement,  jusqu'à  l'impertinence...  II 
faut  que  j'essaye,  ce  soir,  de  combattre  l'influence 
de  ce  maître  Janus.  Je  veux  lui  démontrer,  au  des- 
sert, que  le  Grand-œuvre  est  de  faire  son  chemin 
dans  le  monde  et  d'y  prendre,  de  gré  ou  de  force, 
laplaceenlaquelleon  désire  s'asseoir.  Pensif:  Gomme 
si  toutes  les  fantasmagories  de  la  terre  et  toutes  les 
sentences  des  philosophes  valaient,  en  réalité,  le 
regard  d'une  jolie  femme  !  —  Et  la  jeunesse,  hélas  I 


LE   MONDE    TRAGIQUE  95 

la  belle  jeunesse  !  —  Voilà  la  vraie  magie  !  —  Une 
belle  créature,  —  voilà  qui  se  comprend  tout  de 
suite!  sans  elïort!...  Voilà  qui  est  clair! 

U  mire  le  cristal  ilc  son  verre  aux  lueurs  des  llambeaux. 

Je  croirais  volontiers  que  tout  ce  sombre  voisi- 
nage de  bois,  de  torrents,  de  ^  allées,  renforcé  de  la 
solitude,  a  nourri  dans  son  esprit  ces  idéesabsurdes. 
—  Bah!  le  mal  se  guérirait  en  huit  jours,  là-bas... 
et  je  suis  sûr  qu'entre  mes  mains  ce  jeune 
homme  deviendrait  un  instrument  des  plus  utiles. 

Il  se  lève  et  fait  les  cent  pas. 

C'est  égal  :  je  suis  soucieux.  —  Il  n'est  pas 
naturel  qu'un  garçon,  qui  n'est  certes  pas  un  es- 
prit vulgaire,  accepte  délibérément  l'existence 
d'ours  que  mène  ici  le  comte  Axel  d'Auërsperg! 
Tout  l'amour  des  sciences  occultes  ne  légitimerait 
pas  une  telle  réclusion,  un  si  long,  si  lointain,  si 
volontaire  exil.  —  H  y  a  autre  chose.  —  rius  bas  et 

d'un   ton  singulièrement   rêveur,    après   un    coup   d'œil    taciturne 
autour  de  la  salle  :    —   H  V    a    qUClqUC   cllOSe,    ici. 
Réfléchissant,  en  regardant  distraitement  dos  lueurs  d'éclairs  : 

Voici  huit  longs  jours  que  je  passe  en  ce  repaire 
oublié,  crénelé,  suranné,  dont  l'architecture,  les 
alentours  et  le  silence  ne  sauraient  intéresser  dé- 
sormais que  de  vains  idéologues;  certes,  je  ne  m'y 
fusse  pas  aussi  longtemps  ennuyé  sans  cette  con- 
fuse et  tenace  impression  d'on  ne  sait  quoi  d'in- 


90  AXEL 

connu!  —  Puisqu'elle  ne  s'est  pas  encore  dissi- 
pée, c'est  qu'elle  est  sérieuse,  et...  je  n'aime  pas 
à  faire  buisson  creux.  Je  désirerais  beaucoup 
tirer  au  clair  cette  énigme.  —  Mettre  à  la  ques- 
tion le  lierr  Zacharias  eût  été  assez  imprudent, 
avant  cette  heure-ci;  mais,  puisque  je  quitte  au- 
jourd'hui, et  sans  regrets,  cette  inquiétante  bâ- 
tisse, je  puis,  tout  à  l'heure,  quand  le  vieil  inten- 
dant... 

Voyant  entrer   licrr  Zacharias  : 

Le  voici. 


SCENE    VI 

Le  Commandeur   KASPAR   D'AUERSPERG, 
Heuh   zacharias 

HERR    Z  A  en  AU  I  A  S,  sur  le  seuil,  regardant  le 
commandeur 

L'heure  est  venue.  Le  devoir  est  de  parler. 

Il   referme    les  portes  avec  précaution. 
LE    Commandeur,    le   regardant,   a   lui-même 

Si  c'est  un  sorcier  aussi,  celui-là,  il  faut  con- 
venir que  le  Diable  met  du  temps  à  l'emporter? 

Le  lorgnant  de  la  tûtc  aux  pieds  ; 

Ah  çà  !  mais...  il  a  cent  ans,  ce  garçon  1  —  Étu- 
dions un  peu  ces  vestiges  :  œil  couvert,  diplo- 


LK    MONDE    TRAGIQUE  97 

matique,  lèvres  fines...  oui,  mais  nez  sans  péné- 
tration. Bien.  Haut:  Bonsoir,  herr  Zacharias!  — 
Qu'avez-vous  donc?  —  Par  mon  drageoir!  vous 
paraissez  ému. 

IIERR    ZACnARIAS,  grave,  s'approchant  du  commandeur 

Monseigneur,  j'ai,  plus  d'une  fois,  eu  l'honneur 
de  vous  rencontrer,  il  y  a  quelque  vingt  ans.  — 
Vous  étiez  l'ami  du  défunt  comte;  vous  devez 
aimer  son  fils. 

LE  Commandeur,  à  lui-mème 

Le  dévouement  est  son  cùté  faible.  Haut  :  C'est 
un  jeune  homme  d'avenir,  et  je  ferais  tous  les 
sacrifices  pour  le  voir  prendre  son  rang  dans  le 
monde. 

Il  E  R  R  Zacharias 

J'ai  réfléchi  nuit  et  jour  depuis  votre  arrivée, 
monseigneur.  Les  instants  de  la  vie  me  sont 
comptés  ;  votre  présence  est  une  occasion  tout  à 
fait  inespérée  que  je  dois  saisir. 

LE  Commandeur 
Ma  présence? 

HERR  Zacharias,  préoccupé 
Oui.  Je  voudrais  vous  révéler  quelque  chose  de 

7 


98  AXEL 

prodigieux.  Une  chose...  Olil  la  plus  étiange  de 
toutes. les  choses!  —  Si  vous  voulez  l'entendre, 
je  dois  me  hâter  :  elle  est  d'un  récit  difficile... 
l'heure  passe  et  —  vous  partez  cette  nuit. 

LE  Commandeur 

Vous  êtes  bien  solennel  pour  être  sérieux,  herr 
Zacharias  ! 

HERR  Zacharias 

Monseigneur,  je  ne  parle  jamais  qu'en  pesant 
bien  tous  les  termes  dont  je  me  sers.  Or  il  est 
vraiment  impossible  d'en  trouver  d'exacts  pour 
qualifier  les  faits  que  je  désire  vous  exposer.  Bref, 
s'il  est,  sur  la  terre,  un  secret  méritant  le  titre  de... 
SUBLIME...  certes,  on  peut  dire  que  c'est  celui-là. 
Y  penser,  seulement...  me  donne  le  vertige... 
Vous  le  voyez  :  je  suis  inquiet  —  d'en  parler! 

Bruissement  de  la  tempête.  Il  regarde  autour  de  lui. 
LE    Commandeur,  après  un  instant 

Ce  secret  nous  intéresse,  le  comte  et  moi  ? 

herr  Zacharias 

Tout  d'abord.  Puis,  l'Allemagne.  Puis...  le 
monde  entier. 


LE    iMOxNDE    TUAGIQUE  99 

LE  Commandeur,  a  lui-même 

Ce  vieux  homme!  —  Ilum!  Franchise  inat- 
tendue, et  qui  me  gêne.  —  Quel  air  choisir?  L'iii- 
difîérence  ou  l'attention?  —  L'indifférence  est 
préférable   :  il  va   s'efforcer  de   me  convaincre. 

Haut  :  Parlez.  —  Mais  te  voilà  grave  comme  un 
ambassadeur  d'Orient.  Tu  m'effrayes.  —  Sera-ce 
bien  long,  ton  histoire? 

HERR    ZaCHARIAS 

Je  crois  être  en  mesure  de  vous  assurer  que 
vous  n'aurez  point  regret  si  vous  l'écoutez  jus- 
qu'au bout.  —  Avant  une  demi-heure,  sans  doute, 
le  comte  sera  de  retour  :  j'ai  donc  strictement 
le  temps  de  tout  dire,  et  le  silence  m'oppresse 
depuis  —  oh!  depuis  tant  d'années! 

Le  Commandeur  se  verse  à  boire,  en  souriant,  les 
jambes  croisées,  accoudé  à  la  table  et  éclairé  par  les 
flambeaux.  Herr  Zacharias  est  debout  devant  le  feu  ; 
sa  main  s'appuie  au  dossier  de  l'autre  siège.  — 

Baissant  un  peu  La  vuix   : 

Monseigneur  ne  se  souvient-il  pas  d'un  événe- 
ment extraordinaire  qui  s'est  passé  en  Allemagne 
—  et  qui  eut  son  contre- coup  dans  le  monde,  ■ — 
à  l'époque  de  la  mort  du  comte  GhérarJ  d'Auërs- 
perg? 


100  AXEL 

LE  Commandeur,  sounam 
D'un  événement...  extraordinaire? 

HERR    ZaCH ARIAS 

Oui. 

LE  Commandeur 

Je  n'ai  jamais  rien  vu  d'extraordinaire  sous  le 
soleil,  herr  Zacharias!  —  Excepté... 

Soudain,  comme  frappé  d'un  lointain  souvenir,  il 
tressaille,  regarde  fixement  le  vieil  intendant  et 
demeure  un  instant  sans  parler.  —  Puis,  d'une  voix 
changée  et  grave  : 

Commence. 

A  ce  mot,  herr  Zacharias  extrait  de  sa  houppelande  une 
carte  militaire  et  divers  papiers  qu'il  déplie  silen- 
cieusement, puis  étale  sur  la  table,  aux  regards  du 
commandeur  dAuërsperg. 


LE    MOADE    TRAGIQUE  101 


§  2.  Le  récit  de  hci*i*  Zacharias 

IlERR  ZaCIIARIAS,  du  ton  d'un  homme  qui,  d'abord,  dé- 
bite un  discours  écrit  et  appris  depuis  longtemps,  —  puis, 
peu  à  peu,  s'anime  et  improvise 

Voici  des  pièces  et  des  documents  ;  ils  repor- 
tent à  ce  moment  précis  de  notre  Histoire  où  l'é- 
vénement dont  je  parle  se  produisit.  Alors  nous 
étions  sous  le  coup  de  cette  invasion,  qui,  aujour- 
d'hui, nous  semble  une  sorte  de  rêve  fatal. 

Aux  successives  nouvelles  des  dèfoites  subies 
par  nos  armes  dans  l'Allemagne  centrale,  se  mê- 
lèrent bientôt  des  bruits,  semi-oiïiciels,  que  l'en- 
nemi préparait  un  soudain  mouvement  d'oiïen- 
sive  retraite  vers  divers  États  situés  en  arrière  de 
sa  marche  apparente.  Aussitôt,  les  villes  de  la  zone 
qui  se  crut  menacée  —  (l'électorale  et  financière 
cité  de  Francfort  en  particulier) —  commencèrent 
à  trembler  au  pressentiment  des  exactions  et  des 
violences  que  la  soldatesque  française  allait  sans 
doute  exercer,  —  la  recrue,  surtout,  s'étant  signalée 
par  tant  de  duretés,  là-bas,  dans  les  provinces  en- 
vahies! —  Napoléon  semblait  se  dresser,  à  la  fois, 
de  tous  côtés  ;  —  car,  avec  cet  étrange  capitaine 


102  AXEL 

qui,  en  trois  jours,  se  trouvait  brusquement  à 
trente  lieues  du  point  où  le  supposaient  nos  calculs, 
on  devait  s'attendre  aux  sombres  surprises.  Ce 
fut  une  épouvante  :  on  ne  se  croyait  même  pas 
le  temps  d'utiliser  l'emprunt  de  guerre,  depuis 
peu  réalisé.  Rappelez-vous,  monseigneur,  l'aspect 
des  villes  centrales,  ces  maisons  fermées,  ce  deuil, 
cette  fusillade  lointaine,  et  ces  perpétuelles  ru- 
meurs du  canon,  —  le  tocsin  dispersé  par  le  vent 
sur  toutes  les  routes... 

LE  Commandeur 

Passons. 

IIERR     ZaCUARIAS 

Cependant,  même  en  ces  États  qui  s'alarmaient 
ainsi,  l'on  ignorait  l'étendue  réelle  du  péril  dont, 
en  ce  moment  précis,  une  circonstance  financière 
des  plus  insolites  eût  encore  majoré  la  calamité. 
En  effet,  depuis  près  de  cinq  semaines  avant  ces 
bruits  funestes,  un  alllux  de  numéraire  d'or,  pro- 
venu, de  toutes  parts,  d'une  sorte  de  panique  et 
d'un  courant  de  confiance  irraisonnés,  —  (ces 
phénomènes  ne  sont  point  rares  en  temps  de 
guerre),  —  avait  fait  irruption  dans  les  caves  de 
la  Banque  nationale  de  Francfort. 

Dépliant  un   papier  d'aspect  jauni   et  ancien  : 

En  vain,  pour  essayer  d'endiguer  ce  torrent,  la 


LE    MONDE    TRAGIQUE  103 

Banque  avait-elle,  dès  longtemps,  notifié  que  ses 
contenances  ne  lui  permettaient  plus  l'encaisse 
qu'en  espèces  d'or.  Voici  le  détail  des  valeurs  qui 
s'y  trouvaient  alors,  —  entonnelées,  à  tout  événe- 
ment, sous  les  voûtes  basses  de  la  grande  Tréso- 
rerie, —  en...  près  de  quatre  cents  barils  de  fer, 
scellés  des  sceaux  de  la  Confédération  : 

Actif,  or  monnayé,  de  l'épargne  publique,  ga- 
rantie de  papier  fiduciaire,  immobilisés  par  l'inter- 
ruption subite  des  afi^iires  et  du  négoce  normal  de 
l'Allemagne  :  l\'2  millions  de  thalers.  —  Actif  prove- 
nant des  récentes  émissions  de  l'emprunt  de  guerre  : 
76  millions  de  thalers;  numéraire  en  or.  —  Sacs  de 
dépôts  précieux  confiés  à  la  ville  custode,  diamants 
taillés,  joyaux  de  grand  prix,  gemmes  diverses 
réunies  en  colliers  et  rivières,  perles  fines,  œuvres 
d'orfèvrerie,  montures  d'art,  lingots  et  saumons 
d'or  pur,  d'une  estimation  totale  de  78  millions 
de  thalers.  —  Envois,  en  espèces  d'or,  des  banques 
particulières  du  Wurtemberg,  de  la  Bavière,  de  la 
Saxe  et  des  Grands-Duchés,  à  titre  de  sommes 
placées  sans  intérêts  sous  la  sauvegarde  de  la  cité 
d'Etat,  75  millions  de  thalers.  —  Dépôts  divers  des 
hautes  seigneuries  et  bourgeoisies,  26  millions 
de  thalers,  toujours  en  or  liquide.  —  Etc.,  etc. 
—  Total  de  l'encaisse  ainsi  amoncelée  dans  les 
retraits  souterrains   et   caveaux  subsidiaires  du 


104  AXEL 

Trésor  :  environ  350  millions  de  thalers  :  soit, 
avec  l'excédent  des  appoints  omis,  l'actif  invrai- 
semblable, démesuré,  de  plus  de  onze  cents  mil- 
lions de  francs  de  France,  représentant  la  circu- 
lation tout  d'un  coup  suspendue  de  plus  des  deux 
tiers  des  monnaies  d'or,  tant  d'effigies  étrangères 
qu'allemandes. 

LE    Commandeur,  préoccupé,  l'observant    attentivement 

Oui,  je  sais.  Poursuis. 

H  E  R  R     Z  A  C  II A  R I  A  s 

C'est  pourquoi  la  nouvelle  d'un  mouvement 
d'invasion  vers  ce  point  de  l'Allemagne  s'étant 
décidément  accréditée,  la  Commission  supérieure 
des  finances  de  la  Confédération  dut  adresser  aux 
régents  de  la  Trésorerie  l'avis  suivant:  —  ((  Étant 
reconnu  officiel  qu'une  notable  partie  de  ces  valeurs 
est,  nommément,  d'une  destination  toute  miUtaire,. 
l'impérial  vainqueur,  s'il  se  dirigeait  sur  Franc- 
fort et  venait  à  l'occuper,  pourrait,  en  toute  léga- 
lité, —  se  couvrant  d'une  préventive  et  défensive 
mesure  de  guerre,  —  frapper  d'un  séquestre  la 
totalité  de  cet  énorme  actif.  Or,  tous  recouvrements 
ultérieurs  pouvant  présenter  diflicultés  ou  contes- 
tations, quelle  que  fût  l'issue  de  la  campagne, — 
il  y  avait  lieu,  suivant  l'usage  en  ces  exception- 


LE    MONDE   TllAGIQUE  lOo 

nelles  circonstances,  de  prendre,  à  l'instant  même, 
des  dispositions  d'urgence  pour  que  fussent  diri- 
gées, sans  retard,  ces  valeurs,  sur  tel  point  du 
teiritoire  éloigné  de  l'action  des  belligérants  —  et 
situé,  le  plus  possible,  au  delà  des  atteintes  suppo- 
sables  de  l'ennemi.  »  —  Donc,  au  reçu  de  cet 
arrêté,  le  Conseil  financier  de  la  Banque  nationale, 
s'étant  réuni  en  séance  secrète,  choisit,  pour  la 
direction  de  cette  grave  et  périlleuse  entreprise, 
trois  des  plus  estimés  parmi  les  orficiers-génèraux 
présents  sur  des  points  militaires  voisins  de  la 
ville  ;  ce  furent  le  général  prince  de  MutliAvild, 
le  général  comte  de  Thungern,  et  enfin  le  gé- 
néral comte  Ghôrard  d'Auërsperg,  qui  accepta 
le  commandement.  un  siionre. 

LE  Commandeur,  pensif,  à  lui-mùmo 

Oui.  C'est  un  fait  de  l'histoire  d'Allemagne  qui 
est  resté,  positivement,  énigmatique. 

UEKIl    Zacuarias 

A  son  estime,  deux  mille  cavaliers  saxons  et 
quatre-vingts  chariots-prolonges  des  trains  d'arlil- 
lerie  suffisaient.  Différents  ordres,  pour  l'inter- 
ception de  toutes  immédiates  atteintes  ennemies, 
furent  adressés,  sur  l'heure,  aux  commandants 
des  divisions  environnantes.  On  allait  s'enfoncer 


108  AXEL 

vers  le  quart-sud-ouest;  on  suivrait  des  chemins 
intraversés,  —  le  comte  d'Auërsperg  en  tète  du 
détachement,  le  comte  de  Thungern  au  centre,  le 
prince  de  Muthwild  à  l'arrière-garde,  —  et,  par 
un  large  circuit,  l'on  atteindrait  la  cité  forte 
connue,  seulement,  des  trois  chefs  de  l'expédition. 

Le  soir  même  de  cette  décision,  les  quatre 
cents  précieux  barils  de  fer,  sous  l'étiquette  col- 
lective d'engins,  de  munitions  de  guerre  et  de 
lourds  projectiles,  furent  hissés,  chargés,  puis 
assujettis  de  chaînes  et  de  cordages,  sur  les  qua- 
tre-vingts prolonges,  ceci  dans  la  cour  principale 
de  la  Banque.  —  Désertée,  sur  ordre  supérieur, 
de  tous  les  employés  du  service,  elle  était  cernée, 
durant  cette  opération,  par 'les  escadrons  d'escorte, 
et  ceux-ci  défilèrent  devant  le  porche,  recevant 
deux  attelages  par  gros  de  cinquante  cavaliers. 

Sur  le  minuit,  l'on  quitta  la  ville  aux  réverbères 
éteints  et  tenue  dans  une  complète  obscurité. 

—  Vers  quelle  citadelle,  convenue  entre  les  trois 
commandants  et  les  régents  du  Trésor,  dut-on 
d'abord  se  porter?...  Sans  doute,  ceci  fut  révélé  en 
hauts  lieux,  plus  tard.  —  Toujours  est-il  que, 
sur  des  avis  réitérés  d'éclaireurs,  après  deux 
jours  de  marche  vers  le  sud-ouest  le  plus  central, 
le  comte  d'Auërsperg,  ayant  lieu  de  redouter 
peut-être  quelque  survenue  étrange  au-devant 


LE    MONDE    TRAGIQUE  107 

de  lui,  changea  spontanément  d'itinéraire  et,  de 
son  propre  chef,  au  nom  de  l'effrayante  respon- 
sabilité qui  pesait  sur  son  honneur  militaire, 
se  réserva,  ne  se  fiant  plus  à  personne,  de  ne 
prévenir  qui  de  droit  qu'après  l'accomplissement 
essentiel  de  la  lourde  tâche  acceptée, 

L1-:  Commandeur,  paie  et  souriant 

Assieds-toi,  Zacharias  :  tu  es  vieux  ;  ce  récit 
fatigue  ta  voix.  Bois  un  doigt  de  ce  vin  —  ruti- 
lant et  vermeil  comme  tout  cet  or,  dont  tu  parles  ! 

—  Cela  te  remettra. 

IIERR  Zacharias,  qui  a  refusé  d'un  geste,  en  s'inclinant, 
et  qui  semble,  peu  à  peu,  se  plonger  en  une  sorte  de  songerie 
visionnaire 

—  Sans  doute,  alors,  —  au  fond  de  sa  mémoire, 

—  se  dressa  le  souvenir  d'un  impénétrable  burg, 
oublié  endecalmeset  terribles  forêts,  longuesd'une 
centaine  de  lieues,  et  dont  les  sentiers,  familiers 
à  son  enfance,  lui  parurent  praticables  à  ces 
étroits  chariots  qui  le  suivaient,  portant  une  par- 
tie de  la  fortune  de  l'Allemagne  !  —  Sans  doute 
se  souvint-il  aussi  que  là,  dans  ces  mêmes  forêts, 
un  réceptacle  inviolable,  exfodié  depuis  des  siècles, 

—  un  lieu  de  ténèbres,  aux  accès  connus  de 
lui  seul,  pouvait,  au  moins  jusqu'cà  la  paix  pro- 


108  AXKL 

chaîne,  garder  —  fidèlement!  —  ce  qui  serait 
confié  à  ses  profondes  entrailles.  Ce  fut  donc 
vers  ce  lieu  qu'il  se  résolut  à  guider  —  par  des 
routes  à  coup  sûr  isolées  do  toutes  éventualités 
d'hostiles  rencontres  —  hommes  et  trésors  dont 
il  répondait  devant  la  patrie...  Et  ceci,  monsei- 
gneur, —  tenez  !  Jusqu'en  cette  région  perdue,  où 
nous  sommes. 

Le  Commandeur  a  tressailli   et  le  regarde  avec  une 
grande  stupeur. 

Certes,  sous  l'interminable  Forêt,  aux  environs 
de  ce  burg,  sous  quelque  bloc  rocheux  recouvert 
aujourd'hui  d'arbres  et  d'herbées,  doit  être  ca- 
chée l'issue  de  l'un  de  ces  vallonncux  souterrains 
creusés  dès  avant  le  moyen  âge,  —  aux  secrets 
connus  des  seuls  aînés  de  la  grande  seigneurie 
militaire  dont  ils  dépendaient,  —  et  qui,  jadis, 
en  cas  de  blocus,  servaient  au  ravitaillement  du 
burg  et  aux  sorties  nocturnes...  Et,  se  remémo- 
rant, sans  efforts,  le  chemin  de  cette  inoubliable 
issue  —  qui,  en  ces  parties  montueuses  des  Grands 
Bois,  doit  s'ouvrir,  à  l'intérieur,  sur  une  pente 
rapide... 

LE      C O -M M  A  N  D  K  IJ  R  ,     l'interrompant 

Ici,  je  ne  t'écoute  plus.    —   Si  l'on  peut,  en 
(■net,  supposer  que  le  comte  d'Auërsperg,  en  cette 


LE    MONDE    TRAGIQUE  100 

fantastique  résolution  que  tu  lui  prêtes,  ait  pensé 
pouvoir  enfouir,  en  son  propre  terroir  domanial 
et  sans  éveiller  de  soupçons,  ces  importantes 
«munitions  de  guerre  »,  comment  croire  qu'il  eût 
osé  s'en  remettre  à  la  discrétion  de  deux  mille 
hommes  qui,  demain,  certes,  reparleraient,  d'a- 
bord entre  eux,  de  leur  singulière  besogne  de 
la  veille?  En  admettant  même  que  telle  fut,  un 
instant,  sa  pensée  —  troublée  par  de  trop  graves 
alarmes,  -  comment  croire  que  des  officiers-géné- 
raux, tels  que  le  prince  de  Muthwild  et  le  comte 
de  Thungern,  ne  l'en  eussent  pas  dissuadé,  re- 
fusant de  lui  prêter  concours  ?  —  Tu  rêves, 
Zacharias. 

UliRR    Zacharias,  commo  perdu  en  ses  pensées  ut  n'ayant 
mùmc   pas  entendu  Tinterruption 

Oui  !  ce  dut  êire  à  travers  quelque  pluvieux 
crépuscule  encore  assombri  par  les  hautes  feuil- 
lées  et  par  les  épaisseurs  des  halliers  qu'il  con- 
duisit, à  travers  les  larges  sentes  de  la  Forêt,  — 
à  quelque  cent  pas  seulement  du  lieu  précis 
où  cet  antre,  encore  invisible,  devait,  au  heurter 
du  maître  héréditaire,   s'entr'ouvrir  —  oui,  — 

qu'il    conduisit...     Relevant   la  tête    et   regardant    fixement 

le  commandeur  :  un  siuiple  détacheuient,  oh  !  de  deux 
cents  hommes,  peut-être  !  —  le  nécessaire,  enfin, 


110  AXEL 

des  attelages  !  — ayant  abandonné,  à  distance  d'une 
ou  deux  lieues  des  lisières,  le  reste  de  son  escorte 
désormais  inutile,  —  Parvenu  en  cette  contrée 
inhabitée  et  si  constamment  solitaire,  le  cercle 
des  dangers  était  franchi. 

Comme  regardant   uno  liallucination 

Au  soudain  cri  de  halte  proféré  par  le  comte 
d'Auërsperg,  la  sinueuse  colonne  de  chariots 
et  de  cavaliers  s'est  arrêtée,  et  le  comte  de 
Thungern,  quittant  le  centre,  vient  se  placer 
devant  le  premier  attelage.  Auërsperg,  ayant  mis 
pied  à  terre,  s'est  avancé  seul,  assez  loin,  recon- 
naissant ses  lignes  d'arbres,  —  et,  au  détour  de 
quelque  antique  haie  de  ramée  et  de  hautes  ver- 
dures, il  a,  tout  à  coup,  disparu. — Personne  autour 
de  lui.  —  S'avançant  au  milieu  des  ombres  tom- 
bées, il  considère  certains  rocs  voilés  de  mousse 
et  d'herbes,  que  son  premier  regard  a  discernés 
des  autres  pierres  chenues  de  leurs  alentours.  — 
11  s'est  allongé  entre  leurs  joints,  dont  le  secret 
lui  fut  un  jour  transmis,  étant  seuls,  par  son 
père  qui  le  tenait  de  l'aïeul.  Et,  d'une  pesée  spé- 
ciale, faisant  crier,  sous  la  terre,  la  rouille  des 
puissants  leviers  de  jadis,  voici  que  deux  de  ces 
énormes  roches  se  sont  écartées,  laissant  à  décou- 
vert l'entrée  séculaire.  Se  redressant  alors,  d'un 
appel  il  amène  vers  lui,   l'un  après  l'autre,  sous 


LE    MONDE    TRAGIQUE  111 

SOS  ordies  rapides,  chacun  des  chariots,  —  qui 
défile,  à  son  tour,  devant  h  béante  ouverture. 

Aux  lueurs  des  grosses  lanternes  sourdes  subi- 
tement allumées,  les  trois  hommes  de  chaque  atte- 
lage, habitués  aux  manœuvres  des  canons,  ont  très 
vite  accroché  aux  arrière-trains  de  leurs  prolonges 
l'incliné  plan  de  fer  sur  lequel  —  toutes  amarres 
tranchées  à  coups  de  hache  —  glissent  les  barils 
de  métal,  latéralement  maintenus  par  les  montants, 
lis  roulent,  précipités,  sur  la  pente  souterraine,  et, 
d'eux-mêmes  ainsi  entraînés,  vont  s'engouffrer 
violemment  jusqu'aux  limites  perdues  de  la  longue 
caverne.  Et  le  chariot  s'éloigne,  continuant  la  route 
forestière,  bientôt  rejoint  par  le  suivant,  —  et  ainsi 
jusqu'au  dernier. 

Deux  heures  ont  suffi.  Les  deux  autres  chefs 
ont  repris  en  silence  les  extrémités  du  détache- 
ment—  auquel  viendra,  sur  un  point  convenu,  se 
rallier  le  comte  d'Auërsperg.  Lui,  demeuré  seul 
dans  la  nuit  noire,  a  bientôt  fait  retomber  sur 
l'entrée  délendue,  les  mouvants  rochers  terreux 
qui  s'en  étaient  écartés  ou  soulevés.  C'en  est  fait! 
Le  vertigineux  trésor  est  bien  enfoui  en  d'impé- 
nétrables ténèbres. 

Maintenant,  monseigneur,  étant  donnée,  d'a- 
bord, cette  persuasion  profonde  et  toute  naturelle 
que  les  quatre  cents  tonneaux  de  fer  ne  conte- 


112  AXEL 

naient,  comme  il  est  d'habitude  en  artillerie,  que 
des  engins  de  plomb,  de  poudre  ou  d'acier,  — 
que  des  munitions  de  guerre  ({uelconques,  enfin, 

—  (comment,  d'ailleurs,  imaginer  la  vérité  devant 
leur  nombre  !^  —  les  hommes  de  ce  détachement 
spécial,  choisis  originaires  de  pays  saxons  les  plus 
distants  du  Schwartzwald,  —  dévoyés,  dans  les 
bois,  à  travers  les  mille  tortueux  chemins  où, 
seul,  le  comte  d'Auërsperg  pouvait  se  reconnaître, 

—  harassés  de  la  longue  route,  inquiets  d'une 
rencontre  ennemie  aux  environs  d'une  forteresse 
imaginaire  dont  ils  pensaient  ravitailler  les  case- 
mates, —  les  yeux  pour  ainsi  dire  bandés,  à  leur 
soudaine  arrivée,  par  la  pluie  et  le  crépuscule  et, 
à  leur  retraite,  par  la  nuit,  —  rejoints,  bientôt, 
par  le  comte  lui-même,  au  cours  de  leur  marche 
hasardeuse,  —  et  devant  être  dirigés  demain  sur 
des  points  éloignés,  au  plus  fort  de  l'action  mili- 
taire, —  comment  tel  ou  tel  obscur  soupçon, 
chez  un  seul  d'entre  eux,  n'eùt-il  pas  été  de  toute 
impuissance?  Et,  la  paix  s' annonçant  d'ailleurs 
comme  prochaine,  quelle  spoliation  pouvait  être 
à  redouter  désormais  ici? 

LE    Co.M -M  AN  D  E  UR  ,    trôs   calme,   obsorvaut   lierr   Zacliarias 

Quel  ingénieux  récit  tu  imagines  là,  mon  cher 
Zacliarias!..  L'Histoire,  hélas!  est  toute  différente. 


LE    MONDE   TRAGIQUE  113 

Elle  nous  apprend  que  les  trois  officiers-généraux, 
dont  tu  parles,  avaient  effectivement  été  chargés, 
par  le  haut  Conseil  des  finances  de  la  Confédéra- 
tion, de  transférer,  dans  une  citadelle  de  l'ouest 
allemand,  d'immenses  richesses  nationales.  Con- 
traints, par  l'irradiation  des  troupes  françaises,  à 
des  détours  imprévus,  les  convoyeurs  durent  lon- 
ger la  frontière  bavaroise, —  puis  s'avancer  vers 
le  centre  :  ceci  d'après  une  marche  pointée  sur 
des  cartes  de  guerre. 

II E  R  R      Z  A  C  II  A  R  I  A  s 

Sur  celle  que  vous  avez  sous  les  yeux. 

LE   Commandeur 

Or,  ce  fut  à  plus  de  vingt-cinq  lieues  de  toutes 
approches  de  cette  Forêt-Noire,  que,  —  par  suite, 
il  est  vrai,  d'une  circonstance  demeurée  inexpli- 
quée, —  le  général  d'Auërsperg,  ainsi  que  ses  deux 
lieutenants,  se  trouvèrent  ensemble,  un  certain 
jour,  quelque  peu  en  avant  du  convoi,  —  qui  fut, 
sans  nul  doute,  capturé  par  l'ennemi.  Du  faîte  de 
hauteurs  gardées,  ils  furent  aperçus  par  une  bri- 
gade, en  reconnaissance,  de  tirailleurs  français... 

IIERR     ZaCIIARIAS,     posant   un   doigt  sur   la   carte 

Voici  l'endroit  précis  ! 


114  AXEL 

LE  Commandeur 

L'ennemi,  ne  pouvant  ainsi  les  faire  prison- 
niers, ouvrit  sur  eux  un  l^rusque  feu,  continu  et 
meurtrier,  qui,  sans  laisser  même  un  vivant, 
paraît-il ,  les  extermina  en  moins  d'un  quart 
d'heure.  Le  comte  d'Auërsperg  fut  trouvé  frappé 
de  plusieurs  balles  à  la  tête  et  à  la  poitrine  ;  et  ce 
fut  à  peu  près  le  sort  de  ses  deux  seconds.  —  En 
présence  de  cette  plus  qu'équivoque  fatalité,  je 
ne  puis  que  convenir,  avec  tous,  que  celte  inci- 
dence de  guerre,  jointe  à  la  ruineuse  capture 
ou  à  l'inconcevable  disparition  des  colossales  ri- 
chesses... égarées...  sera  toujours  l'une  des  plus 
extraordinaires  énigmes  de  l'Histoire. 

HERR    ZaCIIARIAS 

Monseigneur,  il  est  avéré,  pour  moi,  qu'une 
perfidie  préméditée,  qu'une  traîtrise,  d'une  explo- 
sion tardive  pour  les  Grands  qui  la  conçurent, 
fut  cachée  sous  l'apparente  u  fatalité»  de  cet  assas- 
sinat miUtaire.  —  Ah!  que  de  fois  je  me  suis  senti 
sur  leurs  traces,  au  cours  de  l'enquête  profonde 
que  j'ai  si  patiemment  élaborée!..  A  quoi  bon 
même,  vous  révéler  que  le  livre  des  souches,  con- 
trôle des  reçus  délivrés  aux  noms  des  dépositaires, 
a  été  détruit,  brûlé  !  j'en  ai  la  preuve!  —  Sachez, 


LE    MONDE    TRAGIQUE  115 

seulement,  que  l'ennemi  ne  captura  que  des 
prolonges,  recouvert  es  encore,  mais  vides!  — 
que  le  comte  Ghérard  d'Auërsperg,  avant  d'en- 
trer en  Forêt,  avait  expédié  à  destination  de 
combats,  vers  les  frontières  des  principautés  du 
centre,  le  reste  de  ses  deux  mille  hommes,  aux- 
quels il  n'avait  plus  que  faire  de  se  rallier,  — 
au  contraire!  — De  là,  ce  peu  de  cavaliers  autour 
de  lui  durant  l'événement  mortel  qui  arriva... 
juste  deux  jours  après  les  faits  que  j'ai  recon- 
struits tout  à  l'heure. 

LE     Commandeur    après  un   instant 

Sur  quoi  te  fondes-tu  pour  les  supposer? 

HERR    ZaGHARIAS,   baissant   la  vois 

La  surveille  de  ce  même  jour  où  il  devait  être 
tué,  le  comte  d'Auërsperg  est  venu  ici,  au  château, 
vers  minuit. 

LE    Commandeur,  très  pllo,  se  levant  brusquement 

Tu  en  es  sûr? 

HERR    ZaCHARIAS,    avec   tranquillité 

Je  me  trouvais  eu  veillée  dans  la  salle  basse  du 
donjon,  lorsque,  d'abord,  j'entendis  le  galop  de 
son  cheval  qui  franchissait  la  grande  poterne,  — 


116  AXEL 

et  que,  tout  àcoup,  je  vis  entrer  le  comte  Ghérard 
cachant  son  uniforme  sous  un  manteau  de  cava- 
lerie. 

LE  Commandeur 

Ici?  Lui!..  ~  Pourquoi? 

HERR    ZaCHARIAS,   un   peu   étonné 

Mais,  je  suppose,  pour  embrasser  dans  un 
adieu  de  tendresse,  qui  fut  suprême,  celle  qui 
devait,  en  des  jours  si  prochains,  lui  donner  un 
fils  !  La  comtesse  Lisvia  d'Auërsperg,  alors  en- 
ceinte de  monseigneur  Axel,  s'était  retirée  ici, 
pendant  cette  guerre,  et  toujours  alitée,  faible 
et  malade;  elle  eut  ainsi,  du  moins,  la  joie  de 
revoir  son  époux  avant  que  la  mort  les  réunît.  La 
fatale  nouvelle  du  surlendemain  soir  lui  demeura 
cachée  jusqu'à  la  fin.  —  Peut-être,  en  cette  visite 
précipitée,  et  si  brève,  le  comte  d'Auërsperg  lui 
laissa-t-il  quelque  écrit  inconnu,  destiné  à  son 
fils,  au  cas  où  les  périls,  qu'il  pressentait  peut- 
être,  laisseraient  son  fils  orphelin.  Qu'est  devenu 
cet  écrit?  A-t-il  môme  existé?  Je  l'ignore. 

LE     LOJIMAXDEUR,   qui   s'est  remis  et  qui  a  songé 
un   instant 

Horr  Zacharias,  je  doute,  malgré  moi,  quelque 


LE    MONDE    TRAGIQUE  117 

peu,  de  la  réalité  de  tout  ce  rêve  !...  Mais  pour- 
quoi m'avez-vous  fait  part  d'un  tel  secret? 

HERR    ZaCIIARIAS 

Hélas  !  parce  que  je  suis  très  vieux,  monseigneur  ! 
et  que  je  vais  mourir.  —  Parce  que  l'inaction 
prend  ici  les  proportions  d'un  crime,  —  et  que  je 
n'ai  pas  osé  emporter  avec  moi  le  remords  d'avoir 
gardé  le  silence!  Parce  que,  d'insignifiantes  in- 
demnités ayant  été  votées  autrefois,  les  reçus, 
rachetés  ainsi,  à  bas  prix,  par  les  Etats,  sont  ac- 
tuellement anéantis  —  et  qu'en  réalité  ces  trésors 
prodigieux  n  appartiennent  plus,  aujourdlmi,  à 
personne!...  parce  que  mon  maître,  auquel  j'ai 
tout  révélé,  —  en  détails  qui  rendent  mes 
suppositions  mieux  fondées  encore,  —  non 
seulement  n'a  jamais  rien  tenté  ni  projeté,  que 
je  sache,  pour  recouvrer  ces  incalculables  ri- 
chesses, mais  a  formellement  interdit  qu'on  lui 
en  reparlât  jamais  !  Parce  qu'il  nous  a  fait  jurer, 
à  moi  quatrième,  de  n'y  plus  foire  allusion,  fût-ce 
entre  nous  seuls,  même  à  voix  basse.  —  Au- 
jourd'hui, voici  trois  années  d'enfuies  depuis  ce 
lourd  serment...  et  jamais  une  parole!  Je  ne 
sais  quelle  science  insolite  et  terrible  lui  ensei- 
gne maître  Janus..  mais  ce  serait,  en  vérité,  à 
croire...  quil  a  oublié!  —  Nul  ne  m'écouterait 


118  AXEL 

en  haut  lieu,  moi,  vieillard  perdu  en  ces  dis- 
tantes forêts!  —  Vous,  monseigneur,  vous  êtes 
puissant.  Vous  êtes  écouté  des  rois  !  J'ai  donc  cru 
pouvoir  enfreindre  un  serment,  d'ailleurs  coupable, 
afin  que  vous  agissiez  au  nom  de  mon  trop  indif- 
férent maître.  Ainsi  la  gloire,  la  puissance  et  la 
fortune  lui  arriveront-elles  malgré  lui!...  Et  j'ai 
voulu  m'acquitter  de  ce  devoir  envers  la  mémoire 
de  son  noble  père,  qui  fut  votre  parent  et  votre 
ami. 
On  cntond  l'appel  d'un  cor  lointain  dan?;  Tavonue. 

Voici  monseigneur  Axel  !  —  Prononcez,  main- 
tenant. 

Il  enroule  en  toute  hâte  ses  papiers  et  les  cache  sous 
sa  houppelande. 

LE     Commandeur,   qui  ra  profondàment  regardé 

Herr  Zacharias,  vous  êtes  un  sage  et  loyal  ser- 
viteur. Tout  ce  que  je  puis  vous  répondre,  c'est 
que  je  pars  cette  nuit,  —  et  qu'avant  trois  mois 
on  aura  de  mes  nouvelles  en  ce  château. 

Mouvement  de  joie  de  herr  Zacharias. 
—  A  lui-même,   réfléchissant  '• 

Ça,  nous  disons  :  ma  chambre  est  prête,  à  moins 
d'une  heure  de  chevauchée  d'ici,  par  les  Sentes- 
basses,  à  l'hôtellerie  des  Troii^-Cigorines,  —  au 
carrefour  du  Wald-Kreutz  ;  Otto,  mon  valet  do 


LE    MONDE    TRAGIQUE  119 

chambre,  et  les  deux  premiers  guides  m'y  atten- 
dent... j'y  puis  être  vers  les  onze  heures  et  demie, 
ce  soir.  Ainsi  serai-je  reposé  pour  les  six  pre- 
mières lieuos  d'étape.  Demain,  donc,  dès  l'aurore, 
achevai!  Et,  sous  quelques  jours,  hors  de  Forêt! 
Et...  en  chaise  de  poste  jusqu'à  Berlin!  Là,  mes 
débris  de  fortune  une  fois  réalisés,  si  je  m'y 
prends  avec  prudence...  pourquoi  ne  pas  tenter, 
seul  et  en  secret,  la  conquête  de  cette  fantas- 
tique Toison  d'Or?..  0  surprenante  révélation!.. 
Si  c'était  vrai,  ])ourtant! 

Des  pas  sonnent  dans  le  vestibule. 

Plus  bas,   un  doigt    sur  les  lèvres  : 

Silence. 

Paraît,  au  fond  de  la  salle,  Axel  d'Auërsperc:.  —  Il 
semble  âgé  de  vingt-trois  à  vingt-quatre  ans.  11  est 
d'une  très  haute  taille  et  d'une  admirable  beauté 
virile.  L'élégance  musculeuse  et  les  proportions  de 
sa  personne  annoncent  une  puissante  force  corporelle. 
Son  visage,  d'une  pâleur  presque  radieuse,  ressortant 
sous  de  longs  et  ondulés  cheveux  bruns,  est  d'une 
expression  raj'stérieuse  à  force  d'être  pensive. 

Il  est  vêtu  d'un  costume  de  cuir  noir,  aux  boutons 
d'acier.  Il  porte  un  bonnet  de  loutre,  à  plume  d'aigle. 
Carabine  à  l'épaule,  hache  à  la  ceinture. 

Il  demeure  un  moment  immobile,  au  seuil  de  la  salle. 


120  AXEL 


§  3.   L'exteriuinatem* 

SCÈNE    VIII 

LES    MÊMES,   AXEL    D'AUERSPERG. 

Axel 
Mon  cousin,  je  vous  salue. 

LE     CO-MMAXDEUR 

Bonsoir,  Axel.  —  As-tu  fait  bonne  chasse  ? 

Axel,  souriant 

Toujours. 

LE   Commandeur 

Par  ce  temps  d'enfer  ?  Tu  es  donc  le  Chasseur 
^^o^r  !  —  Entends-tu?.. .  Gageons  que  l'avenue  est 
encombrée  par  les  démons  ! 

Axel,    allant  accrocher  sa  lourde  carabine  entre  deux 
des  aigles  du   mur 

En  avril,  le  gros  temps  s'éclaircit  vite.  —  Vous 
persistez  à  nous  quitter  ce  soir  ? 


LE    MO^DE    TRAGIQUE  121 

LE    Commandeur,  après  un  bref  regard  à  herr  Zacharias 

Il  le  faut  bien  ;  le  roi  n'attend  pas. 
Sur  ce  mot,  herr  Zacharias,  ravi,  quitte  la  salie. 

Axel,    souriant 
Vive    donc   le  roi  !    D'un  ton  de  gracieuse   courtoisie  :   et 

...à  table? 

LE   Commandeur 

Excellente  idée  ;  je  suis  en  appétit. 

Us  s'assoient.  La  pluie  a  cessé  :  roragc  paraît  s'être 
enfoncé  dans  les  ijois. 


SCENE    IX 

AXEL,    LE   COMMANDEUR,    UKKO, 
puis  GOTTIIOLD,    MIKLAUS    et  IIARTWIG. 

L'kko  entre  par  le  fond,  suivi  de  Hartwig;  celui-ci  tient, 
au  bout  de  son  unique  bras,  un  lourd  panier  de 
vins  ;  —  Gotthold  et  Miklaus,  venus  de  droite,  por- 
tent des  vaisselles  d'argent  chargées  de  mets  ;  Ukko 
prend  deux  des  bouteilles  poudreuses  et  les  débouche. 

LE   Commandeur  à  lui-mcme,  pensif 

C'est  à  croire  quil  a  oublie!...  m'a  dit  ce  herr 
Zacharias.  —  11  faut  quejo  m'assure,  tout  d'abord, 
de  ce  point-là. 


122  AXEL 

UKKO,     remplissant   A  demi  les  hanaps  de  cristal 

Du  vin  de  Bourgogne. 

Axel,  dépliant  sa  serviette 

Ainsi,  vous  ne  boirez  pas  avec  nous  le  may- 
trnnk.  C'est  dommage;  vous  l'eussiez  trouvé,  je 
crois,  d'un  frais  goût  de  printemps,  ici. 

LE    Commandeur,  de  même,  insoucieusemont 

Qu'y  faire  !  —  A  ta  santé. 

Il  boit  ;  puis,  considérant  une  venaison  que  découpe 
Gotthold  : 

Eh!  c'est  un  quartier  de  ragot!  —  J'imagine  l'a- 
voir compris,  au  passage,  à  son  fumet  capiteux  ! 
—  Mais,  j'y  songe  :  le  gâte-sauces  aurait-il  omis  le 
poivre  rouge  et  la  vanille,  en  la  cuisson?  (n  déguste.) 
—  Non  pas  :  c'est  providentiel. 

Axel  ,  à  Mikiaus 
Un  peu  d'eau,  je  te  prie. 

LE     Commandeur,    en   riant  et  d'un  ton  très  dégagé 

En  fait  de  sanglier,  j'en  ai  savouré  d'excellent 
chez  le  conseiller  aulique  Johannes  Ilernor,  le 
jour  où,  de  la  part  de  Sa  Majesté  le  roi,  je  reçus 
les  clefs  de  chambellan.  La  préparation,  toute^'ois, 


LE    ^lONDE    TRAGIQUE  123 

différait,  si  ma  mémoire  est  fidèlo.  Oui.  Le  soli- 
taire avait  exigé,  ce  jour-là,  les  truffes  de  France, 
les  épices  d'Angleterre  et  le  laurier  de  Sicile. 
Festonné  d'une  claire  gelée  de  coings,  il  nous 
fut  délivré,  tout  rêveur,  sur  un  lit  de  plantes  aro- 
matiques. —  Axel,  je  recommande  la  recette  à 
ton  mattre-queux  :  un  gentilhomme  ne  saurait 
trop  prendre  souci  de  sa  table. 

Axel 

Dites-moi,  mon  cousin  :  vous  avez  tourné  bride 
vers  le  château,  cet  après-midi  ;  la  chasse  vous 
ennuie-t-ello,  —  ou  pensiez-vous  devoir  ménager 
vos  forces  pour  les  deux  cents  lieues  que  vous 
allez  fournir  ? 

LE     Commandeur,   mangeant  et  buvant 

J'ai  voulu  dormir  délicieusement  aux  sons  loin- 
tains de  ton  cor  infatigable,  voilà  tout. 

Ax  EL  ,  de  mime 

Et  —  avez-vous  fait  de  beaux  songes  ? 
Ukko,  silencieux,  verse  à  boire  aux  deux  convives. 

LE    (jOMMANDEUR,   négligemment,  avec  une  intention 
lointaine,  presque  indistincte 

Des  songes  d'or.  J'ai  rêvé  de   cet  ancien    roi 


124  AXEL 

de  Lydie  qui  n'avait  qu'à  jeter  le  filet  dans  son 
fleuve  du  Pactole  pour  le  retirer  empli  d'un  fretin 
d'or  massif.  —  Le  beau  rêve  ! 

Axel,   le  regardant  fixement,  et,  après  un  silence,  élevant 
son    gothique  verre  allemand 

A  sa  réalité! 

LE    Commandeur,    à  lui-mèmc,   incertain 
Hunh!...    Haut,    et    se   renversant,    en   souriant,    contre   le 

dossier  de  son  siège  :  —  Axël,  je  suis  OU  passo  dc  mé- 
lancolie,  ce  soir,  —  et  ce  n'est  pas  seulement  de 
vous  quitter.  —  Certes,  la  table  est  radieuse,  la 
nappe  et  ces  vieux  cristaux  de  Bohême  sont  beaux  à 
voir!  Mais...  nous  sommes  seuls,  —  et,  là-bas,  aux 
soupers  de  la  cour,  l'or  se  mêle  si  bien,  sous  les 
candélabres,  au  teint  blanc  des  femmes!  Leurs 
yeux  et  leurs  malicieuses  petites  dents  blanches, 
leurs  sourires,  si  absurdes  et  si  ensorceleurs,  se 
fondent  si  bien  avec  les  lumières  !  Les  fleurs  rouges, 
les  roses  surtout,  vont  si  noblement  aux  noires 
chevelures!  Et,  jusqu'à  la  soie,  baignée  de  leurs 
parfums,  tout,  de  leur  présence,  enchante,  d'une 
si  invincible  magie,  le  délire  d'un  beau  souper! 
—  Ah!  mon  cher,  si  tu  quittais  l'exil  et  daignais 
me   suivre  en  ce  monde   de  fêtes,    de   luxe  et 

d'amours...     Baissant    un   pou  la  voix  et  d'un  ton   dc   fatuité 


LE    MONDE    TRAGIQUE  125 

enjouée  :  —  ticiis,  si  tu  voyais,  ne  fût-ce  qu'une  fois, 
la  jolie  princesse  de  Muthwild,  par  exemple? 

Axel,    après  un  imperceptible  frémissement  à  ce  nom 

Eh  bien,  qu'en  serait-il,  commandeur? 

LE  Commandeur,  ù  lui-même,  indécis 

Hunh!  (Haut.)  —  Mais  tu  ne  dormirais  plus! 
Songe  :  une  enfant  veuve,  spirituelle  au  point 
d'avoir  attendu,  les  yeux  baissés,  la  mort  de 
son  mari...  avec  une  patience  d'ange!  —  Le  cher 
prince!..  D'après  une  légende,  son  père,  un  général 
estimé,  aurait  subi  le  même  sort  que  ton  noble  père, 
s' étant  trouvé  surpris  par  un  corps  de  tirailleurs 
ennemis  pendant  l'invasion.  Race  éteinte,  un  silence; 

—  Axel  est  demeuré  impassible. Eu  SOrtC  qUC,  SaUS  pluS 

se  remarier,  la  princesse  Karola  peut,  à  souhait,  se 
divertir,  en  son  palais  de  Berlin,  à  couvert  sous  ses 
armoiries  en  deuil.  Et,  te  dis-je,  si  elle  te  lais- 
sait, une  fois,  —  à  toi,  le  désiré  d'avance  de  ses 
festins  de  nuit!  —  si  elle  te  laissait  entrevoir  le 
scintillement  de  ses  yeux  bleus,  —  et  ses  belles 
lèvres  !  —  entre  le  cristal  de  ton  verre  et  le  flam- 
boiement des  bougies...  tu  en  perdrais  le  sommeil. 

Axel,    souriant 

Vous  pensez? 


126  AXEL 

LE  Commandeur,  en  riant 

Il  doute!..  Ah!  ne  le  calomnie  pas;  ne  réduis 
pas  tes  amis  futurs  à  l'oisiveté. 

Axel 

Sont-elles   donc  à  ce   point   séduisantes,    les 
femmes,  là-bas,  dans  la  vie? 

LE  Commandeur 

Pour    la  plupart.    Et  puis...   D'un    ton    confidentiel 

—  tiens,  cette  ivresse  de  les  ravir  à  des  époux 
ineffables  —  triple,  en  vérité,  la  joie  de  les  conqué- 
rir. Tout  homme,  après  trois  amours  mondaines, 
ne  désire  presque  jamais  plus  Proserpine  que  si  la 
saveur  de  celle-ci  se  pimente  de  la  jalousie  cour- 
roucée du  sombre  Pluton!  — Je  lis,  dans  tes  yeux, 
une  surprise  qui  est  de  ton  âge  ;  —  mais,  pour 
nous,  en  bien  des  circonstances  galantes,  le  cuisant 
supplice  de  qui  elle  est  ardemment  aimée  constitue 
parfois  l'attrait  capital  de  celle  qui  nous  préfère. 
Ce  condiment,  que  toutes  comprennent  et  qui 
souvent  nous  décide,  assaisonne  si  bien  cet  amu- 
sement de  haut  goût  qu'on  appelle  l'amour! 

•  Axel 

Vraiment  ?  —  Je  croyais  qu'il  se  trouvait  encore 
des  femmes  d'un  cœur  plus  grave. 


LE    MONDE    TRAGIQUE  127 

LE  Commandeur 

Va,  toutes  sont  d'une  chanté  souveraine;  seu- 
lement, elles  ont  leurs  pauvres.  C'est  là  ce  qu'on 
nomme  la  vertu,  dans  le  monde.  —  Quant  à  leurs 

sentiments...  (Il  respire  longuementunctoutredeneurs  de  forêts 
placée   entre  ses  différents  verres)   qu'iuipOrte    qUO    CCS 

fleurs,    au  si  voluptueux    parfum,    soient   d'un 
cœur  grave  ou  frivole? 

Axel 

Vous  ne  revenez  pas  à  ce  pâté  de  faisans,  mon 
cousin? 

LE  Commandeur,  acceptant 

Austère  tueur  de  loups,  je  vous  dirai  que,  d'or- 
dinaire, le  pâté  me  semble  le  plus  lourd  des  mé- 
taux, mais  que  celui-ci,  conçu  par  une  tête 
inspirée,  justilie  l'imprudence  où  je  m'aventure! 

Un   silence.    —     Et   VOUS ,    Axël  ?  JO   VOUS   trOUVC    peU 

mangeur  et...  soucieux! 

Axel 

Je  songe  que  l'averse  a  dû  creuser  des  fon- 
drières, sur  la  route.  —  Ukko,  tu  détacheras 
deux  des  molosses,  pour  battre  les  hautes  herbes 
devant  nous.  Tu  selleras  les  chevaux  vers  dix 
heures,  avec  la  lanterne  sourde  aux  arçons.  Je 
monterai  Wunder. 


128  AXEL 

LE   Commandeur 

Au  fait,  quelle  est  cette  heure  bizarre  qui 
sonne? 

Axel,    souriant 

Ce  n'est  pas  l'heure  :  —  l'ouragan,  qui  s'en- 
gouffre clans  la  tour,  heurte  le  battant  contre  le 
beffroi.  Mais  voici  neuf  heures,  je  pense. 

LE  Commandeur,   observant  Axëi 

Ha!  ah!  C'est  l'heure  où  le  marchand  va  dormir, 
u  la  conscience  tranquille  »  :  —  les  bons  aïeux 
ne  sont  plus  là,  pour  détrousser  un  peu  sur  les 
chemins.  —  Oui,  jadis  nous  allégions  parfois  de 
leur  butin,  c'est  vrai!  les  a  honnêtes»  bourgeois, 
les  H  honnêtes  »  marchands,  les  «  honnêtes  »  juifs, 
—  la  fine  fleur  de  la  flore  humaine,  enfin!  —  et 
cela  sans  même  nous  enquérir  de  quelles  rapines, 
de  quelles  usures  et  de  quelles  ruses  leurs  hon- 
nêtes économies  étaient  le  fruit  trop  légitime.  En 
vérité,  je  ne  blâme  pas  outre  mesure  ces  façons 
d'agir,  chez  les  devanciers  !  De  tout  temps,  ne 
fut-ce  pas  le  droit  du  chasseur  d'ôter  le  gibier 
d'entre  les  crocs  de  ses  chiens?  —  En  réalité, 
même,  le  droit  dont  se  couvraient  alors  les  sei- 
gneurs n'était  pas  celui  du  plus  fort,  mais  du  plus 
hardi  ! ...  Ils  étaient  un  contre  mille  :  on  leur  obéis- 


LE    MONDE    TRAGIQUE  129 

sait.Pourqiloi?  Parce  que  la  force  vient  au  courage, 
seule  pierre  de  touche  des  hommes  de  race!  Je 
ne  saurais  confondre  l'honneur  avec  l'honnêteté. 


Axel, 


comme   sans  avoir   écoute 


Nous  vous  tiendrons  compagnie,  L'kko  et  moi, 
jusqu'au  carrefour  du  Wald  Kreutz,  car  on  peut 
s'égarer  entre  les  lisières,  ou  rencontrer  des  loups. 

MlKLAUS 

Les  carabines  sont  en  état,  monseigneur,  ainsi 
que  les  épieux  et  les  couteaux  de  chasse. 

LE    LO.M  M  AXDE  U  R,  à  lui-même,  brusquement  froid 
et  sombre,   considérant   Axel 

Allons!  c'est  inimaginable!  mais  notre  herr  Za- 
charias  a  raison,  je  crois;  —  c'est  un  insouciant 
qui  a  oublié,  —  Qoi  sait?  A  l'occasion,  j'aurais 
pour  moi  l'obscurité,  les  torrents!...  Les  accidents 
nocturnes,  en  Forêt-iNoire,  sont  choses  naturelles  : 
oser  en  finir,  tout  de  suite,  —  en  deux  coups  de 
feu,  —  nettifierait  la  situation.  Ne  suis  je  pas 
l'héritier?  Et...  de  quel  héritage,  peut  être! 

Axel 

Où  donc  est  Walter  Schwert? 


130  AXEL 

GOTTHOLD 

Monseigneur,  il  est  allé  au  village  renouveler 
des  provisions  pour  le  château. 

H  A  R  T  \\  I G 

11  sera  bien  mouillé,  certes,  et  des  loups-cer- 
viers,  en  eiïet,  par  ces  mauvaises  nuits,  rôdent... 

M I K  L  A  U  s 

Oh  !  Franz  fait  route  avec  le  majordome  :  ils 
ont  pris,  avec  eux,  leurs  armes,  trois  des  chiens 
fauves,  —  et  Rasch,  le  chien  qui  n'aboie  pas. 

Axel 

Pauvre  bon  vieillard!  a  jiikiaus  :  Tu  feras  chauffer 
pour  lui  du  vieux  vin  de  France.  —  Âh!..  je  ne 
veux  plus  qu'il  sorte  si  tard,  à  l'avenir. 

LE     Commandeur,     a    demi-voix,     distraitement, 
reposant   sa  serviette  sur  la  table 

Gomme  tu  les  soignes! 

Axel,     apr^s  un  coup  d'œil  vers  les  vitraux 

Mais  le  ciel  s'est  éclairci  ;  voici  les  étoiles.  — 
Nous  reviendrez-vous,  mon  cousin? 

LE   CU-MMA  N  DE  CR,    relevant  les  yeux  et  le  regardant 

Bientôt,  je  l'espère. 


LK    MONDE    Xr.AGIQL'E  131 

A  X  L  I. 

A  votre  prochain  retour! 
Us  boivent,  puis  se  lèvent. 

LE    Commandeur,    souriant  et  avec  le  soudain  laisser-aller 
d'une  effusion  cordiale 

Axel,  vous  êtes  décidément  une  heureuse  nature 
et,  —  tenez  !  je  me  décide  à  vous  adresser,  avant 
de  partir,  une  question  toute  particulière.  J'ai 
quelque  chose  à  vous  dire,  seul  à  seul. 

Sur  un  signe  du  comte  d'Auërsperg,  Miklaus  et  Got- 
thold  ont  transporté  la  table,  illuminée  encore,  sous 
la  voûte  formée  par  l'escalier  de  pierre.  —  Lkko  pose 
deux  verres  et  un  broc  sur  une  crédence  placée  sous 
le  manteau  de  Tàtre  ;  puis,  aidé  de  Ilartwig,  rappro- 
che du  feu  les  deux  sièges. 

La  salle  est,  maintenant,  un  vaste  espace  libre,  où  cau- 
sent, en  faisant  les  cent  pas,  Axel  et  le  Commandeur. 

Les  trois  serviteurs  et  Ukko  sortent  par  le  fond  de  la  salle. 

SCÈNE   X 

LE    COMMANDEUR,    AXEL,    seuls. 

LE    Commandeur,    à    lui-même,    l'examinant 

Non,  cet  enfant  ne  songe  même  pas  à  ce  royal 
SBTet  dont  il  pourrait  peut-être  m'éclaircir  le  mys- 
tère définhif.  —  Comment  lui  arracher  quelque 


132  AXEL 

indice  dont  l'importance  lui  a  échappé!  —  Certes, 
il  doit  savoir  quelque  chose,  à  son  insu  !  Il  fau- 
drait... gagner  son  entière  confiance,  avant  toute 
décision, 

Axel 

Commandeur,  je  vous  écoute. 

LE     CoilMAXDEUR,    toujours   à  lui-même 

Soyons  donc  paternel,  protecteur,  bon  conseiller  ! 
Rien  ne  saurait  valoir  les  vieilles  maximes  de  sa- 
gesse et  de  morale  convenues  pour  éblouir  les  inex- 
périmentés et  faciliter  de  prendre  sur  eux  un 
•ascendant  mortel.  —  Le  reste,  quant  à  cette  nuit 
même,  est  résolu. 

Axel,    souriant 

Eh  bien? 

LE    CoMMAXDEUn,     haut 

Ah  çà  ! —  je  parle,  cette  fois,  tout  à  fait  sérieu- 
sement, —  que  diable  faites-vous  ici,  comte,  en 
cette  bâtisse  ancienne,  en  ce  burg  oublié,  reclus 
au  centre  de  paradoxales  forêts,  alors  qu'auprès  de 
n'importe  lequel  de  nos  rois  vous  attend  un  ave- 
nir magnifique?  —  Vous  avez  le  savoir,  l'audace, 
l'intelligence  :  il  est  coupable  à  vous  de  vous 
croiser  les  bras  entre  quatre  murs  en  ruines.  En 


LE   MOxNDE    TRAGIQUE  133 

avant!  Je  vous  somme  de  faire  votre  chemm.  Vous 
êtes  Auërsperg  :  l'heure  a  sonné  de  vous  en  sou- 
venir. 

Axel,    insoucleusement 

Causons  d'autre  chose. 

LE  Commandeur 

Axel,  j'ai  beaucoup  aimé  votre  père  ;  je  dois 
parler  en  notre  vieux  nom.  —  Que  signiHe  cette 
aveugle  amitié  pour  votre  invisible  commensal,  ce 
soi-disant  «  maître  Janus  »?  —  Votre  précepteur, 
soit  !  —  Voilà  pas  un  compagnon  dédommageant, 
—  et  qui  doit  être  gai,  les  soirs  d'hiver,  si  j'en 
crois  la  renommée  !  —  Est-ce  qu'on  a  le  droit  de 
sacrifier  ainsi  l'éclat  de  toute  une  race  en  je  ne 
sais  quelles  études... 

Axel,    grave   et  simple 

Je  dois  vous  prévenir  que  j'ai  transporté  mon 
respect  filial  sur  l'homme  dont  vous  parlez.  Mon 
père  a  connu  aux  armées  ce  compagnon  de  guerre, 
qui  lui  a  sauvé  deux  fois  la  vie. 

le  Commandeur 
Encore  si  c'était  un  homme  vraiment  capable... 


13i  AXEL 

AXEL}   d'un  toQ  naïf 

Capable  de  quoi? 

LK    Commandeur 

Enfin,  toi,  jeune  esprit,  tu  prodigues  tes  plus 
claires  années  en  ces  creuses  investigations  de  la 
prétendue  Science-hermétique  !  —  J'ai  parcouru  les 
titres  des  tomes  malsains  de  ta  bibliothèque  ;  tu 
t'enivres  de  cette  poussière  humide?  Tu  te  laisses 
endoctriner  par  un  halluciné  qui  vit  chez  toi  !  Tu 
t'imagines  qu'il  y  a  encore  des  «  sciences  occultes  »  ? 

—  Mais  c'est  d'une  candeur  tellement  superlative 
qu'elle  confine  au  ridicule,  mon  pauvre  cousin  ! 

—  Que  tu  joues  au  moyen  âge,  —  soit  !  Ici,  c'est 
fait  exp:  es  ;  la  chose  est  innocents,  et  non,  même, 
sans  quelque  grandeur.  Mais  pousser  le  travestis- 
sement jusqu'à  rénover  les  souffleurs  du  Grand- 
OEuvre  !  à  grand  renfort  de  cornues  et  de  matras 
à  tubulures  I  rêver  falliage  du  mercure  et  du 
soufre. . .  ah  !  je  ne  puis  y  croire  encore.  —  Connais- 
tu  l'or  potable  qui  reste  au  fond  du  creuset?... 
Ta  jeunesse.  Allons!  Au  diable  cette  défroque 
usée,  qui,  d'ailleurs,  va  mal  à  un  gentilhomme! 
Imite-moi,  Saisis-toi  de  la  vie,  telle  qu'elle  est, 
sans  illusions  et  sans  faiblesse.  —  Fais  ton  chemin  ! 
Fournis  ta  course!  —  et  laisse  les  fous  à  leur 
folie. 


le  monde  tragique  135 

Axel 

Mon  cousin,  je  rends  justice  à  tout  ce  que  vous 
dites.  —  Un  verre  de  vin  de  Hongrie? 
Il  remplit  le  verre  du  Commandeur. 

LE     G  O  .Al  M  A  N  D  E  V  R 

Concluons.  Je  m'appelle  la  vie  réelle,  entends- 
tu?  Est-ce  donc  en  se  montant  l'imagination  (et 
ceci  dans  des  manoirs  à  créneaux  qui  n'ont  plus 
le  sens  commun  et  ne  représentent,  désormais,  que 
des  curiosités  historiques  tolérées  pour  la  distrac- 
tion des  voyageurs),  qu'on  peut  arriver  à  quelque 
chose  de  tangible  et  de  stable?  Sors  de  ce  tombeau 
suranné  1  Ton  intelligence  a  besoin  d'air.  Viens  avec 
moi!  Je  te  guiderai,  là-bas,  à  la  cour,  où  l'intelli- 
gence même  n'est  rien  sans  l'esprit  de  conduite. 
Laisse  ici  les  chimères  !  l^arche  sur  la  terre, 
o  comme  il  sied  à  un  homme.  Fais-toi  craindre.  Re- 
deviens puissant.  Main  basse  !  Il  faut  réussir  !  Et 
jette  aux  orties  et  aux  torrents  tout  ce  bagage  de 
fictions  dont  tu  rirais  aux  larmes  avant  trois  se- 
maines, si  tu  me  suivais  dans  le  monde  royal.  Une 
dernière  fois,  je  t'en  adjure  :  viens  faire  ton  che- 
min. Qui  peut  te  retenir  ici  ?  Tu  n'as  pas  de  secrets, 
je  pense,  ni  de  raisons  d'argent,  ni  de  passions  ! 
Dès  lors,  pourquoi  cet  absurde  exil? 


136  AXEL 

Axel,    tranquillement  et  s'assoyant  près  de  la  crédence 

Mon  cher  et  cordial  cousin,  je  suis  touché  — 
jusques  aux  larmes,  en  effet  —  de  l'intérêt  que 
me  témoignent  vos  paroles.  Vos  conseils  sont  d'un 
homme  des  plus  diserts,  —  et  nul  doute  que  je 
n'en  tire  profit  en  temps  et  lieu. 

LE    Go.MMANDKUH,   à  lui-même 

Par  les  démons,  —  l'indéchiffrable  enfant!... 
Ah  çà  !  que  croire?  A-t-il  réellement  oublié?  Veut- 
il  se  taire  par  instinctive  défiance?  Et  cette  légende, 
même,  est-elle  quelque  peu  fondée,  enfin?  Que 
risqué-je  de  l'interroger  d'une  façon  catégorique, 
en  ce  moment?  Qu'il  se  taise  ou  qu'il  parle,  je 
serai  du  moins  fixé?...  Voyons,  tâtons  au  cœur. 

Haut:  —  Laisseras-tu  donc  échapper  toutes  les 
occasions  de  réveiller  la  gloire  de  la  famille,  — 
toi,  notre  branche  aînée?  Et  ce,  pour  le  plaisir 
d'ensevelir  ton  esprit  en  de  nébuleuses  médita- 
tions? Ton  indifférence  nie  stupéfie.  Positivement. 

Un  silence. 

Je  vois  qu'il  en  est  de  mes  offres,  liens...,  comme 
de  ces  prétendus  trésors,  tu  sais  bien,  —  de  ces 
richesses  e.xtraordinaires  que  mon  vieil  ami,  le 
comte  d'Auërsperg,  ton  père,  eut  mission  de  sau- 
vegarder,  lors  de  l'invasion  française,  après  nos 


t.E   :\IO-\DE   THAGIQUE  137 

revers  :  trésors  en  espèces  sonnantes,  dûment 
entonnelées,  de  plus  de  trois  Ltats  de  la  Confé- 
dération !  —  Bref,  si  je  ne  suis  pas  dupe,  à  ce  sujet, 
d'une  légende  à  dormir  debout,  brodée  à  plaisir, 
comme  tant  d'autres,  sur  un  trouble  mais  incon- 
testable fait  historique,  il  paraîtrait,  —  hein?... 
que  tout  cela...  n'est  peut-être  pas  absolument 
perdu  ?  que  les  quatre-vingts  chariots  de  la  Banque 
nationale  de  Francfort  étaient  vides  lorsque  deux 
ou  trois  brigades  ennemies  s'en  saisirent,  au  fort 
de  cette  meurtrière  escarmouche  où  ton  père  laissa 
la  vie  ;  —  enfin,  que  les  quatre  cents  barils  d'or 
et  de  lingots,  sans  parler  des  caissons  de  pierres 
précieuses,  ne  seraient  pas  très  loin  d'ici?  dans  les 
environs  de  ce  domaine,  —  que  sais-je  !  Voyons, 
Auërsperg,  il  me  semble  que  même  une  demi- 
certitude  à  cet  égard  méritait,  au  moins,  d'être 
approfondie.  Eh  bien,  qu'as-tu  essayé,  tenté, 
cherché,  imaginé?  Rien,  paraîl-il!...  Cependant, 
je  l'avoue,  en  fait  de  rêves,  celui-là  n'était  pas 
indigne  d'un  peu  d'attention,  car  le  fait  historique, 
dis-je,  lui  constituait  un  fond  de  réalité  ;  et,  sur 
cette  base,  reposait  une  affaire  qui,  mâne  incer- 
taine, mais  bien  conduite,  pouvait  —  et  peut  en- 
core —  devenir  plus  qu'avantageuse  pour  nous. 
Ecoute  !  je  suis  ton  parent,  ton  ahié,  ton  ami  ; 
notre  cause   est  la  même  ;  tu  peux    donc    t'en 


138  AXEL 

ouvrir  à  moi?  J'ai  appris  cette  histoire,  ma  foi, 
par  hasard,  aujourd'hui  même.  Pour  Dieu,  ras- 
semble bien  tes  souvenirs,  avant  que  je  ne  parte! 
—  Qu'y  a-t-il  de  strictement  vrai,  dans  tout  cela  ? 

Pendant  ce  discours,  Axel  a  regardé  le  Commandeur 
avec  une  grande  fixité.  Il  se  lève  et  se  dirige  vers  la 
porte  du  fond  de  la  salle. 

Axel,     tranquiUe 

Un  instant,  commandeur,  je  vous  prie.  —  Appe- 
lant :  —  Herr  Zacharias! 

Le  commandeur  d'Auërsperg,  redescendu  vers  i'àtre 
dont  les  hautes  flammes  l'empourprent  soudain  d'une 
grande  lueur,  se  verse  à  boire. 

Herr  Zacharias  paraît,  au  fond  de  la  salle,  suivi  de 
Ukko.  ■ 


SCENE   XI 

LES    MÊMES;    HERR    ZACHARIAS    el    UKKO. 

LKRO,    à  part,   souriant,  après   un   coup   d'œil  sur   Axel 

Tiens,  le  tonnerre  va  tomber,  ici. 

iiERR  Zacharias 
Monseigneur  m'appelle  ? 


LE   MONDE   TRAGIQUE  139 

Axel,     à  demi-voix 

Viens  auprès  de  moi. 

Herr  Zacharias  s'approche  ;  Axel  le  regarde  en  si- 
lence :  —  puis,  à  voix  basse  : 

Tu  as  parlé  ! 

HERR     Zacharias,    après   un   iLStant 

Au  nom  de  votre  race,  que  je  sers  depuis  quatre- 
vingts  ans,  monseigneur,  j'ai  osé  vouloir  sauver  de 
l'oubli,  avant  de  mourir,  l'énorme  trésor  î 

Axel,     avec  ua  e(Traj-ant   regard,  et  sourdemont 

Paix  !..  A  Lkko, très  bas:  Dcux  épées.  Et  que,  dans 
un  instant,  Gotthold,  Miklaus  et  Hartwig  soient 
ici,  en  leurs  anciens  uniformes,  avec  des  flam- 
beaux, —  et  aussi  leurs  vieilles  épées.  Silence. 

Herr  Zacharias  sort,  en  chancelant,  par  le  fond  de  la 
salle.  Ukko  disparaît,  à  droite,  après  un  signe  d'in- 
telligence au  comte  d'Auërsperg. 

La  fin  de  cette  scène  s'est  passée  auprès  du  seuil,  inen- 
tendue de  Kaspar  d'Auërsperg,  —  Depuis  quelques 
instants,  l'orage  du  dehors,  après  l'accalmie,  a  repris 
son  intensité.  La  pluie  recommence  à  bruire  aux 
vitraux  et  il  éclaire. 


140  AXEL 


SCÈNE    XII 

AXEL,     LE    COMMANDEUU,    —    puis    UKKO    et 
les    TROIS    SERVITEURS    MILITAIRES. 

LE     Commandeur,    assis,    le    dos  tourné,    et   se   chauffant 

Comte,  soyons  positifs,  soyons  sur  la  terre.  — 
Je  piends  sur  moi  d'appeler  utilement  l'attention 
des  souverains  du  Wurtemberg,  de  la  Bavière  et 
de  la  Saxe,  sur  l'éventualité  d'un  recouvrement 
de  ces  invraisemblables  richesses  disparues.  Et  si, 
comme  je  le  veux  admettre,  il  y  a  quelque  chose 
d'effectivement  sérieux  au  fond  de  toute  cette  spé- 
cieuse histoire,  je  me  fais  fort,  entendez-moi  bien, 
d'en  tirer  une  fortune  plus  que  princière  pour 
nous  deux.  Aubaine  qui  serait  deux  fois  miracu- 
leuse, d'ailleurs  :  car  je  suis  ruiné,  mon  cher,  et 
les  quelques  milliers  de  florins  que  tu  consens  à 
ne  point  me  disputer  dans  l'héritage  de  notre  der- 
nier cousin,  Wilferld' Auërsperg,  représentent,  pour 
moi,  la  fumée  que  produiraient  quelques  gouttes 
de  ce  vin  doré  sur  cette  pelle  rouge.  Voyons!  Ne  te 
souviens-tu  pas  de  quelque  renseignement,  apparu, 
comme  une  lueur,  en  des  causeries  avec  tes  fo- 
restiers, —  touchant,  par  exemple,  les  issues  pos- 
sibles des  antiques  souterrains  de  cette  partie  mon- 


LE   MONDE   TRAGIQUE  141 

tueuse  de  la  Forêt-Noire?  Quoi!  ce  détachement, 
d'environ  deux  cents  hommes,  circulant  dans  les 
bois,  n'a  laissé,  dans  les  vieilles  mémoires  du  pays, 
aucune  trace  d'un  temps  d'arrêt  quelconque,  telles 
précautions  que  l'on  se  soit  avisé  de  prendre?  N 'as- 
tu  jamais  rien  entendu  dire,  même  de  vague,  à  ce 
sujet?  rien  relevé  dans  les  papiers  paternels... 
dans  les  titres  secrets  des  ancêtres?  C'est  inouï, 
enfin  !  Songe  qu'étant  donnés  :  1"  la  certitude  de 
la  persistance  de  ces  fabuleuses  valeurs,  et  '2"  un 
ou  deux  points  de  repère,  établis  d'après  des  tra- 
ditions particulières  ou  locales,  il  est  hors  de  doute 
qu'en  les  appuyant  de  certains  calculs  familiers 
à  tous  les  ingénieurs  militaires,  un  crédit,  fùt-il 
de  cinq  ou  six  millions  de  thalers,*  serait  obtenu 
sous  quelques  jours.  Et  je  dis  qu'avant  deux  mois, 
au  plus,  —  trois,  quatre  même,  si  tu  veux,  —  de 
travaux  et  de  fouilles  sérieuses  aux  environs  de  ce 
burg,  en  employant,  s'il  était  nécessaire,  jour  et 
nuit,  un  millier  de  nos  mineurs...  Songe  au  glo- 
rieux et  lucratif  résultat  de  cette  exceptionnelle 
aventure  !  Ce  serait  un  cii  dans  toute  l'Allemagne! 
Parle. 

11   se  détourne  et  voit  le  comte  d'Auërsperg  debout, 
sombre,  les  bras  croisés,  —  au  fond  de  la  salle. 

Eh  bien,  qu'est-ce?  qu'y  a-t-il  donc? 


\i<i  AXEL 

Rentre  Ukko.  Le  jeune  page  montre  silencieusement  à 
son  maître  deux  épées  de  combat,  qu'il  tient  par  le 
milieu.  Gotthold  et  Miklaus,  en  leurs  anciens  uni- 
formes de  cuirassiers  blancs,  apparaissent,  au  fond  de 
la  salle,  élevant  chacun  une  torche  en  leurs  poings 
gauches  et  tenant  une  épée  nue  de  la  main  droite. 
Hartwig  tient  une  épée  de  sa  seule  main.  Les  cri- 
nières jaunies  des  casques  se  mêlent  aux  poils  des 
moustaches  blanches. 

En  silence,  ils  viennent  se  placer,  debout,  chacun 
devant  Tune  des  trois  portes  et  demeurent  immobiles. 
Le  Commandeur,  un  peu  surpris,  les  regarde. 

Or  çà.  mais  —  s'agira't-il  d'une  cérémonie  fan- 
tastique?... Est-ce  que,  par  hasard,  ton  a  maître 
Janus»  va  nous  faire  voir  quelque  heau  sortilège? 
Ce  serait  une  attention  charmante. 

Il  se  lève. 


SCENE    XIII 

AXEL,    LE   COMMANDEUR,    GOTTHOLD. 

HARTWIG,    xMIKLAUS,    UKKO,  pui-=,  à  la  fui, 

MAITRE    JANUS. 

Axel,     s'approchant   du  commandeur  et  le   sa'uant 

Mon  cousin,  vous  avez  tenu,  tout  à  l'heure,  des 
propos  familiers  qui  m'ont  offensé.  Vous  allez  m'en 
donner,  sur-le-champ,  réparation.  Vous  cessez 
d'être  mon  hôte.  Gomme  terrain  de  combat,  cette 
salle  est  excellente,  surtout  par  ce  mauvais  temps. 


LE   MONDE   TRAGIQUE  143 

LE     Commandeur,    après  un   silence 

Écervelé,  tu  as  la  fièvre  ! 

Axel,    continuant 

Vous  vous  êtes  acquis,  en  Allemagne,  un  renom 
de  magistrale  habileté  à  l'épée,  monsieur  ;  elle 
sera  donc  notre  arme.  —  Nous  nous  battons  sans 
merci  ni  trêve... 

LE     Commandeur,      l'interrompant 

Quoi!  l'on  se  prête  de  la  sorte  au  subit  accès 
de  démence  dont  vient  d'être  atteint  le  comte 
d'Auërsperg  ? 

Axel,     achevant   paisiblement  sa  phrase 

...  à  outrance  :  à  mort. 

LE   Commandeur    bref  et  hautain 
A  quel  propos  ? 

Axel 

Oh!  fort  souvent,  par  aventures  de  voyage,  on 
se  trouve  obligé  de  mettre  l'épée  à  la  main,  soit 
au  détour  d'une  grande  route,  soit  au  fond  de  la 
venelle  d'un  bourg  de  hasard...  à  propos  d'une 
querelle  sans  cause  bien  précise,  —  d'une  simple 


14i  AXEL 

agression.  Je  n'ai  donc  pas  à  motiver  outre  me- 
sure la  ])rusquerie  de  ma  provocation,  surtout 
vous  oflrant  un  duel  parfaitement  régulier  d'ail- 
leurs. 

LE  Commandeur 

Bah! 

Axel 

Jugez-en.  Moi  debout,  vous  ne  sortirez  pas  de 
cette  salle;  mais  il  vous  suffira,  n'étant  prisonnier 
que  de  ma  seule  présence,  de  me  toucher  griève- 
ment pour  que  passage  vous  soit  livré  sans  autre 
obstacle.  —  L'avantage  vous  restant,  je  suppose, 
mais  vous  ayant  coûté  quelque  blessure,  les 
mêmes  soins  qu'à  moi-même  vous  seraient  prodi- 
gués sous  mon  toit.  —  Sitôt  valide,  vous  seriez 
accompagné  jusqu'aux  limites  de  cette  terre,  sans 
qu'aucune  marque  de  ressentiment  vous  fût  témoi- 
gnée par  les  miens.  —  Vous  ne  pouvez  récuser 
les  seconds  ici  présents  :  ils  sont  chevaliers  de  la 
Croix  de  Fer  ;  —  ni  mon  page  :  je  me  porte  garant 
qu'il  est  de  race  aussi  loyale  que  valeureuse.  Ces 
témoins,  donc,  tiendront,  sur  l'honneur  et  sur  leur 
foi,  sans  l'éluder  ni  l'altérer  d'aucun  artifice,  la 
parole  que  je  vous  donne...  et  qui  est  celle  de 
leur  seigneur  et  ami. 

Se  détournant  ;  —  Faites  Serment. 


LE    MONDE    TRAGIQUE  145 

Les  lueurs  des  lames  et  des  torches,  qui  frémissent  aux 
poings  des  vieux  soldats  font  étinceler  l'acier  des  cui- 
rasses. Enfin,  tous  les  trois  étendent  silencieusement 
leurs  épées.  —  Ukko,  sur  un  regard  impérieux  d'Axel, 
lève  sa  main  droite  après  une  sorte  d'hésitation 
farouche . 

C'est  juré. 

Ukko,     simplement,    mais   d'un  ton   grave 

A  contre  cœur. 

LE  Commandeur 

Suis-je  assez  bien  entouré?  —  Ah  çà  !  mais... 
c'est  un  coupe-gorge  que  votre  bâtisse,  mon  cou- 
sin? L'on  met,  du  moins,  un  écriteau  pour  pré- 
venir les  voyageurs,  que  diable!..  Certes,  je  ne 
saurais  décliner,  jamais,  une  rencontre,  —  même 
en  des  conditions  pareilles  :  —  cependant,  le 
moyen  de  prendre  au  sérieux  ce  tragique  apparat, 
d'un  suranné  des  plus  choquants?  Vraiment,  cela 
vise  à  certain  effet  d'épouvantail  dont  ne  s'émeuvent 
guère  les  gens  d'épée.  Pour  ma  part,  je  ne  puis 
me  défendre  d'en  sourire  quelque  peu.  —  Croyez- 
moi,  cessez,  au  plus  vite,  une  parade  —  qui  vous 
serait  déjà  devenue  funeste  ..  si  j'étais  un  pour- 
fendeur d'enfants. 

Axel,    impassible 

Au  cas  où  j'aurais  la  main  malheureuse,  vous 

10 


J46  AXEL 

O  prendriez  place  en  bas,  dans  l'enfeii  de  la  famille. 
—  Toutefois,  sur  l'acte  qui  serait  bientôt  notifié 
de  votre  imprévu  décès  à  votre  roi,  vous  seriez 
porté,  je  dois  vous  en  prévenir,  comme  disparu 
dans  quelque  gave  de  ces  longues  forêts. 

Indiquant  une  plume,  de  l'encre  et  un  parchemin  sur  l'un  des  noirs 
établis    encombrés,  à    la  droite   de    l'âtre  : 

Si  donc  vous  avez  quelques  dispositions  à  pren- 
dre, hâtez-vous  de  les  écrire,  s'il  vous  plaît. 

Le  Commandeur  hausse  les  épaules,  se  croise  les  bras 
et  le  regarde. 

Non?  —  C'est  au  mieux. 

Il  marche  vers  Ukko  ;  le  page  lui  remet  les  deux 
épées.  —  Revenu  en  face  du  Commandeur,  il  les  lui 
présente  par  la  poignée  : 

Choisissez. 

LE    G<JMMANDEUR,     avec    une  impatience  irritée 
et  hautaine 

Faites-moi  place  ! 

Axel,     froidement 

Faites-vous  place. 

le      Co.MM  AX' DEUR,    ayant    saisi,   à   tout   hasard, 
l'une  des   épées,   —  sourdement 

Prends  garde! 


En  garde. 


LE    MONDE    TRAGIQUE 
AXELj     tranquille 

L  i:    C  0  M  M  A  N  D  E  U  R 


Une  deniière  fois,  par  le  nom  que  tous  deux 
nous  portons,  je  vous  somme  de  formuler  vos 
griefs  contre  moi. 

AXEL,     à  demi- vois 

Haut,  les  torches  ! 

LE  Commandeur 

Vous  vous  taisez? 

Axel,  qui,  l'épée  à  la  main,  s'est  éloigné,  pour  prendre 
champ,  ne  répond  que  d'un  léger  signe  de  tète  affir- 
matif. 

Lâcheté  ! 

Les  éclairs,  à  travers  le  fenestrage,  se  mêlent,  dans  la 
haute  salle,  aux  lueurs  des  torches  et  des  épées.  — 
Lointains  grondements  de  la  foudre.  —  A\ël,  après 
un  tressaillement,  s'approche  du  Commandeur. 

Axel,   calme   et   terrible 

Regarde-moi  bien,  les  yeux  dans  les  yeux.  Quel 
autre  sincère  contact  fut  jamais  possible,  entre 
nous,  que  celui  des  épées?  Pensais- tu  me  toucher, 
quand  tu  me  serrais  la  main?  Voir  mon  vrai  visage, 


148  AXEL 

quand  je  te  souriais?  Tes  inconvenantes  et  indi- 
gentes paroles,  je  devais  les  tolérer  d'un  hôte  assis 
à  mon  foyer...  mais,  en  moi-même,  j'écoutais 
d'autres  voix  que  la  tienne. 

Je  t'ai  entendu,  cependant,  comme  on  entend 
les  cris  vagues  des  animaux,  au  loin,  dans  les 
bois.  —  Oh  !  ne  tressaille  pas  :  ne  tourmente  pas 
cette  épée  :  inutiles  simagrées  devant  nous. 

LE     Commandeur,    faisant  siffler  la  longue  lame 

Insensé!  je... 

Axel,    impassible 

Tout  à  l'heure.  Par  trois  fois  tu  m'as  défié  de 
répondre.  Ne  m'écoute  pas,  si  tu  veux  :  est-ce 
donc  pour  toi  seul  que  je  parle!..  Pourquoi  m'in- 
quiéterais-je  de  ton  inattention,  —  alors,  surtout, 
que  tu  ne  saurais  me  comprendre!..  Mais  tiens-toi 
pour  prévenu  :  ton  inconsidérée  jactance  vient  de  te 
faire  perdre  le  droit  de  m'interrompre,  et  l'usurper, 
désormais,  ne  serait  que  faire  preuve,  à  nouveau, 
d'un  goût  téméraire  qui  pourrait  finir,  par  consé- 
quent, par  fatiguer  ma  générosité.  Donc,  moins 
de  bruit:  —  et  voyons,  un  peu,  qui  nous  sommes, 
puisque  tu  l'as  voulu. 

L'n  silence,  que  troublent  seulement  les  bruits  de  Ta- 


LE    MONDE    TRAGIQUE  149 

verse  et  du  tonnerre.  Le  Commandeur  se  croise  les 
bras,  comme  se  résolvant,  en  curieux,  à  Timpassibilité. 

Toi,  qui  décrètes  si  volontiers  la  «  démence  » 
d'autrui,  quelles  preuves  de  bon  sens  nous  as-tu 
données  !  —  Tu  m'exhortais  à  «  chercher  fortune  », 
t'ofTrant  comme  exemple  à  suivre  :  or,  l'instant 
d'après,  tu  m'avouais  ta  ruine!...  Avant  de  le 
prendre  de  si  haut,  que  ne  commences-tu  par 
guérir  ton  entendement  d'une  prétendue  sagesse 
qui  ne  sut  te  conduire  qu'à  de  tels  résultats? 

Mais  non  ;  tu  t'estimes  un  esprit  trempé  d'  «  ex- 
périence »,  clairvoyant  et  fort,  n'est-ce  pas?  et 
tu  penses  pouvoir  toujours  mesurer,  victorieuse- 
ment, d'un  sarcasme,  l'efïort  des  conceptions  qui 
te  sont  inaccessibles,  des  sciences  qui  te  sont  in- 
terdites, des  entreliens  dont  la  beauté  sereine  et 
sévère,  ne  pouvant  te  sembler  que  stérile,  te  de- 
meure à  jamais  ennuyeuse,  c'est  à-dire  défendue. 

Cependant,  par  quels  si  avantageux  sujets  de 
causeries  remplaces-tu,  si  souvent,  l'intérêt  que 
comportent,  peut-être,  ces  choses?  Par  le  grave  exa- 
men des  épices  d'une  sauce  ou  par  des  cantiques 
sur  la  saveur  d'un  pâté!  — Vraiment,  pour  insigni- 
fiant que  puisse  être,  à  ton  juger,  l'objet  de  mes 
études  favorites,  l'on  ne  voit  guère  en  quoi  j'ai 
dû,  ce  soir,  tant  gagner  au  change  en  t'écoutanl. 

Continuons.  —  Lorgnant  on  ne  sait  quels  fan- 


i:,0  AXEL 

tomes  à  travers  le  verre  d'uu  souper,  tu  raillais  la 
salubre  illusion  de  ma  foi  dans  le  seul  amour  con- 
jugal, —  oui,  le  seul  qui  mérite  le  nom  d'amour. 

Cependant,  qu'exaltais-tu  donc,  au  mépris  de  ce 
juvénile,  virginal etsi  légitime  rêve,  qui  s'imposait 
bien,  tout  d'abord,  sinon  à  ton  «  respect  » ,  —  (tu 
me  semblés  peu  digne  d'en  éprouver  devant  quoi 
que  ce  soit  au  monde)  —  au  moins  à  ton  silence? 

—  Ah  !  d'écœurantes  joies  :  celles  du  vil  adultère. 
En  sorte  que,  sous  le  toit  sacré  de  ma  mère,  tu  me 
faisais  rougir,  et  qu'à  ce  moment  je  me  suis  senti 
comme  honteux,  devant  ces  chastes  fleurs,  de  la 
hideuse  façon  dont  tu  les  as  respirèes. 

Par  exemple,  tu  faisais  sonner,  sur  un  mode 
altier,  le  titre  de  gentilhomme;  tu  prononçais 
même  ce  mot  presque  à  tout  propos,  comme  un 
bourgeois.  —  Cependant,  par  quelle  preuve  d'ori- 
gine généreuse  ou  d'intime  seigneurie  sanctionnas- 
tu,  sur  l'heure,  cette  infatuation,  oiseuse  ici  ?. . .  Tu 
t'es  étonné  de  me  voir  soucieux  d'un  l)on  servi- 
teur, vieilli  dans  ma  maison,  et  qui  marche  encore, 
à  cette  heure,  perdu,  sous  l'orage,  au  milieu  des 
dangers  de  la  nuit,  pour  mon  service. 

Enfin,  dans  cette  demeure,  dont  tu  ne  daignas 
que  persifler  le  deuil,  l'âge  et  la  gloire,  —  alors  que 
tu  dois  au  seul  héroïsme  des  aïeux  dont  les  pré- 
sences l'ont  bénie  d'être  le  peu  que  tu  semblés, 


LE    MONDE    TRAGIQUE  151 

—  tu  me  proposais,  si  j'ai  bonne  mémoire,  d'as- 
servir, à  ta  suite,  l'intégrité  de  mon  intelligence 
et  de  mes  jours  dans  le  néant  de  mille  intrigues 
risibles,  d'aller  bâiller,  à  tes  côtés,  en  la  diversité 
de  princières  antichambres,  et  lu  nommais  cela 
«faire  son  chemin».  Pour  toi,  c'est  possible.  Ta 
suis  les  goûts  de  ta  nature.  Elle  n'est  pas  la  mienne, 
voilà  tout.  Passons!  —  Mon  chemin?  voici  des 
siècles  qu'il  est  tracé.  Gomment  prétendrais  tù 
m'en  faire  dévier  par  tes  conseils,  alors  que  (fùt-il 
de  ceux  auxquels  tu  songes  !)  zéro,  d'après  tes 
aveux  mêmes,  se  trouve  être,  à  peu  prés,  la  somme 
ronde  et  le  résultat  ((positif»  où  t'ont  conduit,  en 
fait  de  situation  dans  l'État,  d'influence,  de  consi- 
dération réelle,  de  ranommée  illustre  et  de  foriuno, 
tes  sagaces  et  sceptiques  maximes,  creuses  comme 
des  coquilles  de  noix  rejetées  par  des  singes  ?  Moins 
d'arrogance,  et  ne  traite,  ici,  d'insensé  que  toi- 
même.  —  Si  tu  ne  fus  pas  à  la  hauteur...  même  de 
tes  mesquines  ambitions,  n'en  accuse  pas  le  h;  - 
sard  :  il  est  innocent  de  ta  suffisante  incapacité... 
à  moins  que  tu  ne  veuilles  lui  faire  un  crime  de 
ton  existence. 

Le  commandeur  d'Auërsperg  le  considère  avec  le  sou- 
rire d'une  indifférence  dédaigneuse.  Tous  deux  appa- 
raissent, miroitant  comme  au  milieu  d'une  forge,  au 
centre  des  incessants  reflets  du  foyer,  des  torches 
et  des  éclairs. 


Î52  AXEL 

—  Va,  je  sais  qu'aux  yeux  de  la  plupart  des 
humains,  rien  ne  semblerait  justifier  la  soudaine 
et  brisante  dureté  de  mes  paroles,  Avec  un  sourire 
singulier  :  Car,  eufiu,  u'est-cc  pas?  prendre  plaisir 
au  festin  d'accueil  et  le  dire,  de  belle  humeur,  à 
son  hôte,  en  élevant  un  verre  joyeux,  —  parler 
avec  amour  des  douces  femmes  lointaines,  —  se 
délecter,  avec  une  sensuelle  ivresse,  de  ces  aro- 
males  fleurs  de  forêts,  —  laisser,  une  fois  ou  deux, 
vibrer,  en  l'envolée  d'une  parole  amie,  la  fierté 
d'un  noble  sang,  —  s'avouer,  —  même  sans 
modestie  !  —  peu  soucieux  des  conceptions  ardues 
et  des  vastes  pensées,  —  rappeler,  avec  la 
courtoisie  mesurée  qu'une  sympathie  toujours 
inspire,  quels  destins  semblent  oubliés  par  celui 
dont  la  jeunesse  déjà  s'exile...  sont-ce  là  des 
crimes  de  lèse-hospitalité  ?  Pourquoi  donc  ces  su- 
jets de  causerie,  si  aimables  et  si  attrayants  en 
eux-mêmes,  sont  ils  devenus,  entre  nous  deux, 
tout  à  coup,  quelque  chose  de  si...  sombre? 

Tu  m'assurais  d'une  «  familiale  amitié  »,  d'une 
«entente  sincère»,  d'un  «dévouement  à  l'é- 
preuve )) ,  d'une  «  aide  cordiale  »,  d'une  «  expérience 
de  milieux  souverains  dont  tu  me  laissais  disposer  » , 
que  sais-je  encore  !  de  joies,  d'amours  brillantes, 
et  de  lumières  !  —  et  de  femmes  rieuses  dans  les 
festins!...   Tous   ces  mots,  si  captivants  à  cause 


LE    MONDE    TRAGIQUE  153. 

des  intrinsèques  images  qu'ils  sont  censés  conte- 
nir et  magnétiquement  effluer,  —  oui,  c'est  vrai  ! 
tu  les  as  prononcés!  —  les  enveloppant  même 
des  élégances  d'emprunt  de  ta  manière,  acquise 
au  frôler  des  courtisans. 

Ici  le  comte  d'Auërsperg  est  obligé  d'élever  la  voix  pour 
dominer  l'effroyable  et  croissant  fracas  de  la  tour- 
mente. 

Mais,  sous  le  voile  de  ce  dont  il  parle,  nul  ne 
traduit,  n'évoque  et  n'exprime  jamais  que  lui- 
même  . 

Or,  conçues  par  toi,  imbues  de  ton  être,  péné- 
trées de  ta  voix,  par  ton  esprit  icflétées,les  choses 
de  ces  paroles,  à  leur  ressortir  de  ta  nature  et  de 
toi  proférées,  ne  m'arrivaient,  incarnées  en  l'intime 
de  ta  présence,  que  comme  autant  d'effigies  de 
toi-même  —  frappées  en  des  sons  neutres  d'une 
vibration  toujours  étrangère  à  leur  sens,  et  le 
démentant. 

Car  ces  choses,  fictivement  incluses  en  des  mots 
qui,  par  eux-mêmes,  ne  peuvent  être,  jamais,  que 
virtuels,  —  ne  me  semblaient  plus,  songées  par 
toi,  que  d'une  iJrètendue  identité  avec  celles,  — 
du  même  nom,  —  dont  la  vivante  illusion  verbale 
m'eût  peut-être  charmé.  Comment,  en  effet,  les 
reconnaître l  Sèches,  répulsives,  inquiétantes,  gla- 


164  AXEL 

cées,  —  hostiles,  dès  lors,  à  ces  noms  mêmes 
qu'elles  avaient  l'air  d'usurper  sur  ta  langue  pour 
m'abuser,  — je  ne  ressentais  d'elles,  en  tes  dires 
dénués  de  leurs  images  réelles,  qu'une  odeur 
de  cœur  desséché,  qu'une  impression  de  cada- 
vérique impudeur  d'âme,  que  le  sourd  averiisse- 
ment  d'une  constante  arrière-pensée  de  perfidie. 
Et.  ce  triple  élément,  constituant,  à  mes  yeux, 
l'air  interne,  exclusivement  pour  toi  respirable, 
de  ton  hybride,  ambiguë,  éteinte  et  tortueuse 
entité,  tes  paroles  ne  résonnaient  qu'^...  comme 
des  vocables  troubles,  ne  traduisant  que  l'atrophie 
innée  en  toi,  des  choses  mêmes  dont  ils  préten- 
daient me  suggérer  le  désir.  En  sorte  que,  sous 
les  captieux  voiles  de  ta  causerie  ainsi  brodée 
de  ces  beaux  mots-spectres,  sache  que  toi  seul , 

—  morne  et  chatoyant  convive!  —  m'es  apparu. 

Kaspar  tVAuërsperg,  les  sourcils  à  peine  froncés,  mais 
le  visage  très  blême,  continue  de  regarder  Axel,  sans 
décroiser  les  bras,  en  silence. 

Cependant,  que  m'importait  !  Etais-je  donc  ton 
juge!   Avais-je  à   te   condamner?  à  t'absoudre? 

—  Vuici,  d'ailleurs,  que  l'heure  sonnait,  pour  le 
clianibellan,  d'aller  reprendre  sa  cliahie,  de  s'en 
retourner  vers  ses...  plaisirs,  —  de  délivrer  ma 
solitude,  en  un  mot,  de  son  ombre  insignifiante. 


LE    MONDE    TRAGIQUE  15.j 

Mon  devoir,  légué  par  les  miens,  n'était  donc 
plus  que  de  lui  cacher  tout  à  faille  grave  désen  nui 
que  me  causait  son  adieu.  C'est  pourquoi  j'allais 
te  conduire  à  mon  seuil,  avec  bienveillance  et 
bons  souhaits  de  voyage.  Tu  n'étais  pour  moi 
qu'un  passant  comme  les  autres,  ayant  droit  à  la 
déférence  due  à  la  forme  humaine.  —  Enfin,  on 
salue  bien  les  morts  ! 

Soudain,  je  m'aper^^ois  que  lu  as  utilisé  tes 
loisirs,  ici  !  —  et  que  tu  as  surpris  l'un  des  plus 
importants  secrets  de  ma  maison. 

Le  Commandeur,  à  ces  mots,  a  tressailli,  puis  regardé 
avec  stupeur  le  comte  d'Auërsperg  :  il  demeure 
comme  un  peu  éperdu,  la  bouche  à  demi  béante. 

LE    Commandeur,    à  lui-même,  en   frémissant 

Ah!  c'est  à  cause  de  cela  !..  Quoi,  —  c'est  donc 
vrai! 

Axel,    d'une  voix  si  rude   et  si   sourde,   qu'eUe  semble, 
par  instants,  comme  un  rauquement  de  lion 

Vraiment,  tu  as  remué  là  une  cendre  brûlante. 
Tu  ne  devais  ni  l'enquérir  ni  écouter!  C'est  un 
malheur  pour  toi  d'avoir  cédé  à  ces  tentations. 
Tu  t'es  attardé  en  espion,  dans  ce  logis.  —  Mon 
lourd  secret,  je  m'oppose  à  ce  que  tu  l'ébruités, 
étant  le  dragon  qui  le  garde.  —  Ayant  lu,  d'ail- 


156  A  X  li  L 

leurs,  en  tes  yeux,  le  dessin  de  ni'assassiner, 
tiens!  cette  nuit,  —  (afin  déplus  librement  pou- 
voir atrophier  encore  tout  ce  grand  rêve  en  quel- 
que louche  entreprise)  —  je  me  riais,  siir  de  t'y 
prendre,  de  ton  «  départ  »  —  Oui,  deux  fois,  à 
table,  j'ai  discerné  ce  beau  projet  dans  ta  voix  de 
malfaiteur  brillant  —  et  j'épiais  tes  basses  pensées 
sous  mon  masque  distrait. 

LE   CiOMJIANDEUR  crispant  le  poing  sur  le  pommeau 
de  son  arme,  et  presque  à  lui-même 

Quoi  !  ce  hâbleur-ci  forme  le  dessein  de  s'ar- 
roger, en  totalité,  cette  éblouissante  montagne 
d'or!..  Inquiétons,  d'abord,  ces  soldats. 

Se   remettant,  —  puis,  sans   transition,  avec  une  intonation 
sèche   et   rigide 

D'aussi  emphatiques  injures  ne  sauraient  me 
trouver  qu'indifférent.  Je  tiens  une  épée  —  et, 
tout  à  l'heure...  Toutefois,  je  dois  raisonner, 
d'abord,  d'un  peu  moins  haut,  s'il  vous  plaît,  — 
m'apercevant,  à  vos  propos,  que  vous  êtes  hors 
la  loi.  Vous  recelez,  ici,  par  héritage,  un  dépôt 
de  considérables  valeurs  nationales.  Déjà  crimi- 
nel, envers  l'État,  de  les  avoir  aussi  longtemps 
immobilisées,  le  premier  Allemand  venu  peut 
vous  sommer  de  restituer  ces  trésors  à  votre  pays, 
comte  d'Auërsperg!  Détenir,  ici,  c'est  dérober. 


LE    MO.NDt;    TRAGIQIE  157 

Axel,    après   un    instant   de   vague    surprise 

—  Ilein! . .  D'où  sort  ce  juge  austère?  —  A  table,  il 
nous  vantait,  avec  feu,  ces  traditionnels  seigneurs 
de  grands  chemins  qu'il  était  lier  d'appeler  les 
M  aïeux  »  et  dont  il  exaltait  les  brigandages.  — 
A  présent,  voici  qu'il  tient  des  discours  d'homme 
de  robe  et  nous  prodigue  des  leçons  do  probité. 
Que  peut  signifier  ce  noble  changement  de  front  ? 

LE     Commandeur,   avec   un   froid  sourire 

Mes  paroles  furent  une  épreuve  —  bien  fondée, 
semble-t-il.  Ainsi,  vous  méditez  le  rapt  de  ce 
dépôt  confié  k  votre  honneur  filial  ? 

Axel 

Et,  tout  à  l'heure,  ce  probe  conseiller  m'incri- 
minait de  ne  jamais  avoir  tenté  rien  pour  l'ac- 
complir. Mais,  c'était  encore  une  épreuve,  n'est- 
ce  pas? 

le   Commandeur 

Osez  donc  prouver  que  je  vous  calomnie  en 
restituant,  dis-je,  à  rAllemagne... 

11   s'arrête. 
Axel,    souriant 

Ose  donc,  toi-même,  achever  ! 


158  AXEL 

LE     Commandeur,    se  mordant  un  peu  les  lèvres 

Oh  !  vous  n'êtes  seulement  tenu  qu'à  rôvéler 
olTicielIement... 

Axel,    après  un    haussement   d'épaules 

Tout  à  l'heure,  mon  devoir  était  de  restituer 
non  seulement  ce  que  je  ne  possèJe  pas,  mais  ce 
dont  l'existence  même  est  incerlaine  !  A  présent, — 
que,  simplement,  je  ?'évèle  —  et  je  suis  absous. 

Le  comte  d'Auërsperg,  avant  de  forcer,  d'un  outrage 
direct,  l'immédiat  engagement  des  épées,  s'est  dé- 
tourné vers  les  trois  vétérans,  sans  doute  pour  quelque 
ordre  définitif. 

Soudain,  les  ayant  regardés,  il  tressaille... 

Certes,  aux  accents  de  l'éruptif  réquisitoire  du  jeune 
seigneur,  ils  ont  frémi  d'une  commotion  sacrée  et, 
dans  le  trouble  de  leurs  entendements,  ils  ont,  même, 
confondu,  parfois,  les  sons  de  bronze  de  ce  verbe  avec 
les  éclats  de  la  foudre.  —  Le  redoutable  adversaire, 
aux  yeux  froids,  au  ton  de  spadassin,  comme  ils  le 
haïssent!  Ah!  si  forcené  que  puisse  être  le  combat, 
tout  à  l'heure,  ils  sont  pleins  d'une  aveugle  foi  dans 
la  bonne  issue  victorieuse!...  —  Cependant,  aux  der- 
nières paroles  du  commandeur,  une  ombre  est  tombée 
sur  les  loyales  figures  :  une  inquiétude,  qu'ils  n'osaient 
s'avouer  depuis  des  anné.s,  vient  de  s'attester  en 
leurs  consciences  demeurées  droites  et  simples. 

En  effet,  ce  qui  vient  d'être  dit,  étant  plus  à  la  portée 
de  l'humble  rudesse  de  leurs  jugements,  leur  paraît, 
quand  même,  cacher  une  vérité  grave,  —  à  laquelle, 
par  respect  pour  l'infaillible  et  inviolable  honneur  du 


LE    MONDE    TRAGIQUE  159 

jeune  maître,  ils  se  sont  toujours  abstenus  de  penser. 
Ilss'entre-regardent  :  ils  donneraient  leur  sang  pour 
qu'il  daignât  répondre. 

C'est  pourquoi  le  comte  d'Auërsperg,  qui  a  surpris  ce 
coup  d'œil,  vient  de  comprendre  l'obscure  intention 
de  son  adversaire,  qu'il  considère,  maintenant,  avec 
une  fixité  terrible. 

Et,  pendant  un  long  moment,  le  cyclone  s'étant  éloigné, 
l'on  n'entend,  dans  la  haute  salle,  que  le  bruit  de  la 
pluie,  torrentielle  et  continue,  qui  s'écrase,  par  bour- 
rasques, sur  les  vitraux. 

Après  une  violente  lutte  intérieure  : 

—  Soit!... 

Montrant,  de  l'épée,  les  vieux  soldats  : 

C'est  à  cause  d'eux,  à  cause  d'eux  —  seuls! 
entendez  vous  !  que  je  condescends  à  répondre  sur 
ce  respectable  ter.  ain  c  légal  »  d'où  vous  m'adres- 
sez, en  vue  de  scandaliser  ces  hommes,  des  ar- 
guties de  tabellion  lorrain.  —  Je  ne  redoute  guère 
l'ombre  de  ces  battements  d'ailes  de  chauve-sou- 
ris, moi. 

—  Soldats  qui  êtes  nos  témoins,  encerclez  vos 
torches  aux  porte-lampes  des  murailles  —  et  soyez 
juges. 

Il  se  dirige  vers  l'un  des  sièges,  s'y  assoit  et  s'accoude, 
de  droite,  à  la  table  encore  en  lumières  :  il  tient, 
allongée,  son  épée  nue  entre  ses  jambes  croisées,  ap- 
puyant la  main  gauche  sur  le  pommeau. 

Gotthold,  Miklaus  et  Hartwig  ont  obéi,  —  Maintenant 


IGO  AXEL 

ils  sont  immobiles,  la  main  droite  appuyée  sur  leurs 
longues  épées. 
Lkko  vient  s'accouder  au  dossier  du  siège  d'Axel. 

—  Je  prétends  être  en  droit  d'en  user  à  ma 
guise,  ici,  quant  aux  faits  que  l'on  vient  de  re- 
prendre en  ma  conduite  —  et  j'accepte,  si  bon 
semble,  l'interrogatoire. 

LE      Co.M.M  A  NDEUR,     impassible,   l'épée  au  poing, 
demeuré   debout  au  fond  de  la  salle 

Je  disais,  monsieur,  qu'il  serait,  pour  vous,  du 
plus  élémentaire  devoir  d'aviser,  à  l'instant  même 
et  avant  toute  rencontre,  l'Etat  dont  vous  relevez 
et  qui,  protégeant,  ici,  votre  hérédité,  vous  permet 
d'y  parler  en  maître.  Vous  êtes  son  sujet  et, 
comme  tel,  vous  devez  saisir,  d'un  avertissement, 
soit  ses  hauts  trésoriers,  soit  ses  princes,  soit,  en- 
fin, ceux  de  ses  représentants  qui,  sanctionnant, 
en  son  nom,  la  Probité  de  tous,  le  formulent  et  en 
sont  les  mandataires. 

Axel,     détaillant  très  froidement   ses  paroles 

Oh!  si  leurs  pareils  se  fussent  dispensés,  ja- 
dis, de  faire  massacrer  mon  père,  afin  de  ressaisir, 
en  sous-œuvre  et  à  leur  tout  personnel  profit,  le 
Trésor  ofriciellement  confié  par  eux  à  son  épée,  — 
et  dont  leur  traîtrise  laissait,  quand  même,  res- 
ponsable sa  mémoire  militaire,  —  les   insignes 


(fiir  ^einfdjtnecf'er. 


—  Kuîi 


)1 


ÎKaurue  ^oUa'x. 

luruS  (TOoïilj)  Sotni,  ber  betiîbtcfte  un^ 
ifte  itUflarijdjc  SdjrirtftcHcr ,  ber  bcïeitS  ieit  . 
fiintàia  3al)ieii  im  Sîieiifte  ber  iingariidien 
Sitteratur  ftcljt  iinb  biird)  fciiie  auÊct=> 
orbeutlidie  îfjiituîteit  bie  flciftitic  unb  mo» 
roliictjc  (ïntiuicfclunsi  Utu3avn5  iit  oroBcn» 
îîîaBe  fbrbcrit  çicl)olfcii,  fcicrt  im  Çctbft 
biejcâ  3nl)rc§  ba?-  iiinfsiiijaljvine  Subi» 
Iduin  feiiicv  îdjviftftcncvijcbcu  !i.'inifbabii. 
TOauruS  3ôtai  untrbc  im  %\l)xe  1825 
in  Komoni  flcboveu.  £eiu  S3atcv  iimr  bo= 
îclbft  îlbUffat  unb  cntBerttc  irtjoii  friif)- 
jeitig  bic  tiiitftletiid)e  ÎScranUiçiung  jcineS 
®ol)itcS,  beii  er  bcnn  niid)  luid;  bcftcm 
fionncn  unterriditen  mib  nut-bilSen  licç  ; 
eê  lual)Vte  inbffjcii  lange,  bis  fflîauruè 
36tin  bic  l'eirtcm  ffierufe  unb  ®eniuè 
entiprcdjenbcu  ^>fabe  fanb.  îlnfonglid) 
lUQVC  cr  geru  î)!n(cr  gctuorbcu.  Sobann 
\uenbete  er  ftd)  ber  ^ocnc  ju,  aber  oud) 
Dl)ne  fonbevlidjcn  (ïrfotg.  Sein  Srûma 
„®er  Subentunbe",  baS  er  aie  ©tubent 
ber  Wcdjte  ticïfnëtc,  luurbc  von  ber  "Hta» 
beniie  biird)  lobenbc  Çnoabnung  ouêgc» 
•,eid)net,  unb  Don  ba  nu  blicb  ï)ÎQuru& 
36tai  bcm  58crufe  al?-  SdjriitîteUer  trcu.  i 
3n)ei  3nl)ve  iljater,  im  3iil)re  18-16,  cr» 
idjien  jein  iRonuiu  „SBod)entagc",  roetdjer 
in  titternrijdjen  fircijcn  jo  grofeeS  2luf= 
îcljcn  errtgte ,  bag  ein  jebcv  bie  griJBten 
.fpoTfniuigcu  nn  ben  9lamen  Sôtai  îniipfte. 
%iè  ^citungircbiittcur  fnnb  cr  bann  eine 
jcincr  iBcgabung  juiagcnbc  îteUung.  3n 
®emcinid)aft  mit  $cti3fi,  îomlm  unb  ?IU 
bert  *45àttfi  vebigiertc  er  bie  „i!eben5bilber* 
«on  1846  bi§  181'*.  S)er  îlnteil,  ben 
36{ai  am  (yrcit)citBtami.if  genommen,  ber 
(ïifer  unb  èrfolg ,  mit  benen  er  fiir  bic 
lireûfreibcit,  fiir  ^artamentariêmuë  unb 
9i;beircil)cit  gcïiimpft,  bieic  SBcrbieufte  bc§ 
*4Jatriotcn  lunîtartten  nid)t  luenig  Çeine 
littcrtuiidic  StcUung.  Sein  iyntcrer  Sîubm, 
l'eine  niictjmaiige  ©riJÊe  luuvjcln  im  grb» 
reid)  ber  Sieuoiution.  âcine  idjriftftede» 
riid)e  3ubiinbun(itiit  crîtnr!tc  unb  Hjud)5 
I)eran  gtcid)  ber  Gidje  im  ÏOiitbe ,  bie 
nid)t  burd)  ben  marmen  Sommcrrcgen, 
ionberu  buvd)  ben  Stiirm  gcftiifjtt  unb 
gctviiftigt  mirb. 


SSiiljrenb    ber    3îc»otutioti 

Unnbe  er  mit  ber  grofeen  ïrago^- 
bin  Sîoja  Siiborfalpi  bcfannt,  bie  . 
fid)  bamalë  bcà  SinfcS  erfreute,)! 
bafe  fie  am  fdjbnften   ungariid' 
jyredje.    ©r  beiratttc  bie  àiinft^g 
Icrin,   unb  ein   jeber  freute  fidi' 
bcè  idjonen  a^unbcg,    ba   inrtu_ 
aUgcmein   fagte,   bafj  eine  (ïf)e 
jiuijdjen  ber  g-rau,  bie  am  îd)bn=„ 
ften  ungarijd)  fljridit,  unb  bem'^ 
ÎJfanne,  ber  am  fdjiinften  uuga--  • 
lijd)    fdjreibt,    iiur  jum  ®uten  I 
fiibren  miitie.    Sics  mnr  tl)at= 
fddjlid)  ber  2fjn.    36!aiS  fônttin'Z 
brad)te  bem  Siditcr  unb  Sd)rift= 
ftctler    notleS    58crftanbniâ   cnt^^t 
gegcn,  unb  obgleidj  fie  nad)  i()rc; 
iyeriKiratung    ber    iMiline    nodig 
ïange  trcu  blicb  unb  bort  Siège 
auf  Siège  crfod)t,  tuufttc  fie  il]ni  x 
ein  ungemein   bcljngli^el  §einr'' 
JU  fd)affen. 

Son  bii  an  crfdjiencn  in  un=  - 
itnterbrod)(ncr  9ieil)cnfolge  fcinc 
iKomatic,  'Oîcuetlcn  unb  S)ramen,Ll 
luetdjc  teljtercn  inbcffen  ben  l)i)l)e= 
ren  bramatifdjcn  îlnforberuugen- 
nid)t  cntfpredjcn.  S)cnnod)  id)rieb 
cr  iseren  jicmlic^  Diele;   mand)e_ 
crjielten  nud)  cinegroÈcSSirfnng 
auf  ber  33iil)uc,  fo  ba-j  nad)  fei=^ 
ucr  (Srjiiijlung  „5ie  a>avd)oniten' 
bearbeitcte    Srama     ,2)atma", 
,îie  î)Kirtt)rcr  non  Sjigetnâr" -^ 
unb  „®eorg  ^îojfa".  £er  grëfete 
oft^lcr   feincr   SBiiljnenftiidc   be= 
ftcbt  barin ,    bag  cr  bie  inner» 
lidje  unb  aufserlidie  ^tanblung  ju 
Icincm  I)armoniid)cu  ©anjen  }u 
tifrcinigcn,  bic  (il^araftcre  mit  bc; 
ftaiibluug,    bi.'  .s^anbluiig   mitn 
feu  lïtjaraficrcn  nid)t  in  ilcber= 
cinftimmung  ju  britijitn  nermag. 

îlnberS  Bcrijiitt  c-5fid)  mit  fti--  ' 
ncn  Diomaneu.    .Çi.»r  ift  cr  ein  • 
*)Jhiftcr  in  ber  Giitmidetung  ber  ^ 
©reigniîfc,  im  P-rrumen  intcrcf» 
fantcr  Situationcn,  fionflifte  unb  % 
Sufamntcnftofje.     Seine    ©rfin» 
bungsaabe  ift  unerjdii^bftid)  unb 
icine  î^îjantafic  fo  tcidi ,  bag  cr 
Iiierin  non  teincm  9îomanfd)rift= 
ffcfler  ber  îl'clt  iibcrtroffen  loir'.'. 
îlOctbingè  ift  biefc  'iMiantafie  »ou 
ciner  ganj  anbcrn  a?cfd)affenf)eit, 
r.tê  jum  SBcifvicI  bie  br  cngliidjciS 
î^ie  Icljtcrcn  l'erjcnEtu  fid)  mit  ,v 
in  bic  Singe  ber  20ivtlid)fcit   "D- 
Î3al)r5citcn.  3ùtiii-j  ^l-ïjanfafie  b. 
loê  burd)  SanScr  unb  (Sebictc,  i 
niemalê  gcgcbcntjat.  £ie  êrcignif 
iKomiDicn  fd)ilbcrt,  cntbe[)reu  fcl)! 
lidjh'it  unb  eutfcrncn  fidi  -ftarf  uo 
Sebenê  unb  ber  realcn  ÎBelt.  îlnbi 
©rcigniffe  bod)  ftets  fo  aufecrorbc 
intereffant,  io  un'nnf'iiv  nnvphm. 


Bîaarue  3oIiai. 


Dcrbefîerlcc  I^aiisraf.  —  Dcr  gelîitiite  Rimmel  iin  fcplembcc. 


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Derbeffcrtct  fjausrat.  —  Dcr  gcftirutc  fjimmcl  im  Scptemî 


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pon'i'b  ent!)iiûen  renie 
gcgcn  idjiueift  3iigcl= 
ie  Ci  in  a!3irflic{)fcit 
je,  lucldjc  cr  iii  jcincn 
oft  bcr  Sii}iil)tid)cin= 
i  bciicn  bcë  tëfllidjcn 
iricitê-  abcr  fiub  bicfc 
'illidi  ipauiienb  iinb 


fiittcvQtuï.  ^licr  fmb  bie  ghnrnftcre  Weiiîd)cu  auS 
glciid)  tinb  Slut,  i()rc  £eibcn)d)nftcu  loaljr,  i^re 
ïiiraiicii,  SrBiinîdjc,  ftcincn  giuiftiafeiteit  unb  luftiflcn 
ginfdUc  bem  >uirt(id)eii  2cben  cnfiiommeii.  9!od) 
mel)r  tritt  icine  aSirtuontiit  obcr  in  jciiien  îîoDeUcn 
3U  2age,  in  luclrijcn  es  36tai  mit  jcbcm  9îoiiencn= 
bid)ter  bcr  2Biit  nufnct)nien  fnnn  ioioot)!  bc^iiglid) 
bcr  viiid)en  entividclung  unb  il)ûnncM^cn  Wrîtaltung 
bcr  a3cgcbcn!)citcn  ois  oud)  bcr  trciflidjeii,  id)atf  um= 
rificneu  Gljnraltcrjcidjiumg.  3»  bicicu  ^Jlouctlen  inûdft 


LE    MONDE   TRAGIQUE  161 

valeurs  dont  vous  parlez  seraient,  depuis  long- 
temps, en  mains  légales.  On  oublie  qu'ici,  moi 
seul  ai  le  droit  d'accuser!  —  Or,  l'État  —  si  ces 
personnages  en  furent  les  mandataires  —  est  soli- 
daire de  cette  action.  Par  suite,  sa  Probité  (qu'ils 
représentaient)  gît,  morte,  parjure  et  vaine  ! 
annulée,  enfin!  à  mon  seuil...  11  est  donc  assez 
légitime  que  les  liens  de  mes  devoirs  envers  cet 
être  de  raison,  —  limités  à  ce  calomnieux  homicide 
dont  il  ne  saurait  me  dédommager,  —  se  soient 
quelque  peu  détendus.  — C'est  pourquoi  la  recon- 
naissance que  prétendrait  encore  m'inspirer  ou 
m'imposer  l'engeance  des  meurtriers  ne  con- 
traint guère  ma  conscience,  je  trouve,  de  con- 
sacrer... ne  fût-ce  qu'un  instant  de  loisir...  à 
rédiger  des  u  avis  »  de  nature  à  réparer,  pour  la 
joie  des  consorts,  la  maladresse  du  crime. 

LE  Commandeur,  tranquille 
Quoi  1  ne  serait-ce  pas  une  haute  occasion  pour 
vous,  au  contraire,  d'actionner  l'État  lui-même, 
en  lui  signifiant  la  très  spécieuse  éventualité  qui 
se  présente?  Cette  occasion,  pour  quel  motif  la 
laissez-vous  échapper? 

Axel,    toujours  d'un  ton    bref  et  glacé 

L'État,  —  qui  m'a  donné,  ici,  de  déconcertants 
exemples,    —   s'étant   permis,    toujours    à  mon 

11 


1G2'  AXEL 

détriment,  de  clore  définitivement  cette  affaire 
par  un  arbitraire  décret  qui  abroge,  sans  appel, 
jusqu'à  mes  droits  d'accusateur,  — je  n'aurais  dé- 
sormais, en  aucun  cas,  à  lui  faire  jmrt  de  plus  ou 
moins  chimériques  hypothèses...  qu'il  n'a  plus 
qualité  pour  entendre,  qu'il  s'est  interdit  lui-même 
d'écouter. 

LE  Commandeur 

Vous  héritez,  envers  tous,  d'un  devoir  inaccom- 
pli! 

Axel 

Allons  donc  !  L'intégrité  vous  égare  !  Au  soldat 
mort  pour  son  devoir  —  aucun  Etat  —  et  le  mien, 
ici,  moins  que  tout  autre,  il  me  semble  !  — n'a  rien 
à  réclamer  de  plus.  Accomplie  ou  non,  la  tâche 
est  terminée  :  et  l'enfant  de  ce  soldat  n'hérita 
jamais  des  aflaires  de  service  militaire  du  défunt. 

LE     LoMMAXDEL'R,  entre   de  lourds  bruits  de   tonnerre 

11  est  des  cas  exceptionnels,  imprévus,  où  tuut 
gentilhomme  est  tenu,  par  sa  seule  noblesse,  d'en 
déférer  à  son  roi,  dont  le  jugement  est,  seul,  sans 
appel. 

Axel,    d'une   voix  lente,    grave  et  amôre 

On  oublie  qu'il  a  prononcé.  Oui  suis-je,  au  dire 
même  du  rui?  «  Le  rejeton  de  celui  dont  Véquivo- 


LE   MONDE   THAGIQUE  163 

que  Cl  trouble  incapacité  perdit  sans  retour  la  plus 
riche  épargne  de  l'Allemagne.  »  Verdict  proféré 
sur  des  semblances  et  sans  enquête  —  (pour 
causes,  d'ailleurs  !)  —  devant  un  nom  qui  résume 
sept  siècles  de  hauts  faits.  —  En  supposant  que 
cette  étiquette,  inscrite,  sur  ce  nom,  par  le  roi, 
ne  me  dégage  pas  de  toute  déférence  envers  la  té- 
méraire majesté  de  celui  qui  n'hésita  pas  à  m'en 
offenser,  je  prétends  qu'elle  ne  me  permet  plus, 
en  toute  dignité,  de  lui  notifier...  ce  qui  ne  sau- 
rait jamais  être  qu'une  officieuse  et  secrète  confi- 
dence. Car  celle-ci  prendrait,  aujourd'hui,  l'impli- 
cite caractère  d'un  démenti  formel  au  jugement 
dont  il  osa  ternir,  à  l'étourdie,  l'auguste  mé- 
moire de  mon  père.  Or,  mr  quoi  serait  fondé  ce 
démenti  ?  Sur  des  suppositions,  d'une  autorité 
aussi  contestable  que  celle  de  mon  très  vieil  inten- 
dant, herr  Zacharias?...  Ah  !  je  dis  que  la  loyauté 
la  plus  ombrageuse  ne  m'oblige  nullement  h  ris- 
quer de  me  couvrir  d'un  aussi  stérile  ridicule.  J'ai 
d'autre  emploi  de  mon  temps. 

LE   Commandeur,  lentement 

Ainsi,  j'en  prends  acte,  pouvant  éclairer  votre 
roi,  d'une  parole  mesurée  et  sérieuse  —  qui  dissi- 
perait, peut-être,  l'ombre  que  laissera,  dans  l'His- 
toire, le  nom  de  votre  père,  —  vous  vous  y  refusez  ? 


164  AXEL 


A  X  E  L 


Semblances  de  misons  étrangères  dont  une 
réflexion  de  la  plus  légitime  prudence  met  à  jour  la 
vanité!...  Voici,  en  effet, non  pas  en  songes,  mais 
en   fait,   l'alternative,  quant  à  mon  devoir  fdial. 

En  supposant  qu'après  des  recherches  —  ten- 
tées, à  grands  frais,  sur  la  foi  d'une  sorte  de 
douteuse  légende,  —  ces  problématiques  richesses 
demeurent  introuvées,  il  ne  rejaillirait  de  ceci,  sur 
le  nom  paternel,  que  sarcasmes  irrités,  propos  de 
cupidités  déçues,  arrière-pensées  se  faisant  plus 
calomnieuses  à  l'égard  de  mon  père,  étant  donné, 
surtout,  le  jour  nouveau  sous  lequel  apparaîtiait 
sa  mort,  —  l'universelle  erreur  ne  pouvant  que 
s'en  aggraver. 

En  supposant  les  richesses  brusquement  recou- 
vrées, comme  leur  découverte  entraînerait  des 
flétrissures  inévitables  —  et  du  plus  «  fâcheux  » 
scandale  —  en  ce  qu'elles  atteindraient  sûrement  la 
sécurité,  la  confiance  et  l'honneur  publics  en  leurs 
plus  ((  officiels  ))  représentants,  voici,  à  peu  près, 
la  teneur  de  ce  que  —  au  témoignage  du  Passé  tout 
entier  —  la  Raison  d'État,  qui  prime  toute  équité 
dans  les  causes  de  cet  ordre,  et  que  vous  passez 
sous  silence,  dicterait,  insensiblement,  cà  l'Histoire  : 
voici  ce  que  pourrait  a^tprendre  la  postérité  : 


LE    MO.NDE    TRAGIQUE  165 

On  ne  sait  encore  à  quelle  fin  le  général 
d'Axërsperg,  peu  de  Jours  (ivunt  de  tomber  à 
l'ennemi,  prit  sur  lui,  —  s' entourant  de  pré- 
cautions qui  confondent  et  déconcertent,  — d'en- 
.sevelir,  au  plus  secret  de  l'un  de  ses  plus  reculés 
domaines,  les  immenses  valeurs  dont  il  s'agit. 
L'Histoire  ne  scmrait  être  fixée  sur  les  mobiles 
qui  le  déterminèrent  à  cette  occultation  des  de- 
niers de  l'Allemagne.  —  Toutefois,  son  fils,  Axel 
d'Auërsperg,  par  sa  noble  restitution,  sut  faire 
oublier  ce  que  l'inconséquence  paternelle  offre, 
ici,  d'irrégulier  et  même  d'étrange,  —  et  qui 
avait,  lin  moment,  obscurci  le  blason,  jusque-là 
sans  ombre,  de  cette  illustre  fannlle. 

Oui  :  tel  serait  le  radieux  surcroît  de  renom 
dont  j'aurais  su  rénover  la  mémoire  do  mon  hé- 
roïque père.  Or,  ma  piété  filiale,  plus  sagace  que 
vos  conseils,  m'avertit  qu'en  de  telles  circonstan- 
ces, il  ne  serait  MÈMb:  pas  de  mon  intérêt  familial 
d'exhumer  cette  cause. 

LE   Commandeur 

Et,  vous  persuadant  de  ces  paradoxales  subti- 
Ihés,  vous  acquiescez,  par  une  abstention  singu- 
lière, à  ce  fait  accompli  do  l'erreur  qui  pèse  sur  cette 
cendre  ?  alors,  dis-je,  qu'une  conmiunication  toute 
simple  au  conseil  des  ministres  pourrait,  malgré 


166  AXEL 

VOS  inconsistantes  prévisions,  rendre  à  votre  nom, 
qui  est  aussi  le  mien,  tout  l'honneur  passé! 

Axel 

Oh!  chez  les  miens,  monsieur,  l'on  n'eut  jamais 
que  faire  de  personne  pour  décréter  notre  honneur, 
attendu  que  la  patrie,  fondée,  à  travers  les  siècles, 
par  nos  actes  et  ceux  de  nos  pairs  en  seigneurie 
militaire,  nous  doit  le  plus  pur  du  sien...  —  Nul, 
donc,  ne  saurait  avoir  qualité  pour  contrôler 
l'honneur  de  ceux-là  dont  la  fonction  vive  est  de 
pénétrer  d'un  sens  réel  celui  des  autres  hommes, 
et  nous  nous  soucions  assez  peu  de  l'estime  sans 
valeur  de  ces  passants  (si  nombreux  qu'on  les 
suppose)  qui  se  permettent  une  seule  fois  de  le 
discuter.  Je  n'ai  donc  pas  à  tenir  compte  de  vos 
derniers  propos.  Je  suis  ici  dans  mon  héréditaire 
maison,  foyer  d'exil  en  un  lieu  d'exil,  la  patrie 
n'étant  plus,  pour  moi,  qu'un  emplacement.  Je  n'ai 
pas  à  m'inquiéter  de  ce  qui  peut  être  enterré  aux 
environs  de  cette  demeure,  mon  père  ne  m'ayant 
pas  laissé  d'avis  à  ce  sujet.  Aucune  loi  ne  m'im- 
posant  de  m'en  préoccuper,  nul  ne  saurait  me 
contester  le  droit  d'en  récuser  le  souci. 

LE     COiniAXDELR 

Votre  père  vous  légua  moins  encore  le  devoir 


LE    MONDE    TRAGIQUE  1G7 

de  confisquer  ainsi  le  bien-être  de  plusieurs  mil- 
lions d'innocents.  Au  nom  d'un  grief  que  vous 
croyez  avoir  contre  quelques-uns,  vous  vous  cou- 
vrez d'une  omission  de  la  Loi  pour  faire  peser  sur 
tous  un  ressentiment  aussi  exalté  qu'injuste. 

Axel,     souriant 

En  vérité,  le  moins  disert  des  financiers  du 
plus  minime  des  États  de  l'Occident  se  bornerait, 
en  ce  moment,  à  vous  regarder  en  silence  :  car  il 
est  surprenant  d'entendre  un  homme  de  cour  faii'e 
preuve  d'une  ignorance  aussi  profonde.  Si  vos 
notions  sur  la  nature  de  l'Or  se  limitent  à  celle  de 
le  dépenser,  elles  sont  insuffisantes  pour  qu'il 
soit  permis  de  vous  répondre. 

LE     Commandeur,    impassible,  sans  comprendre 

Une  défaite  gravement  débitée  n'atteint  guère 
qui  défend  l'intérêt  de  tous. 

Axel 

L'intérêt  de  tous  !  But  généreux,  dont,  au  cri 
des  siècles,  les  princiers  spoliateurs  sanctionnè- 
rent, par  tous  pays,  les  exactions  de  leur  bon 
plaisir  et  qui  permet  encore  d'extorquer  la  béné- 
diction des  plèbes  en  les  dépouillant  froidement 
au  nom  même  de  leurs  intérêts.  —   Non,  je  n'ai 


168  AXEL 

pas  à  convier  au  pillage,  ici,  les  champions  ordi- 
naires des  ((  intéréls  de  tous  » . 

LE     Commandeur,    froidement 

Ehbien!  si,  pour  ces  spécieux  motifs,  il  ne  vous 
plaît  pas  de  prendre  sur  vous  l'initiative  d'un 
avertissement  aux  États  intéressés,  laissez  à 
d'autres  le  soin  d'en  assumer  les  responsabilités, 
et  l'on  viendra  bientôt  vous  libérer  de  cet  or  — 
dont  vous  n'avez  que  faire  et  qui  vous  est  étran- 
ger. 

Axel,   calme   et  hautain 

Pourquoi  permettrais-je,  pouvant  m'y  opposer, 
qu'un  ou  deux  milliers  de  brutes  humaines,  à 
votre  solde,  apparus  soudainement  ici,  profanent, 
longtemps  et  de  vive  force,  du  gros  rire  de  leurs 
présences,  le  seul  lieu  d'exil  où  je  doive  ensevelir 
la  dignité  de  ma  vie?  Je  sais  qu'il  peut  sembler 
tout  simple,  à  des  gens  de  loi,  qu'au  nom  de 
cet  «  intérêt  général  »  dont  le  vil  mensonge  vient 
d'apparaître,  —  sous  prétexte,  enfin,  de  recon- 
quérir de  l'or  peut-être  imaginaire,  —  il  soit 
licite  à  des  colonnes  de  déterreurs  de  \enir 
défigurer  cette  terre,  prix  du  sang  glorieux  de 
toute  une  race  que  je  résume,  —  et  saccager  ce 
sol  que  les  miens  foulèrent  filialement  depuis  des 


LE    MONDE    TRAGIQUE  169 

siècles  :  qu'importeraient  ces  allégations  senti- 
mentales! On  me  dédommagerait,  n'est-ce  pas, 
une  fois  abattus  et  déracinés,  de  ces  milliers  de 
vieux  arbres  qui  sont  pour  moi  d'anciens  amis? 
—  Non.  Le  silence  de  la  grande  Forêt  —  marche 
dont  je  suis  le  margrave  —  n'est  pas  à  vendre  : 
il  m'est  plus  cher  que  toutes  paroles  :  c'est  un  bien 
sacré,  dont  je  n'entends  pas  qu'on  m'exproprie  et 
dont  l'or  de  vos  banques  ne  m'indemniserait  pas. 
Et  quand  même  le  prétendu  surcroît  de  «  bien- 
être  »  d'un  million  d'indifférents  devrait  s'ensui- 
vre, je  dis  que,  dans  une  même  balance,  le  poids 
des  cailloux  l'emporterait  vainement  sur  celui  d'une 
pierre  précieuse,  —  et  que  ce  bien-être  n'équili- 
brerait pas,  euÉQuiTK  réelle,  le  dol  que  je  subirais. 

LE  Commandeur 

A  qui  ferez -vous  croire  que  de  telles  richesses 
ne  valent  pas  d'être  recherchées,  fût-ce  au  prix 
de  tous  les  silences? 

Axel,    dédaigneux 

A  moi  seul  :  ce  qui  suffit.  Je  crois  même  avoir 
prouvé,  depuis  longtemps,  que  cette  tâche  ne  m'é- 
tait pas  diflicile.  —  Par  exemple,  il  est  fort  conce- 
vable que  vous  préfériez  l'Or  (dùt-il  n'être  que  fictif) 
à  tous  les  silences,  —  puisque  le  Silence  ne  repré- 


170  AXEL 

sente  rien  pour  vous,  qu'un  bâillement.  En  effet, 
ce  mot,  vide  quand  vous  usurpez  le  droit  de  le  pro- 
noncer, n'a  pas  (bien  que  de  mêmes  syllabes)  l'ombre 
d'une  parenté  avec  celui  que  j'ai  proféré  tout  à 
l'heure.  C'est  en  vain  que  vous  essayez  de  les 
confondre  en  une  même  valeur...  souriant:  acte  de 
faussaire  ou  de  perroquet. 

LE   Commandeur,  impassible 

Enfin,  grâce  à  telle  indication  paternelle  tout  à 
coup  retrouvée,  s'il  vous  advenait  de  découvrir 
ces  grandes  richesses,  quel  serait  donc,  à  vos 
yeux,  le  devoir? 

Axel,    tranquillement 

De  les  enfoncer  encore  plus  sous  terre,  s'il 
m'était  possible,  pour  l'honneur  des  Pauvre?. 

LE    Commandeur,   après    un  sUence 

Espièglerie,  dont  la  durée  serait  brève,  l'àgedes 
réflexions  une  fois  sonné  ! 

AXE[,   grave 

Je  doute  que  cet  âge-là  sonne  jamais  pour  vous. 

LE   Commandeur 

Bien.  Vous  vous  estimez  libre,  paraît-il,  de 
dénaturer,  sciemment,  l'acte  de  celui  qui  ne  déposa 


LE   MONDE    TRAGIQUE  171 

céans  et  pour  mieux  assurer  leur  temporaire  sécu- 
rité, ces  nationales  valeurs  —  qu'afiii  de  les 
remettre  intégralement  aux  fondés  de  pouvoir  de 
l'Allemagne,  l'heure  venue! 

Axel 

Et  c'est  son  heure,  à  lui,  que  les  fondés  de  pou- 
voir de  l'Allemagne  ont  fait  venir.  Doue,  où 
qu'elles  puissent  être,  ici  ou  non,  que  m'importe! 
Qu'elles  dorment!  C'est  bien  le  moins  que  je  par- 
tage avec  tous  le  droit  de  les  ignorer.  Grâce  à  la 
meurtrière  duplicité  de  vos  mandataires,  on  ne 
sait  ce  que  votre  Or  est  devenu  :  l'Allemagne  a 
prescrit  mes  légitimes  droits  d'enquête  sur  l'évé- 
nement qui  explique  et  motive  cette  disparition  : 
le  temps  s'est  appesanti  sur  cette  déjà  vieille  his- 
toire... —  ainsi  soit-il. 

LE  Commandeur,  impassible 

En  conclusion,  vous  connaissez  la  provenance 
des  richesses  enfouies,  —  sans  aucun  doute, 
pour  moi,  désormais, —  sous  votre  terre!  Les 
annuler  ainsi,  c'est  encore  en  disposer;  or,  quel 
droit  pouvez-vous  invoquer  sur  elles? 

Axel 
Celui  d'en  sauvegarder  l'oubli. 


172  AXRL 

LE   Commandeur 
A  quel  litre? 

Axel,   se   levant,  calme  et  sombre 

Au  titre  signé  du  sang  qui  les  couvre  —  et  les 
paya. 

Après  un  assez  long  instant  : 

J'ajouterai,  cependant,  une  chose  sur  laquelle 
vous  ne  me  questionnez  pas.  11  est,  en  Allemagne, 
tant  d'infortunés,  dont  l'aiïamée  détresse  —  votre 
œuvre,  à  vous  autres!  —  écœure  ceux  qui  vous 
regardent,  —  qu'il  serait  un  peu  vil  de  s'exclure 
tout  à  fait  du  droit  de  les  secourir,  —  au  cas  où, 
par  exemple,  l'Or,  dont  nous  parlons,  s'offrirait, 
ABSOLUMENT,  commo  uuo  trouvaillc. 

En  effet,  rayé  des  mémoires,  prescrit  par  d'offi- 
ciels décrets,  renoncé  de  ses  indemnisés  titulaires, 
cent  ans  auraient,  en  vérité,  passé  sur  lui  sans 
l'affranchir  davantage.  Qu'eu  reste-t-il?  une  lé- 
gende. —  S'il  est  encore,  ses  effigies  en  font  une 
sorte  de  mine  armoriée,  —  gisante,  on  ne  sait  où, 
sous  la  Forêt.  Cette  vacante  merveille  est  donc  à  la 
merci  de  qui  en  sera  le  prédestiné,  s'il  est  conduit 
vers  elle  par  un  décret  de  cette  Nécessité  qui 
veille  aux  fortunes  des  humains.  Oui,  son  légal 
héritier  sera  le  premier  voyageur  qui  —  le  sol 
ayant  manqué  sous  ses  pas  —  s'engagera,  chan- 


LE    MONDE    TRAGIQUE  173 

celant  et  à  l'aveugle,  dans  les  allées  où  flamboient 
ces  richesses  mortes.  Pourquoi?  Parce  qu'il  n'en 
recevra  l'investiture  que  du  Hasard,  leur  unique 
propriêliiire ,  auj o u rd' h u i . 

Eh  bien  !  nul  écrit  ne  me  livra  le  secret  du 
lieu  sourd,  voûté  de  terre  et  d'ombre,  où  dort 
l'impérial  trésor  germain.  Mon  père  ne  m'est  pas 
apparu  pour  me  le  révéler.  Si  donc  il  s'oflTrait  à 
moi-même,  tout  à  coup,  sans  que  je  me  sois  rendu 
coupable  d'une  seule  recherche,  —  c'est-à-dire 
ayant  gagné,  moi  aussi,  de  n'être  pour  lui  qu'un 
passant,  —  au  nom  de  quels  emphatiques  remords 
ou  de  quels  mensongers  scrupules  me  soustrairais- 
je  au  royal  devoir  de  défendre  sa  valeur  contre 
les  bas  usages  où  tant  de  vivants  ne  manqueraient 
follement  pas  de  le  profaner?  Pourquoi  rejetteraip- 
je  au  Destin  —  dont  j'ai  bien  accepté  la  vie  !  — 
le  lourd  présent  nouveau  qu'il  semblerait  m'en- 
joindre,  alors,  de  dispenser?  Encore  une  fois, 
n'ayant  rien  tenté  pour  conquérir  cet  héritage,  le 
sachant  ici,  je  me  sentirais  sacré  pour  m'en  saisir, 
s'il  venait  à  moi  du  fond  de  l'Inconnu.  Tout  im- 
mense qu'il  pût  alors  m'apparaître,  en  sa  rayon- 
nante horreur,  je  tiens  qu'il  serait  pour  moi... 
comme  la  bourse  perdue,  qu'un  pèlerin  heurte 
du  pied,  le  soir,  sur  la  route,  —  alors  que  ses  yeux 
n'étaient  cependant  fixés  que  sur  les  étoiles! 


174  AXEL 

LE  Commandeur 

Je  songe,  simplement,  à  ceci,  moi,  —  que  le 
sous-terre  appartient  à  l'Etat  :  —  si  donc,  ayant 
eu  vent  de  ce  grave  secret,  l'on  envoyait  ici  quel- 
ques compagnies  de  mineurs  et  de  pionniers  mili- 
taires, vous  seriez  bien  obligé  de  laisser  l'État 
reprendre  son  bien,  car  leurs  escouades  seraient 
peu  sensibles  à  la  superbe  de  vos  propos. 

MlKLAUS,    HaRTWIG   ET  GOTTHOLD, 

avec  un  rire  bref,   assuré    et  sonore 

Oh,  hô  ! 

LKRO,  avec  un   léger  haussement  d'épaules 

C'est  à  regretter  de  n'a^■oir  pas  envie  de  rire. 

Axel,    au    commanrleur 

Illusion!  —  Pas  un  coup  do  pioche  ne  tomberait 
ici,  pas  un  de  ces  infortunés  ne  sortirait  des  alen- 
tom's.  Et...  ce  n'est  que  pour  éviter  les  émana- 
tions pestiférées  qui  pourraient  se  dégager  de  leur 
oiseux  carnage,  que  je  préfère,  précisément,  vous 
tuer  seul. 

LE  Commandeur 

Ah  çà,  je  rêve  !  Vous  essayeriez  une  rébellion 
contre  la  Loi?  contre  les  Etats?  contre  le  roi? 


LE    MONDE    TRAGIQUE  175 

Axel,    avec  un  dédain   grave 

Seul,  je  sais  quels  vastes  dangers_,  quelles  embû- 
ches mortelles,  recèle  et  peut,  soudain,  accuser  cette 
Forêt  militaire  où,  depuis  trois  siècles,  nous  com- 
mandons! Quatre  ou  cinq  cents  soldats,  dépêchés 
contre  ce  sol,  ne  feraient  pas  vingt  lieues,  sous  bois, 
vers  ce  donjon,  sans  que,  par  une  simple  catastrophe 
accidentelle,  le  terrain  qu'ils  couvriraient  ne  se 
retourucât  sur  leur  disparition,  les  rendant  pareils  à 
l'Or  qu'ils  seraient  venus  chercher.  —  Résultat  ; 
lorsque  de  telles  incidences  entravent  les  débuts 
d'une  entreprise  déjà  vague  et  douteuse,  on  diffère 
de  se  risquer  en  de  nouvelles  menées  pour  d'aussi 
hasardeux  bénéfices  ;  le  temps  passe  en  indécisions, 
en  enquêtes  vaines,  en  commentaires  :  le  soucieux 
oubli  vient...  —  bref,  les  choses  resteraient  en 
l'état,  selon  mon  occulte  volonté. 

LE   Commandeur 

Supposé  que  vous  n'ignoriez  pas  ce  que  peuvent, 
partout,  quelques  centaines  d'hommes,  disciplinés, 
un  millier,  au  besoin,  sagement  conduits,  —  ce 
serait  donc  à  cette  criminelle  folie  que  se  résou- 
drait, froidement,  votre  conscience  ? 

Axel,  souriant 

Ici,  je  n'ai  plus  de   comptes  à  rendre  ;  sur   ce 


176  AXEL 

point  je  ne  puis  admetti-e  de  juge.  Assentiments, 
blâmes,  stupeurs,  me  trouveraient  également  in- 
sensible ;  —  en  ma  «  conscience  »,  j'ai,  seul,  qualité 
pour  délibérer,  je  décide  :  —  et  tout  est  dit. 

LE  Commandeur 

Ces  éhontées  convictions  ne  sont  que  surhu- 
maines, monsieur,  ce  qui  est  peu  de  chose. 

AXET,    se   levant 

Libre  à  vous  d'essayer  en  vain  do  le  croire. — 
Mais,  la  valeur  de  vos  motifs  étant  réduite  à  néant, 
les  débals  sont  clos  —  et  nous  ne  serrons  pas  le 
fer,  en  nos  poings,  pour  discuter  davantage. 

Voyant  le   Commandeur  d'Auërsperg  sourire   à  cette  parole, 
il   reprend,   brusquement,   et  —  redevenu  farouche: 

Ah!  l'on  voit  que,  fort  de  notre  parole  jurée, 
tu  te  fies  aveuglément  à  ta  science  en  cette  arme. 
Mon  serment  devrait  te  prouver  quelle  foi  con- 
traire je  dois  aussi  nourrir  pourvouloir  consacrer, 
par  le  mystérieux  sang  d'un  loyal  combat,  mes 
droits  au  silence  et  à  l'oubli,  —  surtout  alors  qu'il 
me  serait  si  loisible  de  t'annuler  sans  péril.  — 
Eh  bien,  je  te  le  prédis  :  tu  ne  sortiras  pas  de 
mon  épée.  Ya,  c'est  comme  si  tu  avais  rencon- 
tré le  tonnerre.  Je  vais  te  sui)primer  sans  colère, 


LE    MONDE    TRAGIQUE  177 

comme  on  écarte  une  pierre  de  son  chemin,  — 
sans  que  ta  mort  interrompe,  en  mon  esprit,  le 
cours  d'une  seule  de  ces  pensées  —  plus  hautes 
que  ce  qui  nous  occupe  —  et  qui  te  sont  incon- 
nues. Tu  es  néant  et  je  te  nie,  sans  craindre  un 
seul  remords.  Je  ne  l'en  veux  pas,  je  ne  te  vois 
pas.  Pour  moi,  tu  es  inanimé  :  tu  es  l'éternel 
phalène  qui,  de  lui-même,  est  accouru  se  détruire 
à  l'éternel  flambeau.  —  Sur  ce,  vous  voici  pré- 
venu. J'ai  dit. 

LE     COM.MANDELK,    à   lui-même 

Oh!  je  veux  en  apprendre  encore,  avant  de  le 
tuer!  —  Haut,  froidement.  — Tu  ui'as  distrait,  tu  t'es 
fatigué  ;  c'est  le  plus  clair  de  ta  harangue.  Résu- 
mons. Tu  veux  soustraire  à  différents  Etats  de 
l'Allemagne  des  sommes  absolument  démesurées 
et  —  je    te  gène.   Bien.    En    ces  conjonctures, 

comte...    il  laisse  tomber  son   épée   dédaigneusement,   je    116 

me  bats  plus.  Je  n'ai  vraiment  pas  à  faire  cet  hon- 
neur à  des  larrons,  —  fussent-ils  de  ma  famille. 

Axel,     tranquille   et  grave,  à  haute  voix 

Si  mon  trop  secourablo  père  ne  vous  eût  ac- 
cordé, par  fatigue,  jadis,  l'iionneur  de  toucher  sa 
main  —  et  de  vous  apparenter  (en  son  indulgence 
distraite,  qui,  depuis  deux  heures,  vous  protégea), 

12 


178  AXEL 

—  j'eusse  fait  justice  plus  tôt  de  cette  mauvaise 
foi,  de  cette  forfanterie,  do  cette  creuse  impu- 
dence :  —  fuiissons-en. 

Paisiblement,    et   comme  notifiant  une  chose  laute    simple  : 

^lon  burg  fut  la  clef  militaire  d'une  marche  de 
TAllemagne.  Un  rescrit  impérial  investit  le  suze- 
rain de  ce  lieu  du  droit  de  justice  basse  et  haute, 

même  en  temps  de  paix,  a  Ukko,  lui  indiquant  une  ca- 
rabine: —  Donc,  au  nom  de  ce  mandat  héréditaire, 
prends  cette  arme  :  ajuste  cet  homme  au  cœur 
et,  —  s'il  ne  relève,  à  l'instant,  son  épée,  —  feu! 

Uk'ko  s'est  précipité  vers  la  muraii-le,  asaisi  l"arme,  ena 
fait  jouer  la  batterie,  est  revenu  se  placer  à  trois  pas 
du  CoiniiKuideur  et  1;;  met  brusquement  en  joue. 

LE    CoMM  AN  DEU  P.,    suriiris  et  devenu  plus  pâle 

Là-bas,  en  Prusse,  on  sait  que  je  suis  ici. 
Vous  aurez  donc  à  rendre  compte  de  vos  actes  et 
de  vos  dires.  Pour  couvrir  un  assassinat,  vous  ar- 
guez, sciemment,  d'un  droit  mort,  d'un  grade 
féodal  que  la  désuétude  abrogea.  Vous  feignez 
d'ignorer  en  quel  siècle  nous  vivons. 

Axel,    IndilTérent 

Oh!  faites-vous  dater  de  demain,  si  bon  vous 
semble.  Moi,  je  suis. 


LE    MONDE    TRAGIQUE  179 

LE     (jO  M.M  AN  DEU  K  ,    avct;  une  crispatiou  de  froide  colère 

Laissez-clone!  C'est  vous  qui  ne  parlez  que 
d'hier,  étant  l'imprévoyant  de  demain.  Je  me 
contente,  moi,  monsieur,  d'être  un  homme  doué 
de  quelque  raison,  de  ne  dater  que  du  siècle  où 
j'existe,  —  d'être,  seulement,  un  homme  d'uu- 
jourd'hni. 

Axel 

Alors,  prenez  garde  :  il  est  tard. 

LE      Commandeur,  se  contenant  encore,   mais   frémissant, 
presque    à   lui-même 

Me  voir  contraint  de  coucher,  moi-même,  sur 
le  carreau,  cet  exalté  solennel,- alors  que,  sur  ses 
paroles  rapportées  au  roi,  quelque  bonne  poignée 
de  gardes-policiers,  sur  simple  licence  d'extradi- 
tion, s'en  viendrait,  incontinent,  le  garrotter  en 
cette  masure  et  l'emporter,  muselé,  dans  une 
forteresse  ! 

UKKO,    à   demi-voix 

Un  signe,  et  je  fais  feu,  monseigneur. 

LE     Commandeur,    se  croisant  audacieusement   les   bras 

Eh  bien,  assassinez!  —  ou,  selon  votre  parole 
engagée,  répondez,  nettement,  à  cette  suprême 


180  AXEL 

question  :  Où  suis-je  et  qui  c/es-vous  ?  —  Seu- 
lement, cette  fois,  soyez  précis,  exact  et  clair,  je 
vous  prie.  Dans  le  monde,  nous  n'estimons  guère 
les  faiseurs  de  phrases. 

Axel,    après  un  mouvement  d'impatience 

On  ne  leur  préfère  pas,  ici,  les  diseurs  de  riens. 
Ah!  tu  oses  me  braver  jusqu'à  me  sommer  de  te- 
nir, envers  ta  curiosité,  plus  que  ma  parole! 
Sombre  :  Eh  Lieu,  —  sois  satisfait,  a  rkko  :  Relève 
ton  arme,  un  instant.  Trois  fois  ce  chambellan 
nous  menaça  de  ses  rois,  de  ses  gens  d'armes  et 
de  ses  pareils,  —  la  roue  de  ce  paon  se  réduisant, 
paraît-il,  à  faire  montre,  ainsi,  des  clefs  brodées 
au  dos  de  son  paisible  uniforme  :  —  vraiment, 
ceci,  à  la  fin,  mérite  le  vertige!  Qu'il  apprenne 
donc  où  il  est  et  qui  Je  suis  :  —  je  jure  qu'il  n'aura 
pas  le  temps  de  l'oublier. 

11  prend  son  épée  par  le  centre,  s'approche  du  Com- 
mandeur, qui,  bras  croisés,  le  regarde  —  et,  de  la  poi- 
gnée, lui  touche  l'épaule  : 

—  Vous  êtes  en  cette  unique  Forêt  dont  la  nuit 
couvre  cent  lieues.  Elle  est  peuplée  de  vingt  mille 
forestiers,  aux  dangereuses  carabines,  —  anciens 
soldats  nés  d'un  sang  qui  m'est  héréditairement 
fidèle.  —  J'y  veille,  central,  en  un  très  vieux 
logis  de  pierre,  qui  repoussa  trois  sièges,  déjà. 


LE    MONDE    TRAGIQUE  181 

Des  bords  de  mon  fossé  jusqu'aux  lisières  les 
plus  reculées,  villages  et  hameaux  se  commandent  ; 
—  à  peine  cinq  jours  suffiraient  pour  que  tous,  cà 
la  fois,  fussent  au  courant  d'un  ordre  émis  de  cette 
muraille,  —  d'un  avis,  plutôt  !  car,  pour  peu  que  l'on 
soit  aimé,  un  avis  revient  cà  mieux  qu'un  ordre, 
et,  dans  ces  bois,  les  cœurs  sont  redevenus  à  ce 
point  sauvages  que  vous-même  n'y  trouveriez  pas 
un  traître.  Qu'importerait,  d'ailleurs  !  Toute  sur- 
venue, rcrs  Dwi,  d'un  ou  de  plusieurs,  m'est  bien- 
tôt signalée  :  —  selon  le  nombre,  l'on  se  prémunit 
et  l'on  se  tient  sur  ses  gardes,  à  tontes  approches. 
Une  fois  entré  dans  les  successives  étendues  de  la 
Forêt,  comment  vivre,  s'orienter,  s'abriter  de  nuit, 
avancer  enfin,  sans  être  aperçu?  Dénmni  de  mon 
secours  direct,  —  seriez-vous  arrivé  jusqu'à  moi? 
Non.  Plusieurs  jours  avant  votre  présence  ici,  le 
vent  m'avait  appris,  en  effet,  que  deux  cavaliers... 

S'arrêtant    soudain    et    le    regardant    de    ses    j-eux    clairs    :     et, 

même,  une  —  femme... 

Un  instant  de  silence  :  —  puis,  à  lui-même  —  et  comme  ayant,  défini- 
tivement, statué  sur  un  doute,  à  la  vue  de  l'impassibilité  attentive  du 
Commandeur  : 

—  (Ils  ne  se  connaissent  pas\ 

Reprenant,  avec  froideur,  la  phrase  interrompue  : 

...  cheminaient  vers  ma  demeure.  Us  étaient  suivis, 


182  AXEL 

épiés,  écoutés.  —  Je  vous  ai  donc  adressé  les  gui- 
des qui  vous  ont  amenés  à  mon  seuil  en  moins 
de  six  journées.  —  Vous  avez  parlé,  tout  à  l'heure, 
d'un  ((  piquet  de  policiers  »,  dépêchés  vers  ce  don- 
jon, pour  s'y  saisir  de  ma  personne?...  Qu'en  res- 
terait-il, bientôt,  sous  les  rainées,  à  mon  bon  plaisir. 
—  si,  au  contraire,  je  ne  les  faisais  guider,  h  leur 
tour,  jusqu'à  mon  pont-levis  —  abaissé,  devant 
eux,  au  nom  du  roi?  —  Tenez!  ils  entreraient,  —  et 
d'un  air  de  commandement,  sans  doute  I  —  dans  la 
cour  militaire  de  ce  château. . .  —  Alors,  sans  même 
déranger  un  seul  de  mes  serviteurs... 

11  marche  vers  une  croisée,  Touvre  —  et,  d'un  coup  de 
son  sifflet  de  chasse,  perce  les  bruits  de  l'averse  et 
de  Tombre. 

D'horribles  aboiements,  mêlés  d'un  fracas  de  chaînes, 
retentissent;  on  distingue  de  nombreux  chocs  de 
masses  lourdes  se  ruant  contre   une   porte  massive. 

...  oui,  j'ai  là,  vous  entendez?  une  trentaine  de 
dogues  d'TJlm,  de  la  grande  race  fauve,  des  chiens 
de  guerre.  Cette  meute  féroce,  n'obéissant  qu'à 
moi,  m'est  utile  pour  les  chasses  de  nuit  :  elle  bat, 
sans  cesse,  mes  alentours,  en  Forêt.  En  peu  d'in- 
stants, elle  ne  laisserait,  de  vos  hommes,  sur  l'herbe 
et  le  pavé,  que  des  os  sanglants.  —  Certes,  je  sau- 
rais déplorer,  très  haut,  cet  événement,  —  d'une 
si  imprévue  soudaineté...   que  je  me  serais  vu 


LE    MO.NDE    THAGIQUE  183 

privé  du  temps  de  le  conjurer,  —  de,  même,  savoir 
V objet  de  cette  députation  !  —  Et  j'en  gourmande- 
rais,  officiellement,  mes  chiens,  devant  tout  le  per- 
sonnel de  ce  château,  car  je  ne  veux  point  passer 
pour  un  rebelle!...  Seulement  je  pense  qu'après 
deux  ou  trois  de  ces  contre-temps,  l'on  cesserait  de 
m'adresser  ce  genre  de  visiteurs.  —  Laissez  donc 
là  de  puériles  menaces,  qui  font  sourire  ces  vieux 
soldats  et  cet  enfant. 

Au  plus  léger  indice,  au  seul  pressentir  de 
meurtriers  envoyés  contre  moi,  —  lesquels,  ai-je 
dit,  périraient,  sans  doute,  en  quelque  ravin,  dès 
les  premières  étapes,  —  je  prendrais  l'ofTensive,  ne 
devant  plus,  dès  lors,  considérer  les  Princes  qui 
en  agiraient  de  cette  sorte,  envers  moi,  que  comme 
simples  agresseurs  en  un  duel  où  l'arme  choisie 
par  eux  serait  l'assassinat.  —  Non,  je  n'aurais 
pas  à  décliner  l'arme  préférée  de  tels  rois.  Ne 
seraient-ils  pas^  d'ailleurs,  les  fils  de  ceux-là,  chefs 
de  toutes  dynasties,  qui  se  révoltèrent,  un  jour, 
au  fond  du  Passé,  contre,  aussi,  leurs  souverains 
et  les  supplantèrent?  —  Je  m'efforcerais,  leur 
prouvant  la  parité  de  ma  nature  avec  celle  de 
leurs  aïeux,  (sur  ce  point-là,  du  moins)  —  de  me 
rendre  digne,  ainsi,  de  Y  honneur  qu'ils  me  feraient, 
inconsciemment  ou  non. 

En  vérité,  je  dispose,  ici,  de  quelques  surs  coups 


ISi  AXEL 

de  feu.  J'ai,  sous  la  main,  de  par  la  Forêt,  bon 
nombre  de  mineurs,  —  bras  fermes,  faces  rudes,  — 
qui  se  souviennent  de  la  sujétion  que  subirent^ 
aux  armées,  leur  jeunesse,  et  dont  leurs  épaules 
gardent  encore  les  sillons  mal  cicatrisés  par  le 
temps.  Nul,  hors  moi  seul,  ne  peut  se  rendre 
compte  du  vieux  ressentiment,  tout  à  fait  glacé, 
qui  s'endurcit,  en  leurs  veines,  alors  que,  le 
poing  crispé  sur  leur  pic,  ils  se  perdent,  au  pro- 
fond des  souterraines  galeries,  en  songeant  à  vos 
aimables  Princes.  —  litre  envoyés,  en  exécuteurs, 
en  telle  capitale,  pour  y  guetter,  entre  les  journa- 
lières occasions,  celle  oii,  d'une  balle  vive  et  bien 
ajustée,  l'on  peut  frapper,  à  coup  sûr,  un  roi, 
serait  pour  eux  une  ivresse  ardente,  la  seule  dont 
ils  aient  une  soif  telle  —  qu'ils  l'étancheraient, 
volontiers,  au  prix  convenu  avec  vos  bourreaux. 
Vous  admettrez  bien  qu'il  me  reste  assez  d'or  poui" 
les  défrayer  en  ces  entreprises,  —  et  que  l'en- 
semble d'un  «  régicide  »,  comme  on  dit  dans  les 
villes,  serait  même  assez  subtilement  conçu  par  moi 
pour  que  leur  bon  retour  fût  pins  que  présumable. 
.l'ai  donc  tout  lieu  de  croire  encore  qu'après 
deux  ou  trois  de  ces  avertissements  et  coïnci- 
dences, les  augustes  successeurs  de  mes  antago- 
nistes à  couronne  ne  troubleraient  plus  ma  soli- 
tude ..  ceci  d'autant  mieux  qu'en  mon  impitoyable 


LE    MONDE    TRAGIQUE  iSo 

persévérance,  je  ne  me  fatiguerais  pas  le    pre- 
mier. 

Supposons,  maintenant  —  (ne  faut-il  pas  tout 
prévoir?)  —  que,  sur  des  suggestions  de  conseillers 
tels  que  vous,  tel  chef  de  l'une  des  «  patries  »  de 
l'Allemagne,  irrité,  à  la  longue,  de  plusieurs  insuc- 
cès coûteux  et  menaçants,  —  ne  pouvant  tolérer  la 
constante  humiliation  de  ses  ordres  formels,  — 
sur  quelques  soupçons,  aussi,  peut-être,  de  ces  faits 
«  révoltants  »  et  commençant  à  se  défier,  d'une  fa- 
çon plus  réfléchie,  non  seulement  de  moi  mais  de 
mon  taciturne  entourage,  —  supposons,  dis-je,  — 
puisqu'enfiii  l'on  ne  saurait  imaginer  jusqu'à 
quelles  résolutions  Y  «  indignation  »  d'un  Prince 
peut  le  conduire  I  —  que  ce  roi  légal  envoyât 
brusquement  des  forces  un  peu  sérieuses,  —  huit 
ou  dix  mille  honmies,  par  exemple,  —  avec  mission 
d'occuper  militairement  la  Forêt-Noire,  de  raser 
ma  muraille  et  de  m'amener  mort  ou  vif!  Ceci, 
uniquement,  afin  que  «  Force  reste  à  la  Loi  ». 

Au  nom  du  Droit  humain,  je  déclare  que  guer- 
royer un  exilé  solitaire,  à  peine  coupable  de  légi- 
time défense,  de  silence  et  de  liberté,  —  bien  dé- 
cidé, en  tout  cas,  à  sauvegarder  son  isolement 
jusqu'à  se  faire  sauter  plutôt  que  de  se  rendre,  - 
oui,  je  prétends  que  guerroyer  cet  homme  sprait 
un  acte  digne  des  risées  de  1  Histoire,  du  mépris 


186  AXEL 

des  nations,  —  et  sans  honneur  pour  le  pays. 
N'importe!...  Grâce  à  ceux  des  miens,  qui,  —  à 
force  d'années,  avec  cette  héréditaire  patience  dont 
je  fais  preuve  en  ce  moment,  —  ont  armé  mon 
donjon,  jesuisprèt  à  défier  ces  belliqueuses  fantai- 
sies. Etant  d'une  race  de  soldats  et  connaissant 
l'exacte  étendue  de  sol  qu'un  corps  de  dix  mille 
hommes,  divisé  en  colonnes  d'assaut,  d'attaque  et 
de  soutien,  peut  occuper  ici.  mes  dispositions  sont 
prises  depuis  longtemps. 

Le  comte  Axel  d'Auërsperg  revient  s'asseoir,  —  en 
sa  précédente  attitude,  accoudé  auprès  des  lumières  de 
la  table.  —  Le  fracas  du  tonnerre,  les  circonvolutions 
du  diluvial  orage,  depuis  quelques  instants,  semblent 
s'être  rapprochés,  resserrant  les  hauteurs  du  burg 
comme  pour  une  suprême  étreinte. 

Tout  d'abord,  vous  apprendrez  qu'autour  de 
moi  le  pays  montueux  et  boisé  s'oppose  à  toutes 
avancées  d'artillerie  :  ce  sont,  en  effet,  de  tous 
côtés,  aux  lointains,  de  circulaires  et  larges 
vallées,  de  torrentielles  rivières,  des  myriades  de 
roches,  —  et  d'énormes  arbres  si  pressés  entre 
eux  que,  sciés  à  leurs  bases,  ils  s'étayent  les  uns 
les  autres  sans  pouvoir  tomber  :  leur  chute, 
d'ailleurs,  entraverait  la  marche  d'une  armée.  — 
Engager  des  canons  au  milieu  d'une  pareille  con- 
trée, en  vue  de  me  battre  en  brèche,  exigerait. 


LE   MONDE   TRAGIQUE  187 

en  vérité,  de  bien  lourds  —  et  bien  stériles  — 
sacrifices  de  sang,  de  temps  et  d'or...  même 
pour  subir  d'être  repoussé.  Aucune  cavalerie 
ne  pourrait  se  mouvoir  en  cette  région,  —  dont  les 
cartes  militaires,  d'âge  en  âge  rectifiées  selon 
les  usages  nouveau.x,  sont  entre  mes  seules 
mains;  j'ajouterai  que  je  n'aurais  pas  attendu  l'ir- 
ruption soudaine  de  régiments  cimeniis,  pour  en 
connaître.  Il  faudrait  donc  d'autres  éléments  pour 
m'âttaquer.  —  De  grosses  troupes  de  pied,  aven- 
turées dans  l'e.xceptionelle  Forêt,  sembleraient, 
seules,  pouvoir  parvenir,  bien  que  malaisément 
et  en  désordre,  aux  approches  de  mes  douves,  là- 
bas.  —  c'est-à-dire  sous  mon  perpétuel  feu  direct, 
avant  tous  ouvrages. 

Car  les  créneaux  oubliés  de  ce  château-fort  furent 
pourvus,  en  d'autres  temps,  de  quarante-huit  piè- 
ces de  siège,  oh!  toujours  bien  luisantes,  et,  sur 
un  appel,  elles  seraient  desservies,  fût-ce  demain, 
par  une  garnison  de  rudes  vétérans,  —  leurs  fami- 
liers. —  De  la  hauteur  que  domine  ce  burg,  leur 
puissant  feu  plongeant  couvre  plus  de  deux  lieues 
de  zone,  et  le  terreau  de  cette  zone  est  tenu  con- 
stamment en  état  de  fournir,  en  deçà  des  tranchées, 
de  très  suffisantes  ressources  de  pain,  de  vivres, 
d'eau,  de  munitions  même.  Quant  à  mes  casema- 
tes, leurs  soutes  demeurent,  comme  par  le  passé, 


188  AXEL 

approvisionnées  pour  une  longue  résistance.  De  là, 
même,  cette  relative  pauvreté  dont  je  suis  fier. 
C'est  pourquoi  nul  acte  d'autorité,  révélant 
ma  réelle  puissance,  ne  me  déclarerait  ouvertement 
en  révolte,  aux  approches  hostiles.  —  Rien.  Les 
interminables  étendues  d'arbres,  de  fondrières, 
de  précipices  et  de  fossés,  garderaient  leur  aspect 
d'abord  champêtre,  puis  sauvage,  —  et  les  pre- 
mières lignes  d'infanterie,  en  y  pénétrant,  n'y 
entendraient,  de  village  en  village,  que  la  roue 
des  cordiers,  la  cognée  des  bûcherons,  le  paisible 
marteau  des  sabotiers,  le  murmure  des  sources,  la 
chanson  des  berceuses.  Rien  ne  décèlerait  une  ré- 
sistance, un  danger.  A  peine,  selon  les  chemins  choi- 
sis, prendrais-je  quelques  mesures  nouvelles,  moi, 
dans  ce  manoir,  sur  un  rayon  de  cinq  à  six  lieues 
de  mes  tranchées.  —  En  elfet,  pourquoi  mettre 
sur  pied  ceux  que  je  pourrais  appeler  mon  peuple, 
avant  l'instant  précis  où,  forcément  attaqués  eux- 
mêmes,  la  Forêt  deviendrait  un  peu  plus  sombre? 
Au  premier  bourg  molesié  parles  troupes  surve- 
nues, tous  se  replieraient,  d'eux-mêmes,  ici!  Pour 
la  défense  en  Forêt,  nous  avons  une  formation  tout 
à  fait  ignorée  de  vos  soldats,  et  qui  leur  serait 
accablante,  —  foudroyante,  même,  je  crois  en  être 
bien  assuré!  —  De  sorte  que,  soudain,  par  quel- 
que nuit  noire,  pendant  le  sommeil  alourdi  de  vos 


LE    MONDE    TRAGIQUE  189 

milliers  d'hommes,  voici  que  les  clairières  devien- 
draient des  fournaises,  et  que^  dans  l'étoufTement 
des  bois  embrasés,  les  éclats  de  mine  se  compli- 
queraient des  crépitements  de  milliers  de  cara- 
bines, et  que  l'aurore  éclairerait  une  simple  tuerie 
continue.  L'hiver,  ce  serait  encore  plus  bref,  plus 
terrible  :  car,  en  ces  terrains,  travaillés  depuis  d'an- 
ciennes années,  je  détiens  de  vastes  moyens  d'en- 
sevelissement —  et  pouvant  utiliser  ces  millions 
de  combattants  qui  ne  reculent  pas  et  qu'on  appelle 
des  arbres,  je  sais  comment  on  affame,  comment 
on  émiette,  comment  on  neutralise  des  forces... 
qui,  d'ailleurs,  seraient  bien  loin  d'être,  à  tous 
égards,  équivalentes  à  celles  dont  j'aurais  pris  le 
commandement.  —  En  simulant,  même,  une  dé- 
faite, il  est  deux  sentiers  qui  pourraient  conduire  des 
colonnes  d'assaut  jusqu'à  mes  plateaux  verdoyants 
et  mon  fossé  :  je  puis,  non  seulement,  de  leur, 
sommet,  y  pousser  de  colossales  roches  arron- 
dies, dont  l'effet  d'écrasement  serait  inévitable, 
mais,  en  quelques  coups  de  mines,  grâce  aux 
anciens  caveaux  de  guerre  qui  les  longent,  je  puis 
en  effondrer  le  sol  jusqu'à  donner  à  ces  sentiers 
une  inclinaison  telle...  qu'elle  rendrait  tout  à  fait 
inexpugnable  ce  vieux  donjon, —  dont  le  feu, 
dès  lors,  serait  un  achèvement.  Je  trouverais 
chimérique  de  vouloir  fixer  le  chiffre  des  fuyards, 


190  AXEL 

qui  —  sans  abris,  ni  guides,  ni  vivres,  égarés 
dans  les  ])ois,  —  traqués  à  mort  par  les  miens, 
essayeraient  de  gagner  les  lisières,  pour  aller  por- 
ter à  leur  pays  la  nouvelle  de  l'inquiétant  dé- 
sastre. —  Celui-ci,  bientôt,  serait  suivi  de  la  sur- 
prise de  telle  prochaine  ville  forte,  d'un  appel  aux 
seigneuries  mécontentes,  el,  sans  nul  doute,  de 
la  guerre  civile,  en  Allemagne.  A  l'issue  d'un  ou 
deux  combats  livrés  d'après  un  plan  d'hostilités 
déjà  bien  mûri,  je  sais  quel  coupable  je  ferais 
dispai'aitre.  —  Mon  droit  demeurerait  intact;  — 
car...  serait-ce  moi-même  f|ui  me  serais  mis  hors 
la  loi? 

C'est  là  V endroit  où  vous  êtes,  monsieur  le  cham- 
bellan. Quant  à  «  moi  »,  je  suis,  tout  simplement, 
un  songeur  assez  peu  commode,  qu'il  serait  peut- 
être  sage,  à  vos  rois,  de  ne  point  braver.  Sur  ce,  — 
(pour  en  finir  avec  les  paroles,  cette  fois,  n'est-ce 
pas,  entre  nous),  —  vous  avez,  j'imagine,  entendu 
parler...  d'un  jeune  homme  des  jours  de  jadis, 
qui,  du  fond  de  son  château  d'Alaniont,  bâti  sur 
ce  plateau  syrien  surnommé  le  Toit  du  monde, 
contraignait  les  rois  lointains  à  lui  payer  tribut? 
—  On  l'appelait,  je  crois,  le  Vieux  de  la  Mon- 
tagne? —  Eh  bien... 

Sur  un  signe,  Gollhold  et  Miklaus  ont  repris  leurs  tor- 
ches; —  Axel  se  lève,  i>uis,  éclairé  des  rouges  reflets 


LE    MONDE    TRAGIQUE  191 

de  toute  la  salle,  regardant  son  adversaire,  et  d'une 
voix  tranquille  : 

...  eh  bien,  je  suis,  moi,  le  Vieux  de  la  Forêt. 

LE  GoMil  A  NDEU  R,  un   peu  hagard,    mais    devenu   grave, 
le  toisant  des  pieds  à  La  tète,  comme  par  contenance 

Rebelle!  Vous  osez  prendre  —  de  tels  droits!.. 

A.\LL,    une   flamme  aux  yeux 

Nul,  jamais,  n'eut  d'autres  droits  que  ceux 
qu'il  prit  —  et  sut  garder.  —  Et,  sachez-le,  je 
compte  les  prendre  tous!  à  la  première  menée 
de.  .  vos  maîtres. 

LE    L^OM.^J  A?s  DEUR,    l'observant,  et   à   demi-voix 

Pouvant  être  roi,  pourquoi  ne  pas  le  devenir? 

Axel,    montrant,  de  son  épée,  l'épée  étendue  à  terre 

J'ai  d'autres  soucis. 

Un  profond  silence. 

f.E    Cl  03IM  ANDE  UR,  avec  un  sourire  glacé  et  pâle,  et  comme 
en  prenant  son  parti 

Décidément,  vous  faites  de  moi  ce  que  vous 
voulez!  Allons!  coupons-nous  la  gorge  :  soit. 

11  se  baisse  et  reprend  son  épée  :  puis,  d'un  ton  bizarre: 

—  11  serait  plus  régulier  d'ôter  nos  habits,  je 
trouve. 


192  AXEL 


Axel,    sans  même   remarquer  le  sens  bas   et  soup<;onneux 
de  ces  paroles 

Accordé. 

Tous  les  deux,  à  la  hâte,  ayant  piqué  leurs  épées  dans 
le  plancher,  se  sont  dévêtus  jusqu'à  la  ceinture,  jetant 
leurs  habits  sur  les  deux  sièges.  Les  musculatures  ap- 
paraissent :  celle  du  comte  d'Auërsperg,  svelte, 
athlétique,  onduleuse;  celle  du  Commandeur,  ro- 
buste, agile,  résistante.  Ressaisissant  leurs  armes,  ils 
se  sont  éloignés,  de  cinq  à  six  pas,  l'un  de  l'autre,  au 
centre  de  la  salle. 

LE      Commandeur,     d'une    voix  ferme   et  brève 

Soldats  qui  portez  la  croix  de  Fer,  moi,  Her- 
manii  Kaspar  d'Auërsperg,  ])aron  de  Sa  Majesté 
notre  roi,  commandeur  de  l'ordre  de  notre  Aigle- 
rouge,  je  vous  prends  à  témoin  que  j'aurai  pro- 
testé contre  l'arbitraire,  conduite  du  comte  Axel 
d'Auërsperg,  mon  cousin,  lequel,  ayant  dépassé, 
envers  moi,  toutes  mesures  en  menaces,  en  fan- 
faronnades et  en  outrages,  me  met  en  l'urgente 
et  absolue  nécessité...  d'attenter  à  sa  vie. 

D'un  coup  d'œil,  il  examine,  autour  de  lui,  le  terrain 
de  la  salle. 

Axel,    ù  demi-voix  et  souriant 

Altières  paroles:  à  quand  l'action? 


LE    MONDE    TRAGIQUE  193 

LE   Commandeur,  répée  haute 
Cette  fois,  c'est  moi  qui  vous  attends,  monsieur. 

Axel,    tranquille,   tombant  en  garde 

Me  voici. 

Les  deux  adversaires,  se  rapprochant  avec  rapidité,  ont 
engagé  seulement  les  avant-pointes  de  leurs  lames.  Les 
attaques  du  commandeur  d'Auërsperg  se  succèdent, 
pressées,  avec  une  vitesse  de  détente  aux  allures 
supérieures.  Axel,  hautain,  en  a  froissé,  autant  de  fois, 
le  fer  en  de  si  dures  parades  que  des  étincelles  ont 
jailli.  Quelques  instants  ainsi  se  passent. 

Maintenant,  les  épées,  averties,  et  s'étant  comme  éva- 
luées, ne  se  rencontrent  plus.  Se  trompant  Tune 
l'autre,  en  feintes  serrées,  elles  se  devinent  et  s'évi- 
tent. Elles  semblent  deux  lueurs  frémissantes,  se 
rejoignant  sans  cesse  et  miroitantes,  sous  les  torches, 
en  des  enlacements  sans  contact  visible,  presque  sans 
bruit.  —  Spontanément,  deux  coups,  d'aspect  mortel, 
mais  rencontrés,  en  leur  même  éclair,  par  la  garde 
sévère  du  jeune  comte,  lui  sont  portés  à  toute 
vitesse.  —  Axel,  depuis  les  quelques  minutes  où  les 
lames  se  sont  croisées,  n'a  pas  encore  tendu  le  bras 
une  seule  fois.  —  Au  dehors,  à  chaque  instant,  éclats 
de  tonnerre. 

LE    Commandeur,    \    luI-même,    rompant   d'un   pas, 
et  comme  saisi  d'une  surprise  sombre 

Eh!  mais...  je  sens  —  que  je  suis  perdu. 

Les  yeux  de  Gotthold,  jusque-là  soucieux,  ont  suivi  le 

13 


J94  AXEL 

duel  et  lu  dans  les  replis  des  feintes.  Ils  s'éclairent 
en  voyant  le  comte  d'Auërsperg  avancer  vivement 
d'un  pas,  sur  la  rupture  du  Commandeur,  et  s'efifacer 
d'une  manière  sans  doute  significative  pour  le  vieux 
soldat.  —  Ekko,  les  bras  croisés,  très  pâle,  auprès  de 
Miklaus,  dont  la  torche  tremble,  regarde  ;  —  au  fond 
de  la  salle,  Ilartwig,  le  poing  crispé  sur  son  épée,  a 
fermé  les  yeux,  car  une  larme  d'angoisse  vient  d'en 
bondir  et  de  rouler  sur  sa  moustache. 

Cependant  les  attaques  adverses  se  multiplient  sur  Axel, 
savantes,  précises,  d'un  dessin  de  pointe  à  peine  vi- 
sible, menaçantes  lueurs,  en  ligne  haute  et  basse  :  il 
demeure  comme  de  pierre  à  l'abri  de  son  poignet 
mouvant,  s'enfermant  en  son  impénétrable  épée. 

Tout  à  coup,  sur  un  battement  évité  —  dont  une  ombre 
de  fatigue  irritée  a  exagéré,  un  instant,  le  jour,  —  Axel, 
en  un  foudroyant  allongement  de  fauve,  se  détend, 
avec  une  opposition  de  garde,  le  bras  et  le  fer  hori- 
zontalement droits  :  soudain,  entre  les  combattants, 
des  gouttes  de  sang  sautent  dans  l'air.  Le  comman- 
deur Kaspar  d'Auërsperg  pousse  un  cri  bref  et 
rauque,  et  qui  s'étouffe  très  sourdement  ;  —  il  tourne 
sur  lui-même,  bat  l'air  de  ses  deux  bras  en  laissant 
échapper  son  arme,  puis  chancelle  :  ses  genoux  flé- 
chissent ;  il  tombe,  en  avant,  sur  ses  deux  mains 
étendues  :  —  bientôt,  face  contre  terre,  après  une 
convulsion,  il  demeure  sans  mouvement;  en  trois 
secondes,  une  large  plaque  rouge  se  forme  et  s'aug- 
mente à  son  côté  gauche. 

UKKO,  qui  s'est  précipité,   l'a   soulevé,  puis   retourné, 
palpe   la  blessure 

Le  cœur  est  traversé.  Tout  est  fini. 

Un    silence. 


LE    MONDE    TRAGIQUE  195 

Axel,   à  lul-même,   pensif,  et  considérant     son   adversaire 
déjà  inerte 

Passant,  —  tu  es  passé.  Te  voici,  l'abîmant  clans 
l'Impensable.  En  ton  étroite  suffisance  ne  s'affi- 
nèrent, durant  tes  jours,  que  les  instincts  d'une 
animalité  réfractaire  à  toute  sélection  divine  !  Rien 
ne  X' appela,  jamais,  de  l'Au-delà  du  monde  !  Et  tu 
t'es  accompli.  Tu  tombes  au  profond  de  la  xMort 
comme  une  pierre  dans  le  vide,  —  sans  attirance 
et  sans  but.  La  vitesse  d'une  telle  chute,  multi- 
pliée par  le  seul  poids  idéal,  est  à  ce  point...  sans 
mesure...  que  cette  pierre,  en  réalité,  n'a^l  plus 
nulle  part.  —  Disparais  donc  !  même  d'entre  mes 
deux  sourcils. 

Haut,  se  détournant  vers  les  trois  vieux  soldats  : 

Approchez. 

(iotthold  et  Miklaus  se  rapprochent  :  —  ils  regardent, 
penchés  sous  leurs  torches,  le  corps  étendu  sur  le 
plancher.  Ukko,  les  mains  ensanglantées,  soutient  la 
face  livide  sur  son  genou.  —  Ilartwig  est  accouru, 
du  fond  de  la  salle,  et  regarde  aussi. 

Les  longues  épées  nues  brillent  autour  du  mort. 

—  -Merci,  mes  vieux  amis,  pour  l'anxiété  qu'a 
subie  votre  tendresse  !  —  Que  l'on  rassure  herr 
Zacharias. 


196  AXEL 

Montrant  le  corps  du   commandeur  d'Auërsperg  : 

—  Aux  caveaux,  près  des  sépultures,  —  cette 
nuit  même  ! 

GOTTHOLD,  à  l'oreille  d'Axel,  et  protégeant,  d'une  main,  ses 
paroles,  à  cause  des  assourdissants  coups  de  tonnerre,  qui, 
sans  doute,  frappent,  maintenant,  le  sommet  du  donjon 

Une  fosse  est  prête,  monseigneur  :  c'était  la 
vôtre,  —  creusée  d'après  votre  formel  désir, 
autrefois... 

Axel,    impassible 

Soit  :  cendre  pour  cendre. 

Il  laisse  tomber  son  épée  à  demi  ruugic. 

Depuis  un  moment,  la  porte  cintrée,  au  sommet  de  l'es- 
calier de  pierre,  s'est  silencieusement  ouverte  au- 
devant  d'un  personnage  inconnu. 

Le  survenant  est  d'une  stature  élevée  et  de  proportions 
admirables.  Sa  physionomie,  aux  traits  purs,  ne 
semble  pas  celle  d'un  homme  de  nos  siècles  ni  de  nos 
contrées;  elle  rappelle,  étrangement,  ces  effigies  hié- 
ratiques ou  royales  en  relief  sur  les  très  anciennes 
médailles  des  Mèdes.  Il  paraît  être  en  sa  cinquan- 
tième année,  bien  que  le  rayonnement  de  ses  yeux 
graves  atteste  une  sorte  de  puissante,  d'éternelle  jeu- 
nesse corporelle.  L'austère  beauté  de  toute  sa  per- 
sonne, la  lumineuse  pâleur  de  sa  face,  l'expression 
magnifique  de  son  regard,  semblent  devoir  opprimer 
à  jamais  la  m.émoire  de  ceux  mêmes  qui  ne  le  con- 
templeraient qu'une  seule  fois. 


LE    MONDE    TRAC.IQUE  197 

Ses  cheveux  bruns,  ondulés,  dont  quelques-uns,  à  peine, 
sont  d'argent,  se  partagent  —  un  peu  plus  longs, 
seulement,  qu'il  n'est  d'usage  aux  armées  —  sur  un 
front  mystérieux  dont  les  plénitudes  imposent  le 
recueillement.  Sa  barbe  brune  rappelle  celle  des 
figures  que  l'on  retrouve  burinées  sur  les  airains 
ninivites.  Les  éclairs  l'illuminent. 

Son  costume,  presque  un  uniforme  noir,  sans  épée, 
paraît  être,  tout  d'abord,  celui  des  médecins  mili- 
taires de  la  Hongrie;  mais  plusieurs  détails,  d'une 
simplicité  tout  à  fait  sévère,  indiqueraient  plutôt  que 
c'est  le  vêtement  d'un  cavalier  toujours  prêt  à  de 
longs  voyages;  —  vêtement  qu'un  feutre  à  bords 
larges  et  qu'un  manteau  suffisent  à  compléter. 

Au  moment  où  il  descend  vers  la  salle,  Gotthold  et 
Miklaus,  aidés  de  Ukko,  ont  soulevé  le  corps  inanimé 
du  commandeur  d'Auërsperg,  et,  précédés  de  Ilartwig, 
dont  la  torche  les  éclaire,  ils  se  dirigent  vers  la  porte 
centrale.  —  Le  comte  d'Auërsperg  vient  de  reprendre 
ses  vêtements,  et,  comme  il  achève  de  ceinturer  son 
justaucorps  de  cuir  bruni,  l'inconnu,  maintenant  sur 
les  premières  marches,  lui  apparaît. 

Axel,  à  lui-mêmo 

Maître  Janus  ! 

Un  silence.  Puis,  avec  un  profond  soupir: 

Ah!    je    me    sens    redevenir   seulement    un 
homme,  en  présence  de  ce  vivant. 


TROISIÈME     PARTIE 


LE    MONDE    OCCULTE 


Accueille  tos  pensées  comme  des  hôtes, 
et  tes  désirs  comme  des  enfants. 

Lao  Tseu. 


TROISIÈME   PARTIE 


LE    MONDE    OCCU  LIE 

§  1.   —  \n  seuil 

La  môme  salle. 

SCÈNE   PREMIÈRE 

AXEL,    MAITRE    JANUS 

Axel,  préoccupé  et  sombre 

Maître,  c'est  un  homme  que  j'ai  tué. 

Maître     JaNUS,   allumant  une  des  antiques  lampes  d'arglle 

Soit. 

Axel,   à   demi-voix,  presque   à   lui-même 

Pour  un  secret...  que  je  ne  connais  pas,  — 
qu'hier  j'oubliais,  —  et  qui,  depuis  une  heure, 
m'obsède,  —  m'envahit  d'un  intérêt,  dont  je 
croyais  avoir  brisé  la  servitude. 

n  ouvre  un  in-folio,  sur  l'un  des  établis.   —  Ayant  essayé  de  lire 

—  J'ai  l'âme  distraite  jusqu'à  trouver   étran- 


202  AXEL 

gères  ces  paroles  dont  les  lueurs,  tant  de  fois, 
m'ont  ébloui.  —  C'en  est  fait!  Quelque  chose  s'est 
passé  qui  m'a  rappelé  sur  la  terre.  Je  le  sens 
en  moi,  je  veux  vivre!... 

Maître     J  anus,  à  lui-même,  regardant  Axel  à  la  lueur 
de  la  lampe 

Te  voici  donc  mûr  pour  l'Épreuve  suprême. 
La  vapeur  du  Sang  versé  pour  de  l'Or  vient  de 
t'amoindrir  l'être  :  ses  fatals  effluves  l'enve- 
loppent, te  pénétrant  le  cœur  —  et,  sous  leur 
influence  pestilente,  tu  n'es  plus  qu'un  enfant, 
sachant  des  paroles.  Héritier  des  instincts  de 
l'homme  que  tu  as  tué,  les  vieilles  soifs  de 
voluptés,  de  puissance  et  d'orgueil,  respirées  et 
résorbées  en  ton  organisme,  s'allument  au  plus 
rouge  de  tes  veines.  0  redescendu  des  seuils 
sacrés,  l'ancien  mortel  va  ressusciter  dans  les  mé- 
connaissables yeux  de  l'Initié  coupable!  C'est  bien 
l'Heure.  —  Elle  aussi  va  venir,  celle  qui  renonça 
l'idéal  Divin  pour  le  secret  de  l'Or,  comme  tu  vas 
renoncer,  tout  à  l'heure,  à  tes  sublimes  finalités, 
pour  ce  méprisable  secret.  Voici  donc  en  présence 
la  dualité  finale  des  deux  races,  élues  par  moi,  du 
fond  des  âges,  pour  que  soit  vaincue,  par  la  simple 
et  virginale  Ilumunitc^  la  double  illusion  de  l'Or  et 
de  V Amour,  —  c'est-à-dire  pour  que  soit  fondée, 


LE   MONDE   OCCULTE  203 

en  un  point  de  Devenir,  la  vertu  d'un  Signe  nou- 
veau. 

Axel,    à   lui-môme,  à   demi- vois 

Il  me  semble  que  je  m'éveille  d'un  songe  chaste 
et  pâle,  rêvé  en  des  éthers  couleur  de  diamant  — 
et  dont  le  souvenir  va  s'effacer.  Jusqu'ici,  j'avais 
seulement  vu  la  lumière  de  ce  monde  de  prestiges 
que  cet  homme  m'a  dévoilé  :  en  ce  moment  toute 
l'ombre  m'en  apparaît.  Un  doute  immense  me 
saisit...  La  Vie  appelle  ma  jeunesse,  plus  forte 
que  ces  pensées  trop  pures  pour  l'âge  de  feu  qui 
me  domine!  Ce  mort  m'a  scandalisé,...  le  sang 
peut-être...  N'importe!  Je  veux  rompre  cette 
chaîne  et  goûter  à  la  vie  ! .. . 

Il   rêve 

Ainsi,  j'aurai  passé  ma  jeunesse  en  ce  donjon 
perdu,  au  milieu  de  ces  contrées  dont  j'ai  pris  le 
caractère  sauvage,  —  un  sage  aussi  merveilleux 
que  Janus  m'aura  élevé  plus  magnifiquement 
que  les  rois,  revêtu  d'un  pouvoir  terrible,  mais 
seulement  défensif,  —  je  commande  en  cette 
épouvantable  Forêt;  —  je  sens,  à  présent,  mon 
cœur  bondir  vers  ces  pays,  jardins  du  monde, 
aux  rivages  reflétés  par  les  mers  orientales,  vers 
ces  palais  aux  chambres  de  marbre  où   s'éven- 


204  AXEL 

tent  de  blanches  princesses  enchantées,  —  et,  sei- 
gneur des  contes  hindous,  ne  sachant  où  sont  ses 
trésors,  je  me  verrais  condamné  à  languir  entre 
ces  murailles,  à  traquer  les  bêtes  des  bois  pour 
distraire  mon  désespoir!  INon!  Dussé-je  avoir 
recours  à  ces  opérations  d'enfer  qui,  du  moins, 
brisent  les  obstacles  et  déchirent  les  secrets  téné- 
breux, je  découvrirai  cet  or  foudroyant!...  En 
demeurer  plus  longtemps  l'étranger...  serait  de 
quoi  s'aller  briser  dans  un  précipice. 

Maître     JaNL'S,  qui   a  lu  dans  la  pensée  d'AxGl 

Ce  n'était  pas  la  peine  de  naître. 

Axel,  comme  SG  décidant,  après  l'avoir   regardé 

Maître,  je  sais  que,  selon  la  doctrine  ancienne, 
pour  devenir  tout-puissant  il  faut  vaincre,  en  soi, 
toute  passion,  oublier  toute  convoitise,  détruire 
toute  trace  humaine,  —  assujettir  par  le  détache- 
ment. —  Homme,  si  tu  cesses  de  limiter  une  chose 
en  toi,  c'est-à-dire  de  la  désirer,  si,  par  là,  tu  te 
retires  d'elle,  elle  t'arrivera,  féminine,  comme 
l'eau  vient  remplir  la  place  qu'on  lui  offre  dans 
le  creux  de  la  main.  Car  tu  possèdes  l'être  réel  de 
toutes  choses  en  ta  pure  volonté,  et  tu  es  le  dieu 
que  tu  peux  devenir.  —  Oui,  tel  est  le  dogme  et 
l'arcane  premier  du  réel  Savoir. 


LE    MONDE   OCCULTE  205 

—  Eh  bien,  c'est  acheter  trop  cher  le  néant  :  je 
suis  homme;  je  ne  veux  pas  devenir  une  statue 
de  pierre. 

Maître  Janus 

Libre  à  toi  :  seulement,  l'univers  ne  se  pro- 
sterne que  devant  les  statues. 

Axel 

De  quelle  valeur  serait  la  puissance,  alors,  pour 
moi? 

Maître   Janus 

Tu  tiens  donc  bien  à  toi? 

Axel,    sombre 

Ah!  n'ayant  pas  encore  franchi  les  portes 
sombres,  je  commence  à  redouter  un  monde 
visionnaire  —  où  toutes  mes  pensées  peuvent 
rouler  dans  une  vaine  démence. 

M  A I  T  R  E     J  A  N  U  s 

Le  fleuve  craint  de  devenir  la  mer  —  en  s'y 
perdant. 

Axel 

Non.  Le  but  ne  vaut  pas  le  chemin.  Quoi!  l'ab- 
solu sacrifice  pour  trouver  dans  la  Mort,   peut- 


206  AXEL 

être,  le  Sommeil-sans-rêves?  le  Nul?...  —  Ah!  je 
doute  bien  —  des  dieux  ! 

Maître   Janus 

Les  dieux  sont  ceux  qui  ne  doutent  jamais. 
Échappe-toi,  comme  eux,  par  la  foi,  dans  l'Incréé. 
Accomplis-toi  dans  ta  lumière  astrale!  Surgis! 
Moissonne!  Monte!  Deviens  ta  propre  fleur!  Tu 
n'es  que  ce  que  tu  penses  :  pense-toi  donc  éter- 
nel. Ne  perds  pas  l'heure  à  douter  de  la  porte 
qui  s'ouvre,  des  instants  que  tu  t'es  dévolus  eu 
ton  germe,  et  qui  te  sont  laissés.  —  Ne  sens-tu 
pas  ton  être  impérissable  briller  au  delà  des 
doutes,  au  delà  de  toutes  les  nuits! 

Axel 
Et  si  la  Mort  abolit  en  moi  toute  mémoire? 

M  A  rr  R  E   J  a  >■  u  s 

Toute  mémoire?  —  Et,  dès  ici,  te  souviens-tu 
d'hier?  Ce  qui  passe,  ou  change,  vaut-il  qu'on  se 
le  rappelle?  —  De  quoi  voudrais-tu  donc  te  sou- 
venir? 

Axel 

Les  tendances,  résultat  d'un  douteux  passé 
sont,  peut-être  une  mémoire  :  cependant,  qui  me 


LE    MONDE    OCCULTE  207 

garantit  de  persister,  conscient  de  moi-même, 
dans  le  suprême  océan  des  nombres,  des  espèces, 
des  formes  ? 

Maître  Jaxus 

Sache  acquérir,  dès  ici,  de  pouvoir  devenir  ce 
qui,  dans  l'Au-deLà,  te  menace:  — fais-toi  comme 
l'avalanche  qui  n'est  que  ce  qu'elle  entraîne. 

Axel 

Et  quelle  impulsion  cé'r/^en^  centraliserait,  selon 
tai,  dans  mon  être,  —  celui  même  de  ces  forces 
adverses?... 

Maître   Janus 

Spiritualise  ton  corps  :  sublime-toi. 

Soudaine,  en  un  fracas  horrible,  la  foudre  brisant  une 
des  croisées,  tombe  en  gouttes  de  feu  dans  la  salle, 
avec  un  vaste  éclair.  Elle  erre  sur  les  armures  et  les 
objets  des  murailles,  puis  se  rue  vers  l'àtre,  le  sil- 
lonne, y  disparaît. 

Axel,   après  un  instant 

Vois,  maître  !  comment  prendre  au  sérieux  une 
pensée  —  que  ce  misérable  éclair  de  hasard  pou- 
vait à  jamais  interrompre  en  anéantissant  mon 
être. 


208  AXEL 

Maître  Janus  impossible 

Ton  être,  non  :  ton  devenir,  cette  besace  !  Un 
grain  de  sable  suffirait  à  cette  œuvre.  Et  tu  hésites 
à  secouer  cette  dépendance,  à  t'en  délivrer? 

En  parlant,  maître  Janus  s'est  détourné  vers  la  fenêtre 
effondrée;  il  a  regardé  l'atmosphère  noire  et  sombre. 

A  présent,  il  se  trouve  que  l'air  s'est  bleui,  éclairci, 
illuminé  :  la  pluie  a  cessé;  les  rumeurs  lointaines  s'a- 
paisent, l'orage  s'étant  comme  résolu  en  ce  dernier 
coup  de  tonnerre.  La  nuit  est  devenue  sereine  :  c'est 
un  calme  enchantement  sur  les  bois. 

Axel  regarde  avec  étonnement  le  pacifique  aspect  si 
soudain  du  dehors  nocturne.  Puis,  il  descend,  en  si- 
lence, vers  l'àtre,  s'assoit  et  son  regard  tombe  sur  la 
lueur  de  la  lampe  allumée  par  Maître  Janus. 

AXEl. 

Quelles  étranges  lueurs  jette  cette  lampe!  C'est 
la  vieille  lampe  isaïque,  trouvée,  en  Palestine,  par 
les  Rose-Croix?  pensif  :  Cette  flamme  qui  me  regarde 
a  peut-être  éclairé  Salomon. 

11  médite  quelques  instants. 

Salomon!  —  Ce  nom  éveille,  en  moi,  des 
mondes  de  songes!  —  Ah!  qui  me  donnera  de 
découvrir  l'Anneau  !  tel  que,  dans  le  sépulcre 
inconnu  du  Prince-des-Mages,  il  resplendit,  quel- 
que part,  sous  l'Orient! 


LE   MONDE   OCCULTE  209 


Maître  Janus 


Le  tombeau  de  Salomon,  c'est  la  poitrine  même 
de  celui  qui  peut  concevoir  la  Lumière-incréée. 

Axel 

La  Lumière-incréée,  tout  homme  l'appelle  sim- 
plement Dieu. 

M  A [ T  u  E   Janus 

Si  tu  n'entends  pas  le  sens  de  certaines  paroles, 
tu  périras,  simplement,  dans  l'air  qui  m'entoure  :  tes 
poumons  ne  supporteront  pas  son  poids  étouffant. 
—  Je  n'instruis  pas  :  j'éveille.  —  Alors  que  tu  va- 
gissais dans  tes  langes,  si  tu  n'eus  pas,  sous  tes 
paupières  fermées,  le  regard  tout  empreint  de  cette 
Lumière  qui  pénètre,  reconnaît  et  réfléchit  l'Es- 
prit substantiel  des  choses,  l'esprit  d'universalité 
entre  les  choses,  je'  ne  puis  te  donner  ce  regard. 
Si  tes  yeux  sont  vivants,  si  tes  pieds  sont  libres, 
observe  et  avance.  Nul  n'est  initié  que  par  lui- 
même. 

Axel    accoudé,  —  et  souriant  avec  mélancolie 

Et...  deviendrai-je,  alors,  pareil  à  ces  magiciens 
des  veillées,  dont  les  génies,  en  secouant  des  tor- 
ches sous  terre,  éclairent  de  confuses  pierreries  ? 

n 


210  AXEL 

Pourrai-je  transmuer  les  métaux,  comme  Hermès? 
disposer  les  aimants,  comme  Paracelse?  —  res- 
susciter les  morts,  comme  Apollonius  de  Tyane? 
Trouverai-je,  moi  aussi,  les  panlacles  contre  les 
Circonstances-fatales  et  contre  les  Terreurs-de-Ia 
Nuit?  les  électuaires  qui  contraignent  ou  détrui- 
sent l'amour?  le  Magistère  du  soleil,  par  qui  l'on 
gouverne  les  éléments?  l'Elixir  de  longue-vie? 
comme  Raymond  Lulle,  la  Poudre  de  projection? 
comme  le  Cosmopolite,  —  la  Pierre  philosophale  ! 
Serai-je  pareil  aux  mages  de  la  grande  légende? 

Maître     JaNUS,    impassible,  le  pied  contre 
la  flaque  de  sang 

Les  «  Mages  »  réels  ne  laissent  point  de  nom 
dans  la  mémoire  des  passants  et  leur  sont  à 
jamais  inconnus.  Leur  nombre,  depuis  les  temps, 
est  le  même  nombre  :  mais  ils  forment  un  seul 
esprit.  Les  songeurs  que  tu  viens  de  nommer 
furent  d'utiles,  de  sages  mortels.  —  Ce  ne  furent 
pas  des  Délivrés.  Les  Mages  réels,  s'ils  dédaignent 
de  vivre,  —  se  dispensent  aussi  de  mourir. 

AXEL,  tressaillant 

Que  serait  donc  un  mage? 


LE   MONDE    OCCULTE  211 

Maître    JaNUS,    avec  un   vague  sourire  familier 

Si  tu  tiens  à  savoir  —  même  ce  que  tu 
demandes  —  pèse,  d'abord,  cette  question  simple 
et  secrète  :  Comment  se  fait-il  que  Vidée  même 
ne  te  soit  pas  vernie  de  nie  croire  menacé,  moi 
aussi,  en  ce  danger  qui  vient  de  passer  tout  à 
V heure  autour  de  nous? 


Axel,    surpris  et  pensif 

C'est  vrai!...  —  Serais-tu?... 

Maître  Janus,  bref 

Je  suis  un  homme  qui  est  devant  toi.  —  Quant 
à  ces  mots,  exhumés  du  vieux  langage  hermé- 
tique, et  que  tu  prends  plaisir  à  réciter,  ils  sédui- 
sent la  jeunesse  de  ton  intelligence  par  le  brillant 
de  leurs  sons  beaucoup  plus  que  par  ce  qu'ils 
signifient.  Ils  ne  te  suggèrent  que  de  cérébrales 
sensualités.  Tu  es  dans  l'âge  où  le  scintillement 
des  astres  dérobe,  à  chaque  instant,  le  sentiment 
du  Ciel.  —  Oublie  plutôt  des  expressions  qui, 
sur  tes  lèvres,  sont  purement  verbales  et  dont  tu 
ne  saurais  encore  entendre  le  sens  vivant.  Ne  joue 
pas  avec  elles.  Chacune  de  tes  paroles  flotte  autour 
de  toi  quelques  instants,  puis...  te  quitte. 


212  AXEL 

Il  marche   vers  la^ienùtre  brisée,  et  l'ouvre   d'un  mouvement 

d"homme  qui  écarte  un  voile, 

puis  montrant  les  airs  calmés  et  les  étoiles. 

—  Regarde  plutôt  les  cieux  !  Où  point  de  deux, 
point  d'ailes  !  —  Transfigure-toi  dans  leur  silen- 
cieuse lumière  :  songe  à  développer  dans  la  médi- 
tation, à  purifier,  au  feu  des  épreuves  et  des 
sacrifices,  l'influx  infini  de  ta  volonté  !  à  devenir 
un  adepte  dans  la  Science  des  forts  !  à  n'être 
plus  qu'une  intelligence  affranchie  des  vœux 
et  des  liens  de  l'instant,  en  vue  de  la  Loi  suré- 
ternelle. 

Axel,  avec  une  sorte  d'intime  découragement 

Qui  peut  connaître  la  Loi? 

Maître   J  a  ^  u  s 

Qui  peut  rien  connaître,  sinon  ce  qu'il  recon- 
naît? Tu  crois  apprendre,  tu  te  retrouves  :  l'uni- 
vers n'est  qu'un  prétexte  à  ce  développement  de 
toute  conscience.  La  Loi,  c'est  l'énergie  des 
êtres  !  c'est  la  Notion  vive,  libre,  substantielle, 
qui.  dans  le  Sensible  et  l'Invisible,  émeut,  anime, 
immobilise  ou  transforme  la  totalité  des  devenirs.  — 
Tout  en  palpite!  —  Exister,  c'est  l'aflaiblir  ou  la 
renforcer  en  soi-même  et  se  réaliser,  en  chaque 
pulsation,  dans  le  résultat  du  choix  accompli.  — 


LE    MONDE    OCCULTE  213 

Tu  sors  de  l'Immémonal.  Te  voici,  incarné,  sous 
des  voiles  d'organismp,  dans  une  prison  de  rap- 
ports. —  Attiré  par  les  aimants  du  Désir,  attract 
originel,  si  tu  leur  cèdes,  tu  épaissis  les  liens 
pénétrants  qui  t'enveloppent.  La  Sensation  que 
ton  esprit  caresse  va  changer  tes  nerfs  en  chaînes 
de  plomb  !  Et  toute  cette  vieille  Extériorité,  ma- 
ligne, compliquée,  inflexible  —  qui  te  guette  pour 
se  nourrir  de  la  volition-vive  de  ton  entilé  —  te 
sèmera  bientôt,  poussière  précieuse  et  consciente, 
en  ses  chimismes  et  ses  contingences,  avec  la 
main  décisive  de  la  Mort.  La  Mort,  c'est  avoir 
choisi.  C'est  l'Impersonnel,  c'est  le  Devenu. 

Silence. 

Quelque  tendance  confuse  te  presse-t-elle  encore 
de  ressaisir  la  vérité  de  ton  origine?  Épouse,  en 
toi,  la  destruction  de  la  Nature.  Résiste  à  ses 
aimants  mortels.  Sois  la  privation  !  Renonce  !  Déli- 
vre-toi. Sois  ta  propre  victime  !  Consacre-toi  sur 
les  brasiers  d'amour  de  la  Science-auguste  pour  y 
mourir,  en  ascète,  de  la  mort  des  phénix.  — 
Ainsi,  réfléchissant  l'essentielle  valeur  de  tes  jours 
sur  la  Loi,  tous  leurs  moments,  pénétrés  de  sa 
réfraction,  participeront  de  sa  pérennité.  Ainsi,  tu 
annuleras  en  toi,  autour  de  toi,  toute  limite!  Et, 
oublieux  à  jamais  de  ce  qui  fut  l'illusion  de  toi- 
même,  ayant  conquis  l'idée,  —  libre  enfin,  —  de 


214  AXEL 

ton  être,  tu  redeviendras,  dans  l'Intemporel,  — 
esprit  purifié,  distincte  essence  en  l'Esprit  Absolu, 
—  le  consort  même  de  ce  que  tu  appelles  Déité. 

Axel,    à   lui-même,  sans  parler 

Je  suis  un  roi  pauvre.  Si  la->plendeur  du 
paternel  trésor  m'était  dévoilée,  je  pourrais  choisir 
en  liberté  :  —  mais  quoi  !  je  n'ai  même  pas  le  mé- 
rite du  sacrifice  :  le  Destin  me  force  à  vivre  de  rêves. 

-Maître     JA?sUS,    qui  a  lu  dans  la  pensée  d'Axel 

Et  de  quoi  voudrais-tu  vivre?  —  De  quoi  vivent 
les  vivants,  sinon  de  mirages,  —  d'espoirs  vils, 
toujours  déçus  ?  Est-ce  donc  celui  qui  peut  choi- 
sir qui  est  libre?  Non,  celui-là  seul  est  libre  qui, 
ayant  pour  Jamais  opté,  c'est-à-dire  ne  pouvant 
plus  faillir,  n'est  plus  contraint  d'hésiter.  —  La 
liberté  n'est,  en  vérité,  que  la  délivrance.  Se 
plaindre  de  l'absence  du  danger,  c'est  constater 
la  possibilité  d'un  esclavage  :  c'est  donc  appeler 
la  tentation  :  —  daigner  cela,  c'est  déjà  succom- 
ber. Tu  viens  d'avoir  une  pensée  terrestre. 

Axel,   brusquement 

Et  quand  je  serais  homme,  un  instant?  La  terre 
est  belle  !  Mes  jeunes  veines  roulent  un  sang  de 


LE   MONDE    OCCULTE  215 

flamme.  Le  grand  crime  d'aimer  et  de  vivre!  Et 
toi,  qui  me  crois  perdu,  souviens-toi  :  tout  retourne 
à  sa  cause  natale  !  De  tel  côté  que  j'inclinerai  la 
torche,  la  flamme,  en  sa  mémoire  naturelle,  ten- 
dra vers  les  Cieux. 

Maître    Janls 

Chaque  fois  que  tu  «  aimes  »,  tu  meurs  d'autant. 
Si  tu  ne  dépouilles  à  jamais,  d'un  seul  coup,  toute 
miséricorde  pour  les  attirances  de  l'argile,  ton 
esprit,  plus  lourd  de  chaque  rêve  accompli,  sera 
pénétré  par  l'Instinct,  s'enchaînera  dans  la  Pesan- 
teur, et  ton  heure  une  fois  révolue,  jouet,  dans 
l'Impersonnel,  de  tous  les  vents  delà  Limite,  dissé- 
miné, conscience  éparse  en  tes  anciens  désirs, 
vaines  étincelles,  tu  es  strictement  perdu.  Ne 
projette  donc  jamais  plus  que  surl'Incréée-Lumière 
la  somme  de  tes  actes  et  de  tes  pensées. 

Axel 

Je  veux  l'instant  d'oubli  :  —  j'ai  droit... 

Maître  Jaxus 

Révoqueras-tu  mieux  un  instant  qu'un  siècle, 
en  l'éternel?  A  quoi  les  distinguer  l'un  de  l'autre?  — 
Chacun  des  moments  de  ton  actualité  mouvante 


21G  AXEL 

est  projeté,  par  toi,  circulaircment  et  à  jamais.  Tu 
le  retrouveras  orl3iculaire,  infinisé  en  toi-même. 
Ta  persomialité  n'est  qu'une  dette  que  tu  dois  ac- 
quitter jusqu'à  la  dernière  fibre,  jusqu'à  la  der- 
nière sensation,  si  tu  veux  te  gagner  sur  l'immense 
misère  du  Devenir. 

Axel 

Ah!  le  sage  peut  lùen  se  distraire  de  la  Sagesse! 

Maître  Janus 
L'insensé,  seul,  pgut  rêver  de  fuir  ce  qu'il  aime. 

Axel 

Enfin,  j'ai  "conquis  le  droit  de  respirer  sur  la 
montagne  avant  de  poursuivre  plus  haut  !  Laisse- 
moi  regarder,  au  moins  comme  un  adieu,  ce  que 
j'abandonne. 

Maitue   Jaxus 

Un  esprit  réellement  élové,  c'est-à-dire  fendant 
d'intellectuels  élhers  de  son  assomption  divine, 
en  demandant  la  faveur  d'un  arrêt,  d'une  chute, 
serait-il  intelligible  pour  lui-même  ?  Il  est,  essen- 
tiellement, trop  tard,  en  toi,  pour  ces  ombres 
de  concepts  irréels,  enveloppées  de  limbes  d'incon- 
science, en  qui  se  contredit  la  vitalité  du  verbe. 


LE    MO-XDIi    OCCULTE  217 

Celui  qui  s'arrête  sur  le  seuil  et  se  détourne,  or- 
gueilleux des  marches  gravies,  entre  et  redescend 
dans  son  propre  regard,  quelque  vague  qu'ait  été 
ce  regard,  et  il  a  —  pour  mesure  de  sa  chute  — 
l'orgueil  même  qu'il  a  éprouvé  de  sa  dès  lors  fic- 
tive élévation. 

Axel 

Je  puis  me  laisser  aller  au  courant  de  mes 
passions  sans  être  entraîné  par  elles,  comme  un 
nageur  dans  un  fleuve. 

Maître   Janus 

Un  torrent  que  nul  ne  remonte  :  ne  te  mens  pas, 
cœur  tenté  !  un  Délivré  seul  peut  s'attarder,  en 
effleurant  la  terre,  sans  cesser  pour  cela  d'être 
également  aux  Gieux,  —  comme  le  rayon  d'un 
soleil  peut  errer  ici-bas,  et  \ivifier  de  sa  chaleur 
bienfaisante,  la  terre  —  sans,  pour  cela,  quitter 
son  céleste  foyer  natal.  Deviens  un  être  de  lu- 
mière, avant  de  braver...  avec  un  léger  sourire,  nos 
crépuscules. 

Axel 

Je  suis  enveloppé,  dis-je,  du  manteau  d'Apol- 
lonius !  J'ai  la  Lampe  —  et,  aussi,  le  Bâton  sacré 


218  AXEL 

pour  affermir  la  longue  marche  !  —  A  quoi  m'au- 
raient servi  tant  de  veilles,  d'études,  —  tant  de 
pensées,  hélas!  si  j'étais  sans  avoir  même  acquis 
le  pouvoir  de  refouler... 

Maître   Janus 

Ici  tu  es  l'hypocrite  de  ton  propre  espoir. 
Autour  d'un  corps  sensuel,  le  Manteau  s'effrange, 
s'élime  et  se  troue,  laissant  passer  le  vent  des 
sépulcres;  dans  la  main  gauche  de  l'Impudique, 
la  Lampe  vacille  et  décroît,  prête  à  s'éteindre  :  en 
la  droite  de  l'Initié  qui  s'éloigne,  le  Eâton  d'appui 
s'allège,  devenant  une  branche  de  bois  mort.  S'au- 
toriser de  l'immunité  d'un  mérite  pour  tenter, 
impunément,  des  actions  inférieures,  est-ce  donc 
avoir  mérité?  —  Si  ton  esprit  est  investi  d'une 
force  et  d'une  lueur  saintes,  cesse  à  jamais  d'ad- 
mettre, avec  complaisance,  en  lui,  la  présence  de 
telles  pensées.  —  A  chacune  de  tes  idées,  même 
ainsi  oiseuses,  tu  infuses  de  ton  être,  et  cette  idée, 
par  cela  même,  devient  l'un  des  virtuels  moments 
de  l'Apparaître-futur  que  ta  vie  enfante  et  que  la 
Mort  te  contraindra  d'incorporer.  Car  les  entités 
vibrent  en  l'infinie  gestation  de  ce  qui  les  totalise, 
et  la  Mort  met  au  monde-absolu.  Ton  existence 
n'est  que  l'agitation  de  ton  être  en  l'occulte  uté- 
rus où  s'élabore  ton  futur  définitif,  —  ta  concep- 


LE   MONDE    OCCULTE  219 

tion  décisive,  —  le  devoir  de  te  reconquérir  sur  le 
monde. 

Axel 

Lourd  devoir? 

Maître   Janus 

Si  tu  le  veux  alléger,  lu  le  pervertis  :  tu  l'en- 
freins. Espères-tu  transiger  avec  ce  qui  est  sans 
bornes,  et  flotter,  incertain,  dans  l'obligation,  sans 
te  définir  en  ta  propre  angoisse?  Que  seraient  donc 
les  pratiques  disciplinaires  de  l'ascète,  sinon  les 
degrés  même  de  l'affranchissement  d'un  esprit  qui 
se  libère  et  se  retrouve,  se  récupère  et  s'élargit 
en  son  incommensurable  entité  ?  L'attrait  de 
toute  dissipation  temporelle  n'est  qu'un  obstacle 
—  aussi  dangereux  que  misérable. 

Axel 

Et  —  si  la  parole  des  fils  d'une  femme  ne  por- 
tait pas  au  delà  de...  ce  mensonge  d'espace  qui 
enveloppe  la  terre?  —  Non!  non!  Si  toute  cette 
menaçante  doctrine  c'était  la  grande  Vérité,  ce 
serait  à  la  maudire  :  l'univers  ne  serait  qu'un 
piège  éternel  tendu  à  l'humanité. 

Maître  Jaxus 

Sache  une  fois  pour  toujours,  qu'il  n'est  d'autre 


220  AXEL 

univers  pour  toi  que  la  conceplion  même  qui  s'en 
réfléchit  au  fond  de  tes  pensées;  —  car  tu  ne 
peux  le  voir  pleinement,  ni  le  connaître,  en  dis- 
tinguer même  un  seul  point  tel  que  ce  mystérieux 
point  doit  être  en  sa  réalité.  Si.  par  impossible, 
tu  pouvais,  un  moment,  embrasser  l'oninivision 
du  monde,  ce  serait  encore  une  illusion  l'instant 
d'après,  puisque  l'univers  change  —  comme  tu 
changes  toi-même  —  à  chaque  battement  de  tes 
veines,  —  et  qu'ainsi  son  Apparaître,  quel  qu'il 
puisse  être,  n'est,  en  principe,  que  ficlif.  mobile, 
illusoire,  insaisissable. 

Et  tu  en  fais  partie  !  —  Où  ta  limite,  en  lui?  Où 
la  sienne,  en  toi?...  C'est  toi  qu'il  appellerait 
r  ((  univers  »  s'il  n'était  aveugle  et  sans  parole  ! 
Il  s'agit  donc  de  t'en  isoler  !  de  t'en  affranchir  ! 
de  vaincre,  en  toi,  ses  fictions,  ses  mobilités,  son 
illusoire,  —  son  caractère  l  Telle  est  la  vérité, 
selon  l'absolu  que  tu  peux  pressentir,  car  la 
Vérité  n'est,  elle-même,  qu'une  indécise  concep- 
tion de  l'espèce  où  tu  passes  et  qui  prête  à  la 
Totalité  les  formes  de  son  esprit.  Si  tu  veux  la  pos- 
séder, crée-la  !  comme  tout  le  reste  !  Tu  n'em- 
porteras, tu  ne  seras  que  ta  création.  Le  monde 
n'aura  jamais,  pouj'  toi,  d'autre  sens  que  celui 
que  tu  lui  attribueras.  Grandis-toi  donc,  sous  ses 
voiles,  en  lui  conférant  le  sens  sublime  de  t'en 


LE    MOiNDE   OCCULTE  221 

délivrer  !  ne  l'amoindris  pas  en  l'asservissant  aux 
sens  d'esclave  par  lesquels  il  t'enserre  et  t'en- 
chaîne. Puisque  tu  ne  sortiras  pas  de  l'illusion  que 
tu  te  feras  de  l'univers,  choisis  la  plus  divine.  Ne 
perds  pas  le  temps  à  tressaillir,  ni  à  somnoler 
dans  une  indolence  incrédule  ou  indécise,  ni  à 
disputer  avec  le  langage  changeant  de  la  poudre 
et  de  la  vermine.  Tu  es  ton  futur  créateur.  Tu  es 
un  Dieu  qui  ne  feint  d'oublier  sa  toute-essence 
qu'afin  d'en  réaliser  le  rayonnement.  Ce  que  tu 
nommes  l'univers  n'est  que  le  résultat  de  celte 
feintise  dont  tu  contiens  le  secret.  Reconnais-toi! 
Profère-toi  dans  l'Être  !  Extrais-toi  de  la  geùle  du 
monde,  enfant  des  prisonniers.  Evade-toi  du  De- 
venir! Ta  ((  Yérité  »  sera  ce  que  tu  l'auras  conçue: 
son  essence  n'est-elle  pas  infinie,  comme  toi  !  Ose 
donc  l'enfanter  la  plus  radieuse,  c'est-à-dire  la 
choisir  telle...  car  elle  aura,  déjà,  précédé  de  son 
être  tes  pensées,  devant  s'y  appeler  sous  cette 
forme  où  tu  l'y  reconnaîtras  I...  —  Conclus,  enfin, 
qu'il  est  difficile  de  redevenir  un  Dieu  —  et  passe 
outre  :  car  cette  pensée,  même,  si  tu  t'y  arrêtes, 
devient  inférieure  :  elle  contient  une  hésitation 
stérile. 

Ceci  est  la  Loi  de  l'Espérable  :  c'est  l'évidence 
unique,  attestée  par  notre  infini  intérieur.  Le 
devoir  est  donc  d'essayer,  si  l'on  est  appelé  par 


222  AXEL 

le  dieu  que  l'on  porte  !  Et  voici  que  ceux-là  qui 
ont  osé,  qui  ont  voulu,  qui  ont,  en  confiance 
natale,  embrassé  la  loi  du  radical  détachement 
des  choses  et  conformé  leur  vie,  tous  leurs  actes, 
et  leurs  plus  intimes  pensées,  à  la  sublimité  de 
cette  doctrine,  aiïranchissant  leur  être  dans 
l'ascétisme,  —  voici  que,  tout  à  coup,  ces  élus 
de  l'Esprit  sentent  ellluer  d'eux-mêmes  où  leur 
provenir,  de  toutes  parts,  dans  la  vastitude, 
mille  et  mille  invisibles  fils  vibrants  en  lesquels 
court  leur  Volonté  sur  les  événements  du 
monde,  sur  les  phases  des  destins,  des  empires, 
sur  l'influente  lueur  des  astres,  sur  les  forces 
déchaînées  des  éléments?  Et,  déplus  en  plus,  ils 
grandissent  en  cette  puissance,  à  chaque  degré  de 
pureté  conquise  !  C'est  la  sanction  de  l'Espérable. 
C'est  là  le  seuil  du  monde  occulte. 

Axel,  qui  écoute  à  peine,  en  une  distraction  profonde, 
comme  ne  pouvant  déjà  plus  croire  ni  comprendre 

Oh  !  ces  torrentielles  richesses  radieuses  !  — 
ce  ne  sont  même  plus  des  richesses  !  non  :  c'est 
un  talisman. 

Maître   Jaxls 

Quelles  puériles  paroles,  filles  de  l'Instinct,  fu- 
mée de  la  terre,  as-tu  encore  prononcées?  Tu  te 
juges  '(  pauvre  »,  toi,  qui  d'un  regard  peux  pos- 


LE   MONDE    OCCLLTE  223 

séder  le  monde  !  Tu  veux  aussi  «  acheter  »  comme 
les  humains,  et  passer  des  contrats,  agiter  des 
papiers  —  pour  être  sûr  que  tu  possèdes  une 
chose  !  Ainsi,  tu  ne  te  croirais  le  maître  d'un  palais 
par  toi  contemplé,  que  si  tu  devenais,  par  un 
traité,  le  prisonnier  de  ses  pierres,  l'esclave  de 
ses  valets,  l'envie  de  ses  hôtes  roulant  vers  toi  des 
yeux  vides!  Alors  que  tu  devrais  pouvoir  y  entrer 
et  que,  devant  ta  seule  présence,  et  ton  souverain 
regard,  tous  les  serviteurs  viendraient  t' obéir  — 
et  que  le  prétendu  «  maître  »  de  ce  même  palais, 
leur  dirait  en  balbutiant,  et  incliné  devant  la  lu- 
mière de  ta  face  :  —  «  Adressez- vous  à  lui.  »  — 
La  maladie  de  la  Jeunesse  te  trouble-t-elle  au 
point  de  l'avoir  oublié?  —  Eh  bien,  si  c'est  son 
ivresse  qui  te  dirige,  certes,  il  est  aussi  salubre, 
pour  toi,  de  posséder  de  sonnantes  pièces  d'or 
que  des  sentences  d'illuminé.  Si  tu  peux  porter  une 
bourse,  il  faut  la  remplir.  Mais,  voici  qu'il  faut  te 
décider,  puisque  te  voici  déchu  jusqu'à  pouvoir 
choisir  :  détermine-toi.  Dis  si  tu  es  libre  seule- 
ment d'exclure  de  ta  pensée  la  vaine  obsession  de 
cet  or?  —  Tu  hésites?  tu  vois  bien  que  tu  n'es 
pas  libre,  n'étant  pas  délivré. 

Axel 

Les  rameaux  sont  froids  de  l'Arbre  de  la  Science  : 


22i  AXEL 

quels  sont  les  fruits,  enfin,  que  produisent  leurs 
(leurs  glaciales? 

Maître    J  a  .\  u  s 

Comprendre,  c'est  le  reflet  de  créer.  —  Si  lu 
désires  d'autres  paroles...  N'essayais-tu  pas  de 
lire,  tout  à  l'heure?  Reprends  ta  lecture.  Peut- 
être  ce  livre  te  répondra-t-il  mieux  que  moi  :  — 
je  n'offre  que  ce  qui  suffit. 

AXELj  s'approchant   de  l'in-folio  resté  ouvert, 
et  lisant  à  haute  vois 

«  A  toi,  si  lu  le  veux,  l'Accomplissement!  la  Vo- 
lonté-vibrante, qui  brise  et  transforme  les  forces 
de  la  Nature!  l'empire  des  forces  cachées!  l'auxi- 
liatrice  possession  de  la  Vertu,  la  délivrance  des 
tentations  proscrites!  l'amour  du  Bien  pour  sa 
pure  sublimité  ;  la  communion  avec  la  Raison- 
d'êlre,  la  Toute-puissance,  enfin,  sur  l'apparent 
univers    —  ion   ombre  !  —  vaincu  et  redevenu 

TOI-MÊ-ME. 

«  Alors,  génie,  emporté  par  l'Instinct  céleste,  tu 
fouleras  de  tes  pieds  intrépides  les  cimes  de  ces 
empyrées,  parvis  de  l'Esprit  du  monde.  Pénétré 
de  ton  Idéal,  passé  toi-même  en  lui,  trempé 
dans  les  flammes-astrales,  rénové  par  les  épreuves, 
tu  seras  l'essentiel  contemplateur  de  ion  irradia- 


LE    MONDE    OCCULTE  225 

tion.  Inaccessible  aux  appels  de  la  Mort  et  de  la 
Vie,  —  c'est-à-dire  à  ce  qui  est  encore  toi-même 
—  tu  seras  devenu,  dans  la  Lumière,  une  liberté 
pensante,  infaillible,  dominatrice.  » 

Il  rêve  un  instant,  puis,  avec  mélancolie  : 

0  promesses  fondées  sur  la  bénévole  complicité 
des  hasards,  —  et  qui  me  sont  offertes  en  des 
expressions  d'une  impersuasive  et  téméraire  solen- 
nité! Qui  me  garantit  de  durei^  moi  m'efforçant 
vers  lui,  jusqu'à  cet  état  de  gloire?  Si  je  m'exa- 
mine, roseau  d'un  jour,  sujet  de  l'heure  qui  passe, 
quesuis-je?  un  peu  d'humanité...  et  qu'est-ce  que 
l'Humanité! 

Il  sourit  dédaigneusement. 

Maître  Janls 

Elle  t'a  donné  le  sourire  avec  lequel  tu  viens, 
au  mépris  de  ta  conscience,  d'attenter  à  sa  di- 
gnité maternelle. 

Axel,    s'assombrissant 

Suis-je  donc  un  esprit  de  rebut,  un  fétu  de 
paille,  un  enfant? 

Maître   Janus 
Révolte-toi.  La  montagne  aussi  est  une  colère. 

15 


226  AXEL 

Voyons  la  hauteur  de  la  tienne  !  —  Mais  non  ; 
ton  âme  s'est  alourdie  du  poids  mental  de  cet  or  ; 
tu  crois  te  révolter,  et  tu  ne  fais  qu'obéir  aux  ins- 
tincts d'en  bas  qui  déjà  bouillonnent  en  toi,  de 
sorte  que  ta  rébellion  n'est,  déjà,  que  la  forme 
même  de  ton  châtiment. 

Axel 

Maître  Janus  ! 

Maître   Jaxls 

Ah  !  choisis.  J'attends.  —  Ton  seul  silence  me 
suffira.  Une  seule  parole  d'indifférence  ou  de 
courroux,  et  je  t'aurai  pour  jamais  quitté. 


LE    MONDE    OCCULTE  227 


§2.   —  Le  reuouciateiir 


-;  / 


Axel,    après  un   moment,  à  lui-même 

Je  ne  connais  pas  cet  homme  qui  m'a  élevé. 

Il  s'assoit  et  rêve. 

Forces-vives  qui  assemblez  les  lois  de  la  Sub- 
stance, Êtres  occultes  en  qui  se  conçoivent  les  gé- 
nérations des  éléments,  des  hasards,  des  phéno- 
mènes, —  oh  !  si  vous  n'étiez  pas  impersonnels  ! 
Si  les  termes  abstraits,  les  creux  exposants,  dont 
nous  voilons  vos  présences,  n'étaient  que  de  vaines 
syllabes  humaines  !  Et,  dans  la  chaîne  des  contacts 
infinis,  s'il  était  un  point  où  l'Esprit  de  l'homme, 
affranchi  de  toute  médiation,  pouvait  se  trouver 
en  un  rapport  avec  votre  essence  et  s'agréger 
votre  énergie  !  Pourquoi,  pourquoi  ne  serait-ce 
donc  pas?  Que  serait  un  Infini  tronqué  de  cette 
possibilité  —  si  probable,  si  naturelle? 

Comme  perdu    en    des   pensées  : 

Au  nom  de  quelle  vérité  l'Homme  pourrait-il 
condamner  une  doctrine,  si  ce  n'est  au  nom  d'une 


228  AXEL 

autre  doctrine,  de  principes  aussi  discutables 
que  ceux  de  la  première  ?  Et,  autre  âge,  autres 
principes.  La  Science  constate,  mais  n'explique 
pas  :  c'est  la  fille  aînée  des  chimères;  toutes  les 
chimères  sont  donc,  au  même  titre  que  le  monde  — 
la  plus  ancienne  !  —  quelque  chose  de  plus  que 
le  INéant...  Brusquement:  Ah!  que  m'importc  !  c'est 
trop  sombre  !  je  veux  vivre  !  Je  veux  ?ie  jjliis 
siivoir  !  —  L'or  est  le  hasard,  voilà  le  mot  de  la 
Terre.  —  Sphères  de  l'Élection  sacrée,  puisque 
vous  aussi  n'êtes  jamais  que  iJOssibles,  adieu  ! 

Maître   Janus 

C'est  à  toi  de  rendre  réel  ce  qui,  sans  ton 
vouloir,  n'est  que  possible. 

Acceptes-tu  la  Lumière,  l'Espérance  et  la  Vie? 

Axel,   après  un  grand  silence  et  relevant  la  tête. 

iSon. 

Maître  Janus 

Sois  donc  ton  propre  apostat.  — -  Baigne  de  ton 
esprit  la  chair.  Revêts  de  tes  désirs  les  lignes 
des  créatures,  leur  nudité  :  dissémine-toi!  Multi- 
plie les  mailles  de  tes  chaînes  !  Deviens-les  !  Deviens 
encore  des  entrailles  !  Goûte  aux  fruits  de  répro- 


LE    MONDE    OCCULTE  229 

bation  et  d'angoisse  ;  tu  en  cracheras  bientôt  la 
cendre,  car  ils  sont  pareils  à  ceux  de  la  Mer  Morte. 
Enrichis  d'une  entité  de  plus  le  monde  noir  où 
souffrent  les  volontés  éteintes  qui  ne  se  sont  pas 
éperdunient  élancées,  au  dédain  de  toutes  choses, 
vers  rincréèe -Lumière!  Plus  d'espérances  hautes, 
d'épreuves  rédemptrices,  de  surnaturelle  gloire; 
plus  de  quiétude  intérieure.  Tu  l'as  voulu.  Tu  es 
devenu  ton  justicier  et  tu  te  seras  précipité  toi- 
même.  Adieu. 

Axel  s'est  croisé  les  bras  et  demeure  les  yeux  fixes,  sans 
parler.  Maître  Janus  s'est  approché  de  l'escalier  de 
pierre  :  il  fait  un  signe  en  étendant  la  main  :  —  coup 
de  cloche  au  loin  dans  la  nuit. 


SCENE   II 

MAITRE   JAXUS,    AXEL,    GOTTHOLD 

GOTTHOLD,  entrant 

Monseigneur,  il  arrive  ceci  que  Walter  Schwert 
et  le  majordome  ont  rencontré,  en  chemin,  un  car- 
rosse. Ils  ont  dii  guider  les  chevaux  jusqu'ici.  — 
C'est  une  voyageuse  en  deuil  ;  elle  demande  l'hos- 
pitalité. 


230  AXEL 

Axel,  distraitement,  à  lui-même 

Ah!  cette  femme  qui,  dès  son  entrée  en  Forêt, 
a  demandé  le  chemin  du  burg,  et  à  qui  j'ai  en- 
voyé des  guides... 

GOTTIIOLD 

Elle  a  levé  son  voile  un  moment,  devant  le  feu, 
dans  la  salle  basse;  —  c'est  une  jeune  femme 
d'une  grande  beauté  :  mais  je  n'ai  jamais  vu  de 
visage  aussi  pâle. 

Axel,    se  détournant 

Eh  bien,  regarde! 

Gotthold  recule  d'un  pas,  avec  stupeur,  devant  la  pâleur 
terrible  d'Axel. 

Réveille  une  des  filles  du  château  ;  qu'on  allume 
des  lampes  et  du  feu  dans  la  chambre  la  moins 
délabrée.  Préviens  cette  visiteuse  que  le  comte 
d'Auërsperg  la  salue. 

Gotthold 

C'est  fait,  monseigneur,  et  je  précède  cette 
dame  inconnue  qui  va  passer,  conduite  par  Eli- 
sabeth, vers  la  chambre  de  votre  aïeule. 


le  monde  occulte.  231 

Axel 

Bien.  —  Pourquoi  n'entends-je  pas  Lkko?  — 
Ce  serait  à  lui... 

GOTTHOLD,    haïssant  la   vois 

Il  est  dans  l'obituaire,  avec  Miklaus,  Hartvvig 
et  herr  Zacharias,  pour  l'ensevelissement.  Je  dois 
aller  les  aider  tout  à  l'heure.  Il  est  bon  que  cette 
besogne  soit  accomplie  par  nous  seuls. 

Axel 

Ah!  c'est  juste,  —  j'avais  oublié. 

Il  se  détourne,  se  laisse  tomber  sur  l'un  des  sièges  et 
s'y  accoude,  comme  sans  plus  prêter  d'attention  aux 
choses  environnantes. 


SCENE   III 

LES   MÊMES,   SARA 

Au  fond,  au  delà  du  seuil  de  la  salle,  paraît  Sara,  vêtue 
de  noir,  un  voile  de  deuil  autour  du  visage;  elle 
est  précédée  d'une  jeune  fille  portant  le  costume 
des  paj'sannes  du  Schwartzwald  :  celle-ci  élève  au- 
devant  d'elle  un  candélabre  allumé. 

En  passant  au  dehors,   dans  le  vestibule,  devant  la 


232  AXEL 

vaste  porte  ouverte,  Sara  se  détourne  à  demi  vers    a 
salle  et  aperçoit  Axel,  qui,  accoudé  près  du  foyer,  ne 
la  voit  pas. 
Elle  le  regarde  un  instant,  — puis,  continuant  de  passer, 
disparaît. 

Maître     JaNUS,  à  lui-mêmo,  au  sommet 
de  l'esralier   de  pierre 

Le  Voile  et  le  Manteau,  tous  deux  renonciateurs, 
se  sont  croisés  :  l'OEuM'e  s'accomplit. 


QUATRIEME   PARTIE 


LE    MONDE   PASSIONNEL 


QUATRIEiME    PARTIE 


LE    MONDE    PASSIONNEL 


§  1.    —  L'épreuve  par  Vov  et  par  ramotir 

La  galerie  des  sépultures  sous  les  crj-ptes  du  burg 
d'Auërsperg. 

Au  fond,  dominant  les  tombeaux,  l'écusson  familial, 
sculpté  sur  le  granit  de  la  muraille. 

A  droite  et  à  gauche,  dans  toute  la  longueur  de  la  salle, 
des  mausolées  de  marbre  blanc.  —  Statues  de  che- 
valiers et  de  châtelaines,  les  premiers  debout  ou 
agenouillés  sur  leurs  tombes;  les  femmes,  dans  les 
costumes  des  siècles  où  elles  vécurent,  sont  étendues, 
les  mains  jointes,  au  long  des  pierres  de  leurs 
sépulcres;  —  lévriers  de  marbre  sculptés  à  leurs 
pieds. 

Une  lampe  funéraire,  suspendue  à  la  voûte  centrale, 
éclaire  confusément  l'obituaire.  —  Auprès  d'un  béni- 
tier de  porphyre,  un  grand  prie-dieu,  en  ébène,  à 
coussins  de  velours  d'Utrecht  violet,  usé,  à  glands 
d'un  or  terni. 

A  gauche,  au  lointain  de  l'allée,  dans  l'angle  de  la 
muraille,  un  soupirail  élevé,  à  vitraux,  au  dehors 
rosacé  de  fer;  —  une  draperie  noire  le  voile  à  moitié. 
Vers  le  centre,  de  ce  côté,  porte  basse,  creusée  dans 
l'épaisseur  du  mur. 


236  AXEL 

A  droite,  au  fond  de  la  galerie,  et  de  face,  porte  de  fer 
ogivale,  à  deux  battants,  massive,  au-dessus  de 
trois  degrés  et  s'ouvrant  sur  la  spirale  de  marches 
d'un  haut  escalier  de  pierre. 

Au  milieu,  entre  les  tombes,  sur  un  trépied,  brùle- 
parfums  de  bronze,  d'où  sort  une  flamme. 

A  gauche,  auprès  de  la  muraille,  Gotthold  et  Miklaus, 
appuyés  chacun  sur  une  bêche,  regardent  herr  Za- 
charias,  occupé  à  écrire,  au  pinceau  d'argent,  sur 
une  croix  d'ébène,  le  nom  du  défunt  qu'ils  viennent 
d'ensevelir.  —  A  droite,  Hartwig  classe  différents 
objets  sur  un  support  de  pierre.  —  Ukko  se  tient 
debout,  souriant,  accoudé  au  prie-Dieu,  regardant 
aussi  herr  Zacliarias. 


SCENE    PREMIÈRE 

UKKO,    GOTTHOLD.    herr  ZACHARIAS, 
HARTWIG,    xMIKLAUS 

Ukko 

L'épitaphe?  la  voici  :  —  Ce  fut  un  seigneur 
insoucieux,  qui  prisa  fort  la  bonne  clière  et  les 
belles  femmes.  Que  cette  excellente  lame,  d'ailleurs, 
intercède  pour  nous  dans  la  lumière  divine! 

Gotthold 

Moins  de  bruit,  tapageur  !  Ce  mort  a  droit  au 
silence. 


LE    MONDE    PASSIONNEL  237 

Urko 

Je  ne  donne  pas,  à  l'étourdie,  le  titre  de  mort 
à  qui  mérita  trop  peu  celui  de  vivant.  Ci  repose 
un  brillant  misérable,  un  tas  d'assouvissements, 
qui  n'aima  ni  ne  pria  jamais.  Dès  lors,  apparu, 
disparu,  rieur  ou  grave,  que  nous  est-il  ?  Il  s'est 
moqué  de  tout  :  tout  se  moque  de  lui.  Une  der- 
nière pelletée,  et  bonsoir! 

GOTTHOLD 

Taisons-nous,  Ukko  ! 

MlKLAUS 

C'est  un  specti-e  comme  un  autre,  à  la  fin  des 
fins! 

Ukko 

Çà  ?  je  vous  défie  de  tirer,  fût-ce  à  vous  deux, 
un  spectre,  —  de  ce  sac  à  vin  mis  en  perce  et 
vidé. 

GoTTHOLD 

Colères  d'enfant!  folles  colères  d'entêté... 

U  KKO ,    souriant 

L'indignation,  bien   natale,  ne  s'use  pas;   elle 


238  AXEL 

croît  avec  la  vie;  elle  ne  se  laisse  pas  travestir 
du  nom  de  colère.  —  Va,  lions  et  chacals,  s'ils  sem- 
blent égaux,  en  tant  qu'animaux,  savent,  de  toute 
éternité,  qu'ils  ne  sont  pas  de  même  nature. 

JVllKLAUS,   joignant  les  mains  sur  sa  bêche 

Tu  nous  effrayes,  mon  garçon. 

Ukko 

Vous  pensez  ce  que  moi  j'ose  dire. 

GOTTUOLD 

Gommes  tu  juges  vite  les  trépassés,  toi  —  qui 
as  encore  du  lait  dans  le  nez! 

Ukko 

Lequel  de  vous,  mort,  se  soucierait  de  parta- 
ger cette  fosse?...  un  silence.  Vous  voyez. 

Mi  KL  A  us,  pensif 

Après  tout,  ce  fut  un  gentilhomme  d'un  sang 
brave. 

Ukko 

Son  sang  le  faisait  brave,  non  pas  son  cœur  — 
et  ce  fut  un  gentilhomme  —  comme  un  ducat 


LE    MONDE    PASSIONiXEL  239 

de  cuivre,  bien  frotté,   est  une  pièce  d'or.   Que 
vaut  la  fausse  monnaie?  moins  que  son  métal. 

GOTTHOLD 

Chut! 

Ukko 

Qui  peut  nous  entendre?  Une  fois  ces  massives 
portes  de  fer  refermées,  le  tonnerre  tomberait 
ici  qu'on  ne^l'entendrait  pas,  tant  ces  voûtes  sont 
épaisses;  —  le  fond  se  perd  dans  la  montagne. 

GoTTHOLD 

Je  veux  dire  que  ces  pierres  couvrent  des  voi- 
sins du  même  nom  que  lui. 

Ukko,  giadai 
Honorer  celui-ci,  c'est  manquer  à  ceux-là. 

HeRR     ZaCHARIAS,    se  levant,    appuyé 
sur   la  grande  croix  noire 

Enfant,  son  être  a  coûté,  comme  le  tien,  le 
sang  d'un  dieu.  Tu  es  dans  l'âge  de  la  vigueur  ; 
va,  cela  passe  vite  —  et,  alors,  la  voix  ne  s'élève 
plus  si  rude  contre  des  mânes.  —  Aide-moi, 
plutôt,  à  planter  solidement  cette  croix  dans  cette 
terre  fraîche. 


240  AXEL 

UkKO,   murmurant 

Une  croix  là-dessus?  C'est  offrir  beaucoup  à 
qui  s'en  soucierait  peu. 

GOTTHOLD     ET     MiKL  A  US  ,   scandalisés  et  sévères 

Ukko!  nous  allons  nous  fâcher. 
Ukko 

Soit  :  mais  je  tiens  que  c'  est  vous  qu'il  prie- 
rait de  se  taire,  s'il  vous  entendait.  Brisons  là, 
je  dois  vénérer  vos...  coutumes,  a  lui-même:  -  Et, 
au  fait!  un  rayon  de  soleil  ou  d'étoile  peut  faire 
étinceler  même  le  fumier.  Enfonçant  la  croix  sur  la 
fosse  :  —  Donc,  à  tout  hasard  ! 

HARTWIG,   arrivant  et  jetant  une  poudre 
dans  le  brûle-parfums 

Voici  de  l'encens. 

Ukko 

Oh!  rien  ne  pressait  encore. 


LE    MO.\DE    PASSIONNEL  241 


SCÈNE  II 

LES  MÊMES,   AXEL,  entrant  par  la  porte   basse, 
en  habit  de  voyage  et  en  manteau   noir. 

Axel 

11  est  bientôt  minuit  :  demain,  à  pareille  heure, 
je  serai  loin...  Je  viens  vous  dire  adieu. 

HERR     ZAGHARIAS,    tressaillant    douloureusement 

Oh  !  vous  partez,  mon  cher  maître? 

GOTTHOLD,    balbutiant 

Monseigneur,  nous  sommes  très  âgés  :  nous 
eussions  bien  voulu  que  votre  main  nous  fermât 
les  yeux,  dans  quelques  jours. 

Axel,    los  regardant,  et  apri'S  un   profond  silence 

Amis,  —  amis  !  mes  vieux  enfants  !  — il  le  faut. 
Pardonnez!  a  (ukko:)  Tu  commanderas  ici,  en  mon 
absence  —  excepté  à  ceux-ci,  que  tu  aimes  et 
qui  t'aiment. 

16 


242  AXEL 

LkKO,    doconcerté,  balbutiant 

Quoi  !  tu  ne  m'emmènes  pas  ?  Tu  ne  m'emmènes 
pas? 

Axel,    tout  bas,  avec  un  sourire  triste 

Et  ta  fiancée,  enftint  !  et  ta  patrie  !  —  Je  dois 
partir,  sans  vous  revoir,  au  lever  du  soleil,  en  ce 
jour  de  Pâques.  Si  vous  voulez  me  faire  fête,  eh 
bien,  que  Ton  sonne,  dès  l'aurore,  nos  plus  belles 
et  anciennes  fanfares  ;  je  les  entendrai  de  loin  ; 
cela  me  rappellera  l'autrefois  superbe.  Cette  nuit, 
si  vous  n'avez  pas  sommeil,  buvez  et  chantez! 
Enterrez  au  fond  du  verre  les  souvenirs  d'an- 
cienne gloire  et  de  ferraille!  —  Embrassez-moi. 

Hartwig,   Miklaus,    Herr   Zacharias 
et    gottuold 

Adieu,  Auërsperg  ! 

Axel,    ajrès   les  avoir  serrés   dans  ses  bras  l'un 
après  l'autre,    —  à   Ukko: 

J'ai  réveillé  le  maître  forestier,  le  bon  père  Hans 
Gluck,  tout  à  l'heure,  dans  la  forêt.  Tu  sais  qu'il 
t'attendra  demain,  dès  l'aube,  pour  tes  fiançailles? 

Ukko 
0  mon  maître  ! 


LE    MONDE    PASSIONNEL  243 

AXEL,  l'embrassant 

Mon  fils  ! 

Il  ouvi*e  les  bras;  Ukko  s'y  précipite  et,  tout  en  larmes, 
l'embrasse. 

Tu  trouveras,  sur  ma  table,  un  parchemin  signé 
d'Axel  :  à  toi  ce  château,  si  je  n'y  reviens  plus. 

Ukko,  sanglotant 

Hélas! 

Axel 

"Vos  mains,  —  et  adieu.  Laissez-moi  seul,  à 
présent;  et  voici  mon  dernier  ordre  :  que  per- 
sonne, à  l'avenir,  ne  descende  ici. 

Les  quatre  vieillards  s'inclinent,  les  j^eux  en  pleurs. 

GOTTHOLD,  à  demi-voix 

C'est  la  dernière  fois  que  nous  le  voyons. 

MlKLAUS,  s'essu^-ant  les  paupières  d'un  revers  de  main 

Lui,  dont  le  regard  nous  nourrissait  ! 

HeRR     ZACHARIAS,    à  lui-même  un  peu  hagard 

0  consternation  !  le  grand  trésor,  perdu,  perdu  ! 
J'ai  vécu  trop  de  jours,  moi,  depuis  ce  matin. 


244  AXEL 

Ils  marchent  vers  la  porte  basse.  Ukko,  le  front  dans 
les  mains,  hésite  un  instant,  —  puis  revient  et  se  jette 
sur  la  main  d'Axel,  qu'il  baise  avec  une  désolation 
muette. 

Axel 

Adieu  ! 

Le  page,  en  chancelant,  rejoint  les  quatre  vieillards  et 
sort  avec  eux  en  sanglotant.  La  porte  se  referme. 
Axel  jette  son  manteau  sur  le  prie-Dieu. 


SCENE   III 

AXEL,  seul,   —  regardant  autour  de  lui 

Cendres,  je  suis  la  veille  de  ce  que  vous  êtes. 
Un  silence.  Icî,  l'adieu  retombe,  vide,  en  son  propre 
écho.  —  Contempler  des  ossenaents,  c'est  se 
regarder  au  miroir.  —  A  quoi  bon  parler,  ici  ? 

Il  s'assoit  sur  une  tombe  et,  joignant  ses  mains  pen- 
dantes, les  yeux  fixes,  il  s'abandonne  au  cours  d'une 
méditation  mystérieuse.  Au  bout  de  longs  instants, 
relevant  la  tête  : 

—  0  dormeurs,  ô rose-croix,  mes  devanciers!  S'il 
est  des  paroles  qui  troubleraient  vos  sommeils,  je 
les  oublie,  n'ayant  pas  à  fatiguer  vos  ombres  de 
puériles  obsécrations  —  et  l'objet  de  ma  songe- 


LE    MONDE    PASSIONNEL  245 

rie  n'étant,  devant  la  Mort,  qu'une  vanité.  Regardant 

le  grand  écusson  sculpté  dans  la  muraille  et  sur  lequel  tombe  une 
effusion   de  lumière   de   la  lampe  :   Mais  VOUS,  grauitiqueS 

sphinx  aux  faces  d'or,  qui  semblez  supporter  le 
secret  de  la  Toute- richesse,  soyez  évoqués,  êtres 
de  rêve  !  —  ô  figures  d'au  delà,  je  vous  adjure,  — 
par  la  plus  effroyable  des  choses,  par  l'indiffé- 
rence du  Destin!  Je  vous  ordonne  de  relever  de 
son  normal  silence  la  solitaire  Tête  de  mort  qui 
aggrave,  d'un  symbole,  le  signe  d'une  race  que  je 
résume,  afin  que  cette  Tète  me  donne  à  entendre,  — 
soit  d'une  lueur  de  ses  orbites,  soit  de  tel  acte  mi- 
raculeux, d'une  parole,  —  l'énigme  de  ces  pierres 
radieuses  qui  ornent  son  bandeau,  —  afin  qu'elle 
me  révèle  ce  que  signifie,  enfin,  l'aui'éole  de  ces 
mots  sacrés  :  Altius  resurgere  spero  gemmatus. 

A  peine  a-t-il  prononcé  les  paroles  de  cette  devise, 
qu'il  tressaille,  comme  écoutant  un  bruissement  de 
pas  qui  se  rapprochent,  invisibles. 

Relevant  la  tète,  il  semble  oublieux,  tout  à  coup,  de 
ces  mêmes  paroles,  —  et  comme  en  proie  à  quelque 
humaine  distraction,  provenue  de  ce  bruit  de  pas 
inattendu. 

Qu'est-ce  donc?  Est-ce  le  cri  du  vent?  Depuis 
un  instant,  je  crois  entendre...  oui...  l'escalier  est 
sonore  et  quelqu'un  marche  très  doucement.  — 
Ukko,  sans  doute?...  Non!  J'ai  défendu  tout  à 
l'heure  que  personne  revînt  ici. 


246  AXEL 

Il  regarde  à  travers  les  battants  de  la  grande  porte  de 
l'escalier  de  pierre  ;  puis  avec  un  mouvement  de 
surprise  : 

Une  femme!  —  J'ai  bien  vu.  C'est  une  femme.  — 
Ah!  sans  doute,  celle  de  cette  nuit!  Qu'est-ce 
donc?  Son  flambeau,  qu'elle  tient  au-dessus  de  sa 
tête,  m'empêche  de  voir  son  visage.  Elle  descend 
vers  ces  caveaux  perdus...  et  sans  hésiter,  comme 
si  elle  les  connaissait  !  —  Quelque  chose  brille  et 
reluit,  par  instants,  dans  sa  main  :  —  c'est  un 
poignard,  je  crois.  Que  signifie  ceci?...  Mais,  en 
vérité,  son  insomnie  ressemble  à  la  mienne  !  Sa 
démarche  est  bien  assurée...  n  regarde  autour  de  lui. 
Quelle  mystérieuse  curiosité  s'éveille  en  moi?  Elle 
approche...  Ah!  je  veux  savoir!... 

11  se  cache  dans  un  angle  des  murailles. 


SCÈNE    IV 

AXEL,    SARA 

Sara,  dans  ses  vêtements  noirs  et  demi-voilée,  —  éle- 
vant, d'une  main,  le  flambeau,  serrant,  de  l'autre,  un 
solide  poignard,  pousse  les  deux  battants  de  la  lourde 
porte  de  fer  ;  ceux-ci  roulent  silencieusement  ;  elle 
apparaît,  alors,  debout,  sur  les  marches  de  pierre. 

Taciturne ,  elle  observe  avec  une  attention  profonde 
l'intérieur  de  la  salle.  D'un  regard  errant,  elle  sonde 


LE    MONDE    PASSIONNEL  247 

les  intervalles  des  tombes.  Puis,  elle  descend  les 
dernières  marches,  entre,  referme  la  porte  sur  elle 
et  assujettit  la  barre  des  battants. 

Elle  marche  vers  la  porte  de  droite  et  pousse  éga- 
lement, dans  les  écrous  des  murs,  les  verrous  de 
fer. 

Cela  fait,  elle  pose  le  flambeau  sur  un  socle  funèbre, 
puis  se  dirige  vers  la  massive  muraille  du  fond  de 
l'obituaire. 

Là,  s'étant  détournée  encore  une  fois  vers  Tensemble 
de  la  salle  et  le  séculaire  silence  des  statues,  elle 
demeure  pensive  quelques  instants,  puis  regarde 
fixement  les  étranges  armoiries  sur  la  muraille. 

Bientôt,  posant  le  pied  sur  l'exhaussement  d'une  dalle, 
elle  s'approche  de  l'Écusson,  qu'elle  semble  contem- 
pler avec  une  attention  mystérieuse. 

Enfin,  joignant  les  mains  sur  le  pommeau  de  son  poi- 
gnard, elle  paraît  rassembler  toute  sa  juvénile  force, 
et  appuie  la  pointe  de  la  lame  entre  les  yeux  de 
l'héraldique  Tête  de  mort. 

Sara 

MaCTE    AMMO  !    ULTIMA... 

Soudain  toute  l'épaisseur  du  pan  de  mur,  se  scindant 
en  une  large  ouverture  voûtée,  glisse  et  s'abîme, 
lentement,  sous  terre,  au-devant  de  Sara,  laissant 
entrevoir  de  sombres  galeries,  aux  spacieux  arceaux, 
qui  s'étendent  au  plus  profond  du  souterrain. 

Et  voici  que,  du  sommet  de  la  fissure  cintrée  de  l'ou- 
verture, —  à  mesure  que  celle-ci  s'élargit  plus 
béante,  — s'échappe,  d'abord,  une  scintillante  averse 
de  pierreries,  une  bruissante  pluie  de  diamants  et, 
l'instant   d'après,   un   écroulement  de   gemmes   de 


'2i8  AXEL 

toutes  couleurs,  mouillées  de  lumières,  une  myriade 
de  brillants  aux  facettes  d'éclairs,  de  lourds  colliers 
de  diamants  encore,  sans  nombre,  de  bijoux  en  feu, 
de  perles.  —  Ce  torrentiel  ruissellement  de  lueurs 
semble    inonder,     brusquement,    les    épaules,    les 
cheveux  et  les  vêtements  de  Sara  :  les  pierres  pré- 
cieuses et  les  perles  bondissent  autour  d'elle  de  toutes 
parts,  tintant  sur  le  marbre  des  tombes  et  rejaillis- 
sant,  en   gerbes   d'éblouissantes  étincelles,  jusque 
sur  les  blanches  statues,  avec  le  crépitement  d'un 
incendie. 
Et,  comme  ce  pan  de  la  muraille  s'est,  maintenant, 
enfoncé  plus  d'à  moitié  sous  terre,  voici   que,  des 
deux  côtés  de  la  vaste  embrasure,  de  tonnantes  et 
sonnantes  cataractes  d'or  liquide  se  protluent  aux 
pieds  de  la  ténébreuse  advenue. 
Ainsi  que,  tout  à  l'heure  les  pierreries,  de  roulants 
flots   de   pièces    d'or   tombent    formidablement    de 
l'intérieur  de  barils  défoncés,  brisés  par  la  rouille  et 
par  la  pression  de  leur  nombre. 
Les  premiers,  leurs  propres  richesses  en  ont  tassé  et 
calé,  dans  l'immense  caverne,  les  entrecroisements  ; 
les  autres,  accumulés,  derrière  eux,  en  désordre,  se 
superposent   et   s'allongent  en  centaines  massives. 
Çà  et  là,  dans  les  lointains  intervalles,  des  reflets  du 
flambeau  laissent  distinguer,  sur  le  fond  de  l'obscu- 
rité,  quelque  bande  jaunie   d'un    parchemin,    que 
scelle  encore,  en  des  moisissures,  une  large  empreinte 
de  cire  rouge. 
Les  dunes  d'or  les  plus  proches,  amoncelées  contre 
cette  paroi  disparue  du  mur  —  qui  s'est  arrêtée  au 
ras  du  sol  —  roulent,  à  profusion,  bruissent,  bour- 
donnent,  et  se   répandent,   follement  —  irruption 
vermeille  —  à  travers  les  allées  sépulcrales. 
Alors,   s'appuyant  d'une   main   contre  l'épaule    d'une 


LE    MONDE    PASSIONNEL  249 

très  ancienne  statue  de  chevalier,  Sara  s'est  redressée, 
au  centre  de  tout  ce  rayonnement  où  se  multiplie, 
en  mille  et  mille  réfractions,  la  double  flamme  funé- 
raire de  la  lampe  et  du  vacillant  flambeau  ;  —  puis, 
toujours  pâle,  grave  et  les  paupières  abaissées,  appa- 
raissant, ainsi,  vêtue  de  deuil,  en  cette  effusion  de 
splendeurs,  elle  achève  de  murmurer  sa  familiale 
devise  que  cette  éruption  terrible  de  trésors  vient 
d'interrompre  : 

...  PERFULGET  SOLA  ! 

Étendant,  ensuite,  la  main  devant  elle,  elle  soulève,  au 
hasard,  une  poignée  de  grands  colliers  de  diamants 
et  semble  mirer,  un  moment,  son  visage  et  ses  yeux 
dans  leur  onde  radieuse. 

Cependant,  au  vague  pressentir,  sans  doute,  d'une 
présence  dans  la  salle,  elle  détourne  les  yeux  vers 
les  statues  et  aperçoit,  dans  l'ombre,  Axel  qui  se 
tient  debout  contre  un  sépulcre  et  la  considère  en 
silence. 

Rapide,  elle  a  laissé  tomber  les  pierreries  :  elle  rejette, 
d'un  mouvement,  sur  son  épaule,  le  pli  de  sa  mante 
de  soie  noire  :  —  à  sa  ceinture  luisent  deux  fins 
pistolets  d'acier.  Saisissant  l'un  deux,  elle  ajuste, 
prompte,  le  comte  d'Auërsperg,  fait  feu  —  et  lance, 
au  loin,  son  arme  fumante. 

Axel,  blessé,  se  précipite  vers  elle  ;  mais,  déjà,  de  son 
autre  arme,  elle  le  vise  attentivement  :  second  coup 
de  feu. 

Encore  atteint,  mais  toujours  du  seul  effleurement  des 
balles  qui  lui  ont  sillonné  la  poitrine,  Axel  a  rejoint 
Sara;  la  jeune  fille,  le  poignard  bien  au  poing, 
l'attend,  prête  à  bondir,  svelte  et  mortelle,  cette  fois, 
en  l'élan  même  qu'il  va  prendre. 


250  AXEL 

Axel,  s'effaçant  sous  la  feinte  d'un  retrait,  a  saisi 
puissamment,  malgré  la  vitesse,  l'habile  et  fulgurant 
poignet  de  Sara. 

L'instant  d'après,  irrésistible,  —  bien  que  surpris  de 
l'extraordinaire  résistance  de  cette  féminine  enne- 
mie, —  le  comte  d'Auërsperg.  d'une  étreinte  de  fer, 
la  tient,  désarmée,  paralysée  et  renversée  sur  son 
bras. 

Axel,  ternblo,   le  poignard  levé 

Toi,  je  veux  voir  la  couleur  de  loa  sang  ! 

Au  moment  de  frapper,  il  s'arrête  à  l'aspect  du  sublime 
visage  de  la  jeune  fille. 

oARA,   ressaisissant  le   poignet  d'Axel  et  le  ramenant 
avec  violence  contre  elle-même. 

Eh  bien,  regarde  ! 

La  pointe  de  l'arme  atteint  son  épaule;  quelques  gouttes 
de  sang  jaillissent  seules,  le  comte  d'Auërsperg  ayant 
paru  retenir  l'impulsion  du  mouvement  de  Sara. 

Axel,    à   lui-môme,  comme  ébloui,   la  considérant   épordùment 

0  beauté  d'une  forêt  sous  la  foudre! 

o  A  R  A  ,   sjmbre 

Frappe  et  oublie  ! 

Axel,  dénouant  son   étreinte 

A  toi  la  plus  précieuse  part  —  et  la  vie  sauve. 


LE    MONDE    PASSIONNEL  251 

Sara  va  se  placer,  debout,  près  du  brûle- parfums. 

oARA,    méprisiate,  après  un   momeat   de   silence 

Suis-je  donc  une  complice  ? 

Axel 

Ton  orgueil  a  la  fièvre.   La  moitié    de  telles 
richesses  ne  diffère  pas  de  leur  totalité, 

Sara 
A  l'Allemagne,  cet  or,  si  c'est  de  l'or. 

Axel 
A  l'Allemagne  !  Non  pas.  somiant  :  Au  monde! 

Sara,  dédaigneuse 

Propos  subtil,  digne  des  larrons  de  nuit. 

Axel,    farouche 

Oublie  moins  que  je  t'ai  laissée  vivre. 

oARA.  simplement 

L'ai-je  demandé? 

Axel 

Va  !  c'est  assez  de  richesses  pour  acheter  beau- 
coup d'âmes. 


252  AXEL 

Sara 
Pas  assez  pour  troubler  la  mienne. 

Axel 

Enfin,  qui  parle,  ici,  d'anciennes  consciences?  — 
^' 'as-tu  pas  reconnu,  par  un  double  attentat,  l'hos- 
pitalité? Où  m'es-tu  donc  apparue?  Sous  ces 
lampes  et  tenant  ces  pierreries.  Était-ce  aussi 
pour  les  restituer  à  l'Allemagne? 

Sara 

Non,  puisque,  de  ma  part,  ce  n'eût  jamais  été 
que  les  lui  abandonner.  Après  un  instant  :  Margrave, 
ceci  n'est  chez  personne  —  et  je  ne  suis  venue  en 
ce  lieu  que  pour  m'y  saisir  d'un  sceptre  perdu, 
car  l'excessive  quantité  de  cet  or  en  transfigure  le 
nom.  —  Quel  passant  n'a  droit,  par  tous  pays, 
de  s'arroger  un  royal  pouvoir,  si  quelque  hasard 
divin  lui  en  jette  l'insigne  au-devant  des  pas?  Sous 
condition,  cependant,  qu'il  élève  le  sceptre  et  com- 
mande, attendu  qu'alors  c'est  bien  un  roi  ;  s'il  en 
remarque  le  métal  jusqu'à  vouloir  le  diviser,  il 
se  crée,  tu  l'as  dit,  l'unique  devoir  d'une  humble 
restitution.  —  Partager?...  Gomment  rompre  un 
rayon  de  lumière?  —  Survivre?...  Gomment  élu- 
der, ici,  moi  vaincue,  d'attester  par  la  mort  qu'il 


LE    MONDE    PASSIONNEL  253 

m'était,  en  effet,  légitime  de  tenter  cette  conquête, 
puisque,  la  seule  forme  en  laquelle  mon  esprit  la 
pouvait  concevoir  étant  réellement  souveraine,  je 
ne  relevais  plus  des  vulgaires  justices  ? 

Axel,  la  regardant  fixement 

A  vous  donc  le  sceptre  intact  et  tout  entier, 

oARA,    grave,   après  un  moment  de   silence 

Soit.  Qui  donc  es-tu? 

Axel,  pensif 
Qu'importe!  —  Adieu. 

Sa.ra 

Oh  !.. .  Demeure.  Pensive  et  d'une  vois  amère  :  Me  fuSSé- 

je  dessaisie,  moi  victorieuse?  iNon.  La  visiteuse 
d'un  soir  de  hasard  fût  rentrée  dans  l'orage.  J'eusse 
rejoint  mes  équipages  et  mes  piqueurs  qui  m'at- 
tendent sur  la  Usière  de  votre  forêt.  —  Plus  tard, 
une  fois  la  légende  oubliée,  j'eusse  fait  acquérir, 
par  des  mandataires  lointains,  ce  manoir  qui  m'est 
désormais  familier!...  Ta  générosité  ne  saurait 
donc  jamais  être,  à  mes  yeux,  qu'une  aumône 
imméritée,  dont  le  méprisant  souvenir  avilirait 
sans  cesse  les  joies  et  les  fiertés  futures...  Non!  — 


254  AXEL 


C'est  à  moi  seule  de...  disparaître,  a  eiie-même  :  Avant 
une  heure,  j'aurai  bu  le  suc  de  cet  anneau  mortel 
et  nous  serons  délivrés  l'un  de  l'autre. 


Elle  le  regarde. 


Mais,  vous  chancelez  —  et  je  vous  vois  devenir, 
d'instants  en  instants,  plus  pâle.  Tout  à  l'heure, 
avec  ces  armes,  j'ai  dû  vous  blesser  :  je  le  regrette. 
Je  ne  voulais  que  vous  tuer.  11  faut  que  l'un  des 
deux  survive.  —  Attendez. 

Elle  ôte  son  voile  et  marche  vers  le  bénitier  funèbre. 

Axel 

Rien.  Vos  balles  m'ont  eHleuré  la  poitrine...  à 
peine.  —  Laissez! 

Saba 

Ces  dentelles  mouillées  de  cette  eau  glaciale...  — 
l'eau  froide  empêche  le  sang  de  couler.  —  Appli- 
quez cela,  —  tenez! 

Ayant  ramassé  le  poignard,  elle  s'approche,  puis  elle 
coupe  les  boutons  de  fer  du  vêtement  d'Axel,  en 
silence.  Ensuite,  rejetant  l'arme  au  loin,  elle  applique, 
impassible,  sur  la  poitrine  du  comte  d'Auërsperg,  le 
grand  voile  noir  tout  trempé  de  l'eau  funéraire. 

Axel,    à  lui-môme,   la  regardant 

A  travers  ces  vitraux,  les  astres  la  couvrent  de 


LE    MONDE    PASSIONNEL  255 

rayons  mystérieux.  La  Terre  me  défie  et  me  tente 

par   son   apparition.    Haut,  frémissant   tout  à  coup: 

Jeune  fille,  ce  grand  trésor  —  que  nous  venons 
de  tant  dédaigner  après  l'avoir  tant  rêvé  —  ne 
vaut  pas  que  l'on  meure  à  propos  du  nom  qu'on 
lui  donne.  —  C'est  une  circonstance  plus  vague 
et  plus  sombre  qui  vient,  en  effet,  de  te  condam- 
ner. Pendant  que  tu  parlais,  le  reflet  de  ton  être 
m'entrait  dans  l'âme  ;  tu  t'emparais  des  batte- 
ments de  mon  cœur...  et  j'ai,  déjà,  ton  ombre 
sur  toutes  les  pensées.  Or,  si  je  porte  en  moi  mon 
propre  exil,  je  tiens  à  y  rester  solitaire.  —  Je 
suis  celui  qui  ne  veut  pas  aimer...  Mes  rêves 
connaissent  une  autre  lumière!  —  Malheur  cà  toi, 
puisque  tu  fus  la  tentatrice  qui  troublas,  par  la 
magie  de  ta  présence,  leurs  vieux  espoirs.  — 
Désormais,  je  le  sens,  te  savoir  au  monde  m'em- 
pêcherait de  vivre  !  C'est  pourquoi  j'ai  soif  de  te 
contempler  inanimée...  et  —  que  tu  puisses  ou 
non  le  comprendre  —  c'est  pour  t'oublier  que  je 
vais  devenir  ton  bourreau  ! 

O  A  R  A  ,  comme  éblouie,  à  elle-même  et  le  regardant  avec  stupeur 

0  paroles  inouïes  ! 

Un  silence;  puis,  presque  à  elle-même,  sourdement: 

S'il  était  vrai  que  toi  seul,  entre  les  fils  d'une 


256  AXEL 

femme,  saurais  résister  au  Dieu  qui  le  saisit  — 
jusqu'à  lui  préférer  la  destruction  de  ton  propre 

ciel...    Elle   tressaille. 

Axel,    arrachant  une   lourde   chaîne   de   fer 
à   l'un   des  tombeaux 

Je  jure...  que  je  vais  fermer  tes  yeux  de  para- 
dis! 

SaR  a  ,    souriante 

Oh!  l'instant  sublime!...  Eh  bien!  non!  Il  est 
trop  tard.  Tu  aurais  dû  frapper  sans  me  laisser 
entrevoir  ton  âme  aux  flamboiements  de  ces  mots 
surhumains  1 

Le  comte  d'Auërsperg  fait  siffler  et  tournoyer,  autour 
de  lui,  les  chaînes,  en  s'avançant,  effroyable,  vers 
Sara. 

Sara,    évitant,   d'un  élan  svelte,   le  choc  terrible, 
et  lui  jetant   les  bras  à  l'.entour  du   cou 

jN'on.  Voici  des  chaînes  plus  lourdes  —  et...  tu 
es  bien  mon  prisonnier,  cette  fois.  Essaye  donc  de 
te  délivrer!  —  Ah!  tu  vois?  Tu  ne  peux  plus  : 
c'est  impossible. 

Elle  se  suspend  languissamment,  la  tète  renversée  et 
le  regardant,  avec  des  yeux  de  lumière  entre  ses 
cils  ;  ses  cheveux  se  dénouent,   roulent  et  Tenve- 


LE    MO.NDE    l'ASSIO.WEL  257 

loppent.  Elle  parle  d'une  voix  pure,  très  sourde, 
très  douce,  presque  basse,  oppressée.  —  Parfois  elle 
ferme  les  yeux  tout  à  fait  et  son  éclatante  beauté 
grave  resplendit  sous  les  lueurs  du  tlambeau,  de  la 
lampe  et  des  pierreries.  —  Haletante,  les  narines 
frémissantes,  les  bras  languides  : 

Sois  indulgent  pour  toi-même,  enfant!  Est-ce 
donc  pour  moi  que  je  veux  vivre  !  Ne  me  tue  pas. 
A  quoi  bon?  je  suis  inoubliable. 

Sais-tu  ce  que  tu  refuses  !  Toutes  les  faveurs 
des  autres  femmes  ne  valent  pas  mes  cruautés  !  Je 
suis  la  plus  sombre  des  vierges.  Je  crois  me  sou- 
venir d'avoir  fait  tomber  des  anges.  Hélas  !  des 
fleurs  et  des  enfants  sont  morts  de  mon  ombre. 

Laisse-toi  séduire  !  —  Je  t'apprendrai  les  syl- 
labes merveilleuses  qui  enivrent  comme  les  vins 
de  l'Orient  !  Je  puis  t'endormir  en  des  caresses  qui 
font  mourir  :  je  sais  le  secret  des  plaisirs  infinis 
et  des  cris  délicieux,  des  voluptés  où  toute  espé- 
rance défaille.  Oh  !  t'ensevelir  en  ma  blancheur, 
où  tu  laisserais  ton  âme  comme  une  fleur  perdue 
sous  la  neige  !  îe  voiler  de  mes  cheveux  où  tu  res- 
pirerais l'esprit  des  roses  mortes!...  Cède.  Je  te 
ferai  pâlir  sous  les  joies  amères  ;  j'aurai  de  la 
clémence  pour  toi,  lorsque  tu  seras  dans  ces  sup- 
plices!... Mon  baiser,  c'est  comme  si  tu  buvais 
le  ciel.  Les  premiers  souilles  du  printemps  sur 
les  savanes  sont  moins  tièdes  que  mon  souille,  — 

17 


258  AXEL 

plus  pénétrant  que  la  fumée  des  cassolettes  qui 
brûlaient  dans  les  sérails  de  Cordoue,  plus  chargé 
d'oubli  que  les  senteurs  des  lames  de  cèdre  clouées, 
par  les  magiciens,  aux  arbres  des  jardins  de  Bagdad 
pour  humilier  les  fleurs  divines.  Reconnais,  dans 
mes  yeux,  l'âme  des  belles  nuits,  lorsque  tu  mar- 
chais dans  les  vallées  et  que  tu  regardais  les  cieux  : 
je  suis  cet  exil,  aux  inconnues  étoiles,  que  tu  cher- 
chais !  —  Je  donnerais  tous  les  trésors  pour  être 
le  tien  éternel.  Oh!  quitter  la  vie  sans  avoir  bai- 
gné de  larmes  tes  yeux,  ces  fiers  astres  bleus,  tes 
yeux  d'espérance!  oh!  sanst'avoir  fait  frémir  sous 
les  profondes  musiques  de  ma  voix  d'amour  !  — 
Oh  !  songe,  —  ce  serait  affreux  :  ce  serait  impossible. 
Renoncer  à  ceci  passe  mon  courage.  Abandonne- 
toi,  dis,  Axel,  —  Axel  !...  Et  je  te  forcerai  de  bal- 
butier sur  mes  lèvres  les  aveux  qui  font  le  plus 
souffrir,  —  et  tous  les  rêves  de  tes  désirs  passe- 
ront dans  mes  yeux  pour  multiplier  ton  baiser... 

Un  silence. 

Axel,    sourdement,  les  ;-eus  fermés 

Ton  nom,  s'il  doit  brûler  les  lèvres,  que  je  le 
redise!... 

Sara,  tout  bas,  la  tôto   inclinée  sur  Topaule  d'Axel 

Sara. 


LE    MO-NDE    PASSIONNEL  259 

Axel,    laissant  tomber  les  chaînes 

Sara,  je  ne  suis  plus  solitaire. 

Un  morne  silence. 


b  A  R  A  j    sans  relever  la  tète 

Ainsi,  tu  me  laisses  vivre? 

Axel  l'enlace  de  son  bras  désarmé  et  la  conduit  vers  le 
prie-Dieu  d'ébène  aux  coussins  de  velours  violet. 


AX£L,    avec   un  sourire  triouipliaut 
et  un  peu  d'emphase  juvénile 

Quel  serait,  parmi  les  rois,  l'insensé  qui,  de 
toutes  ces  astrales  pierreries,  n'incendierait  pas  la 
nuit  de  tes  cheveux  !  —  A  toi  seule,  à  toi,  cet 
amoncellement  radieux,  ces  splendeurs  que  tu  as 
ressuscitées  ! . . .  Laisse-moi  contempler,  seulement, 
ta  pâleur  mortelle.  —  Je  veux  m' asseoir  à  tes 
pieds  et  souiïrir,  à  mon  tour,  du  mal  des  hu- 
mains. —  Aimer,  c'est  cela,  sans  doute!  N'est-ce 
pas...  Sara? 

Elle  s'est  assise  :  des  rayons,  à  travers  le  vitrail,  font 
étinceler  la  noire  soierie  de  ses  vêtements. 

Sara 
0  jeune  homme  charmant,  qui,  malgré  l'immo- 


260  AXEL 

destie  de  mes  paroles,  a  pressenti  sa  sœur  sa- 
crée !  —  Tu  es  un  être  inespéré  !...  Je  ne  veux 
d'autre  parure  que  ton  regard  d'enfant  où  je  suis 
si  belle  —  et  c'est  de  me  voir  condamnée  à  subir 
tant  d'amour  que  je  suis  si  pâle.  —  Quant  à  nos 
grandes  richesses,  laissons-nous  vivre,  avec  nos 
songes  étoiles  ! 

11  s'est  assis,  sur  un  coussin,  aux  pieds  de  Sara  — 
croisant  ses  bras  sur  les  genoux  de  la  belle  fille;  il 
la  regarde  pendant  quelque  tepips,  comme  perdu 
dans  un  abîme  de  joie  silencieuse. 

Axel 

Oui,  pareille  à  la  statue  de  l'Adieu,  tu  devais 
m'apparaître,  en  ce  deuil,  souriante  et  couverte  de 
pierreries,  au  milieu  des  tombeaux.  Sous  ta  che- 
velure nocturne,  tu  es  comme  un  lis  idéal,  tout 
en  fleurs  dans  les  ténèbres. 

Quels  frémissements  ta  vue  suscite  en  moi!  Mon 
amour?  Mes  désirs?...  Tu  te  perds  en  eux, 
comme  si  tu  te  baignais  dans  l'Océan.  Si  tu  veux 
fuir,  c'est  on  eux  que  tu  fuis.  Ils  te  pressent  et  te 
pénètrent,  ô  bien-aimée  !  ils  te  soulèvent  et  meu- 
rent en  toi...  pour  revivre  en  ta  beauté! 

Sara,    souriante,    respirant  les   cheveux   d'Axel 

Tu  sens  l'odeur  des  feuilles  dans  les  clairs  au- 


LE    MONDE    PASSIONNEL  261 

tomnes,  ô  mon  chasseur!  Tu  as  mêlé  ton  être  sau- 
vage à  toute  l'àme  des  forêts...  Chère  joie... 

Elle  le  contemple  comme  enivrée  et  fière. 

Axel,    coramc   au   plus    profond    d'un    rêve 

Sara,  mon  amievirginale,  mon  éternelle  sœur,  je 
n'entends  plus  ce  que  tu  dis,  mais  ta  voix  seule... 

L'enlaçant  de   ses   bras,   en   un   transport  :    Oh  !    la     lleiir   de 

ton  être,  ta  bouche  divine!  En  un  baiser,  devenir... 
oh!  la  lumière  de  ce  sourire,  —  boire  ce  souITle 
du  ciel,  ton  haleine  !  ton  âme  ! 

bARA,    attirant  sur  son   sein    le    front   d'Axel,   —    puis,   grave, 
et  appuj-ant  doucement  ses   lèvres   sur   les   siennes 

Mon  âme?  la  voici,  mon  bien-aimé  ! 

Ils  restent  éperdus,  comme  inanimés  et  sans  paroles. 

AXLL,    rouvrant   les   yeux 

Tu  as  frissonné  :  —  le  froid  de  ces  pierres,  sans 
doute. 

Il  s'est  doucement  dégagé. 

En  haut,  de  vieilles  salles  —  où  des  feux,  nuit 
et  jour,  brûlent... 

oARA,     souri  antî 

Non;  c'est   de    nous  seuls    que  je    frissonne. 


262  AXEL 

Ne   préfères-tu  pas  attendre  ici   notre    premier 
soleil? 

Axel,    éperdument,    tout   à   coup 

0  vision  dont  je  voudrais  mourir  !  Mais  tu 
m'apparais  inconcevable  !  D'où  viens-tu  ?  Quel  fut 
ton  être  humain  jusqu'à...  nous? 

DAR  a  ,    souriante 

Cela  t'intéresse?  Oh!  se  peut-il! 
Elle  écarte  ses  cheveux  sin'  son  front. 

C'est  qu'en  vérité,  ce  que  tu  demandes,  je  l'ai 
oublié.  Depuis  que  je  suis  comme  une  impératrice 
d'Orient,  je  ne  sais  plus  que  toi.  Je  date  d'une 
heure:  ce  qui  précéda  celte  heure  n'est  plus.  — 
Redescendre  dans  la  mémoire  de  la  vie  !  tu  le 
veux  ? 

AXLL 

En  quelles  inflexions  d'amour  se  joue  ta  voix 
de  colombe!  Non,  —  laisse  les  souvenirs  !  —  ne 
disparais  pas  dans  les  vaines  évidences  de  la  terre; 
demeure-moi,  plutôt,  toujours  inconnue!...  Que 
sommes-nous,  même  dans  le  passé?  tel  rêve  de 
notre  désir. 


LE    MONDE    PASSIONNEL  263 

S  ARA^ 

Mon  cher  époux,  voici  l'anneau  donné  à  mes 
aïeules  pour  gage  des  nuits  nuptiales  :  regarde  ce 
qui  est  gravé  sur  son  antique  émeraude. 

Elle  élève  un  peu  sa  main  droite  :  une  ba'j;ue  familiale, 
ouvrée  d'armoiries,  étincelle  à  l'un  de  ses  doigts, 
Axel,  un  instant,  considère  le  fatidique  joyau;  puis, 
après  une  songerie  muette  et  devenue  taciturne,  il 
la  regarde. 

Axel,   avec  un  grave  sourire 

Oui,  ce  serait  à  penser...  qu'il  est  un  destin  ! 

Sara,  di!  môme 

Certes,  et  si  l'illusion  t'en  semble  belle,  va,  je 
l'imagine  aussi. 

Axel,  Jcbout,  profondément  soucieux 

Puisque,  mystérieuse,  elle  paraît  s'efforcer, 
autour  de  nous,  de  se  réaliser,  aidons-la  d'une 
croyance  ;  elle  nous  laissera  comprendre  que  nos 
êtres  s'attendaient.      un  siience. 

DARA,    regardant  autour  d'elle,   et  comme   pour   dissiper 
leurs  pensées 

J'ai  aussi  une  famille  de  marbre,  dans  un  manoir, 


264  AXEL 

au  nord  de  France.  Là  dorment  mon  père  Yvain  de 
Manpers,  noble  paysan,  —  ainsi  que  ma  mère, 
une  auguste  rappelée  du  Ciel  ! 

Se  tenant  par  la  main,  tous  deux  marchent  vers  un 
mausolée;  une  féminine  statue  aux  mains  jointes  est 
étendue  sur  la  pierre,   un  lévrier  sculpté  à  ses  pieds. 

—  C'est  ta  jeune  mère,  n'est-ce  pas?  —  Oui, 
tu  as  ce  noble  front...  et,  vois,  que  de  mélancolie! 
Oh  !  que  de  fuis  n'ai-je  pas  ressenti  que  sa  douce 
main  s'appuyait,  invisible,  sur  la  mienne,  lorsque 
j'entrouvrais  son  livre  d'Heures,  au  monastère! 

EHe   s'incline:   puis   à  demi-voix. 

—  Madame,  vous  le  voyez  :  je  donne  à  votre 
enfant  tout  ce  que  je  suis. 

AXEr. ,   reltvant  la  téta 

Au  monastère? 

oARA,  s'éloignanl,  la  main  appuyée  à  l'épaule  d'Axel 

Je  parle  d'une  abbaye  où  toute  ma  jeune  vie  fut 
détenue...  Je  crois  me  souvenir,  même,  d'y  avoir 
souffert. 

Axel,  tressaillant,  — et  d'une  voix  basse, 
contrariée,  saccadée 

Ah!  le  mendiant  s'assoira  dem:iin  sur  quelque 


LE    MONDE    PASSIONNEL  205 

pierre  dispersée  de  cette  bâtisse  !  Elle  n'est  plus.  — 
Le  nom  de  cette  ab])aye? 

b  A  R  A  ,  d'une  voix  douce  et  en  repoussant  doucement,  du  pied, 
d'importunes  pierreries  sur  le  sable 

0  mon  frère  Axel  !  Il  est  si  difficile  aux  offenses 
de  m'atteindre  que  la  clémence  envers  elles  ne 
m'est  d'aucune  gloire.  Songe!  Des  cœurs  condam- 
nés à  ce  supplice  de  ne  pas  m'aimer  doivent-ils 
être  encore  punis  d'un  tel  malheur  !  Et,  s'ils  furent 
coupables,  en  quelque  passé  plus  lointain  que  la 
vie,  au  point  de  s'être  créé  cet  actuel  tourment, 
ne  sont-ils  pas  assez  infortunés  d'être  d'une  telle 
nature?  Nous  ne  devons  que  les  plaindre.  —  Me 
haïr?  Tu  ne  saurais  excéder,  pour  eux,  ce  châti- 
ment. 

Pensive,  —  pendant  qu'ils  semblent  oublieux  du  grand  trésor  : 

Certes,  en  ce  cloître,  j'ai  vu  des  yeux  cruels  où  la 
Foi  ne  brûlait  qu'e:i  renvoyant  la  lueur  d'une  torche 
de  bourreau.  A.  ces  yeux,  le  ciel  ne  semble  pas 
assez  sombre  ;  ils  trouvent  utile  que  la  fumée  des 
bûchers  s'ajoute  à  ses  nuages.  J'ai  entendu  bittre 
des  cœurs  menaçants,  —  où  la  Crainte,  éperdue, 
d'un  Dieu...  —  de  l'idée,  n'est-ce  pas,  qu'ils  se 
font  de  Dieu  !  —  s'aveugle,  elle-mènne,  jusqu'à  se 
croire  l'Amour,   —  où  le  «  Commencement  de  la 


266  AXEL 

sagesse»  se  prend,  orgueilleux,  oubliant  sa  limite, 
pour  la  Sagesse-infinie.  —  N'espèrent-ils  pas  que 
la  vengeance,  prochaine,  de  leur  blanche  évadée, 
légitimera  les  prières  qu'à  celte  heure,  sans  doute, 
ils  adressent  pour  mon  salut? 

Souriante,  puis,  peu  à  peu,  tristement: 

Qu'ils  me  plaignent  donc,  ou  me  condamnent... 
par  contenance  !  Je  leur  laisse,  en  ma  redou- 
table miséricorde,  l'indigne  pensée  qu'ils  conçoi- 
vent de  leur  délivrée  !  En  vérité,  de  quoi  m'accu- 
seraient-elles devant  un  Dieu,  ces  consciences  faites 
d'une  rigueur  défendue,  qui  ne  surent  jamais  que 
scandaliser  mon  espérance?  Mon  âme  redoute  peu 
ces  juges  méchants,  qui  osent  affronter,  ainsi,  la 
terrible  colère  de  la  Colombe.  —  Ces  cœurs  voilés 
ont  l'innocence  des  gouffres,  je  le  sais  !  Les  gouffres 
disent  aussi  :  (t  Je  reflète  la  Lumière  !  »  Tout 
reflète  la  lumière  :  ils  ont  donc  un  vrai  tel  qu'un 
autre;  mais...  à  chacun  son  infini  !  —  Va,  laisse  à 
leurs  propres  âmes  le  soin  de  se  punir!  Moi,  je  ne 
daigne  punir  les  gouffres  —  qu'avec  mes  ailes. 

AxiiL,  dont   la  voix  tremble,   sourdement 

Le  nom  de  cette  abbaye  ! 

Sara  Ta  regarde  :  —  voici  qu'elle  vient  de  reconnaître 
à  quel  inexorable  degré  ses  paroles  ont  allumé  l'indi- 


LK    MONDE    PASSIONNEL  2G7 

gnation  de  son  jeune  élu.  Des  représailles  de  sang  et 
de  feu  flambent  dans  les  j-eux  d'Axel^  —  qui,  certes, 
exécutera  ses  rêves  d'extermination,  dès  ses  premiers 
jours  de  toute-puissance. 

Elle  tressaille  en  l'enveloppement  de  ce  vaste  amourven- 
geur.  Après  un  long  silence,  elle  se  laisse  tomber  aux 
genoux  de  son  jeune  amant. 

Tout  illuminée,  eu  ses  noirs  vêtements,  par  la  lampe, 
les  scintillations  des  pierres  précieuses  éparses  autour 
d'elle  et  le  voisin  éclat  du  flambeau,  elle  appuie  ses 
pâles  mains  sur  la  poitrine  haletante  du  jeune 
homme  ;  —  celui-ci  recule,  saisi  de  trouble  et  comme 
ébloui  ;  —  mais  elle  le  suit,  agenouillée,  sur  le  sable 
de  l'allée  mortuaire. 

oARA,  d'une  voix  étrange  et  grave 

—  Axel  !  fais  grâce  à  cette  prison  sainte,  —  au 
nom  des  vitraux  où  la  lumière  du  soir  me  semblait 
si  belle  !  au  nom  des  orgues,  qui,  sous  mes  doigts, 
ont  pleuré  de  si  lourds  sanglots  !  au  nom  de  ces 
froids  jardins,  où  s'est  assise,  tant  de  fois,  ma  mé- 
lancolie !... 

Je  t'inlercède  encore  au  nom  d'une  toute  jeune 
fille,  aussi  pâle  que  nous,  mais  pareille  aux  séra- 
phins de  l'exil  —  et  dont  le  cœur,  consumé  de 
l'amour  natal,  était  si  épris  de  sacrifices...  qu'il 
me  donna  la  fleur  de  ses  rêves  candides,  préférant 
se  perdre  à  se  garder  ! 

Grâce  !  au  nom  de  cette  enfant  que  j'ai  désolée  ! 
Oh  !   par  ses  yeux  purs,  encore  troublés  de  ma 


268  AXEL 

pensée,  hélas  !  et  que  son  Dieu  délivrera,  certes, 
de  mon  ornière,  —  par  sa  tendresse  céleste  et  soli- 
taire, —  c'est  moi  qui  te  supplie  ! 

AXEL,    après   un   frisson,  sourdement 

Je  ne  fais  grâce  à  cette  demeure  et  à  ses  hôtes  — 
qu'en  mémoire  de  cette  nuit  où  je  t'ai  vue. 

Il  s'arrête,  les  yeux  fixes,  les  poings  crispés. 

oARA,    debout,  radieuse,  renlai;aQt  et   le   baisant   au   front 

Axel  !  mon  jeune  roi  ! 

Axel,  s'éloigmnt  avec  elle  vers  le  prie-Dieu  et  regardant,  comme 
pour  la  première  fois,  le  sombre  miroitement  des  vêtements  de   Sara 

—  Mais,  pourquoi  ce  deuil,  en  cette  nuit  de 
joie,  Sara?... 

oARA,  très  simplement 

Je  porte  le  deuil  non  d'une  créature  humaine,  — 
je  n'en  ai  pas  connue  qui  méritât  ce  signe  de  tris- 
tesse, —  mais  d'une  amie  plus  obscure  —  oh!  si 
humble!  si  perdue  parmi  les  choses!... 

Vois,  —  toi,  qui  seul  peux  me  comprendre! 

Elle  ôte  de  sa  poitrine  une  (leur  fanée. 

Regarde,  comme  si  nous  étions  seuls  sur  la  terre, 


LE    .MONDE    PASSIONNEL  269 

perdus  entre  le  rêve  et  la  vie,  cette  mystérieuse 
fleur,  Axel  ! 

Harpes  redisant  dans  Tonibre  le  cliant  des  Rose-Croix. 

—  Vois  l'inconsolable  rose  !  —  Elle  m'apparut 
dans  un  enclos  désert,  par  une  aui'ore  de  dangers  : 
je  m'enfuyais!  C'était  au  sortir  du  cloître  de  Sainte 
ApoUodora.  Mes  vêtements  Lianes,  arrachés  de  la 
fête  mystique,  se  confondaient  avec  la  neige  dont 
les  lourds  flocons,  au  tomber  des  branches  de  la 
forêt  protectrice,  efïïiçaient  les  traces  de  mes  pas. 
Armée,  de  ce  ferme  poignard,  contre  nos  sem- 
blables et  aussi  contre  les  bêtes  des  bois,  et  toute 
frémissante  encore  de  la  lumière  des  cierges, 
j'écoutais,  dans  la  nuit,  les  cloches  perdues  qui 
rappelaient  au.\  échos  du  monde  la  naissance  de 
l'enfant  Enmianuël,  hélas  !  pour  qui  j'aui'ais  voulu 
mourir.  —  Soudain,  aux  clartés  des  dernières 
étoiles,  le  prodige  de  cette  fleur,  victorieuse  de 
l'Hiver  à  mon  exemple,  attira  mes  regards  et  sa 
vision  me  sembla  dégagée  de  moi-même!  L'har- 
monie entre  les  choses  et  les  êtres  n'est-elle  pas 
infinie?...  Celte  royale  rose,  symbole  de  mon 
destin,  correspondance  familiale  et  divine,  ne 
devais-je  point  la  rencontrer,  dès  mes  premiers 
pas?  Son  clair  miracle  saluait  mon  premier  matin 
de  liberté  !  C'était  comme  un  avertissement  mer- 


270  AXEL 

veilleux,  image  peut-être  fixîe  iVune  $,eidc  parole 
ou  je  )n  étais  incarnée  l'heure  précédente.  Elle 
me  fit  tressaillir,  cette  fleur,  qui  me  semblait  éclose 
de  mon  âme  !  Sans  doute  elle  reconnut  mes  lèvres, 
Axel,  lorsqu'au  dédain  de  tous  les  périls,  je  lui  dis, 
en  un  long  baiser,  mes  grands  espoirs  !  —  Muette, 
sous  ma  bouche  maternelle,  je  sentis,  en  mon 
cœur,  qu'elle  me  suppliait  de  la  cueillir.  Dou- 
cement, donc,  j'arrachai  toute  sa  tige,  à  travers  les 
dures  épines,  sur  l'arbuste  mort  d'où  elle  s'était 
élancée  et  qui  la  supportait.  Puis,  je  réchauffai, 
sous  mon  haleine,  le  souflle  de  son  parfum  entre 
mes  mains,  —  entre  mes  mains  qui  tenaient  encore 
cette  arme  secrète,  forgée  en  de  vieux  jours. 

Elle  montre  le  poignard  cruciforme,  tombé  à  terre. 

—  Ecoute!  Des  esprits,  —  que  sais-je...  des 
génies,  étaient,  certes,  enfermés  en  sa  beauté!... 
Aussitôt,  des  passages  de  l'Histoire  humaine, 
jusque-là  voilés  à  mon  esprit,  s'illuminèrent,  en 
ma  mémoire,  de  significations  augustes  et  surna- 
turelles. Ainsi,  je  compris,  sans  pouvoir  m'expli- 
quer  même  l'intérêt  que  je  prenais  à  le  com- 
prendre, pourquoi  cette  fleur,  ainsi  placée,  par 
hasard,  entre  mes  mains,  sur  la  croix  de  mon  poi- 
gnard, formait  un  Signe  qui  avait  dissipé,  autrefois, 
comme  du  sable,  les  plus  fiers  et  les  plus  solides 


LE    MONDE    PASSIONNEL  271 

empires.  Ce  Signe,  je  l'ai  bien  vu,  tout  à  Theure, 
étinceler  sur  chacun  de  ces  tombeaux,  montrant  les 
pistolets  jetés  à  terre,  au  feu  de  CCS  amics  traîtres, 
—  lorsque,  sur  toi... 

Elle  enlace  Axel  de  ses  bras,  passionnément. 

AXLL 

—  Elle  t'inspirait,  dis-tu,  Sara? 

Sara. 

Oh!  mille  pensées!...  Je  me  souvenais,  par 
exemple,  que  l'un  des  voyants  de  l'Humanité  s'en 
était  tenu  à  la  forme  de  cette  fleur  pour  exprimer, 
en  ses  vers,  les  cercles  sacrés  et  vermeils  des 
paradis  de  la  nouvelle  Espérance  !  —  Puis, 
songeant  aux  hommes  moqueurs,  je  ne  pouvais, 
malgré  le  froid  indicible,  résister  à  sourire  —  en 
me  rappelant  que  le  plus  grave,  oh  !  le  plus  indus- 
trieux des  peuples  s'était  entre-immolé  lui-même, 
pendant  un  siècle,  pour  des  roses.  —  un  silence. 
Oui,  ce  fut  ma  seule  compagne  et  ma  mystérieuse 
amie  pendant  la  longue  route;  alors  que,  vêtue  en 
pèlerin,  je  marchais,  les  yeux  fixés  sur  l'étoile  qui 
brille  sur  tes  forêts,  pendant  que  le  passant  m'ou- 
trageait dans  le  crépuscule  !  Et  le  cher  parfum  de 
celte  fleur  auxiliatrice  me  ranimait,  lorsque  avant  la 


•272  AXEL 

première  grande  ville  rencontrée  où  je  vendis  à  des 
Juifs  mon  collier  de  perles  et  d'opales,  —  la  faim, 
les  veilles  et  le  sommeil  épuisaient  mes  pieds  soli- 
taires. 

Axel,    à   genoux   auprès  d'elle  et   lui    baisant   les  pieds 

Oh  !  que  je  brûle  mes  lèvres  sur  tes  pieds  pâles, 
gloire  des  marbres  futurs  ! 

DARA,    les   yeux  sur   la   fleur  morte 

Au  lever  des  soleils,  j'éprouvais  en  elle  qu'il 
lui  semblait  plus  doux  de  mourir  en  ma  poitrine 
que  d'en  renaître  exilée.  Yoilà  pourquoi  je  porte 
le  deuil  de  son  enchantement,  à  présent  que  ses 
esprits  se  sont  envolés  d'elle  vers  la  plus  haute 
essence  de  sa  lumière.  Elle  a  voulu  mourir  de 
mon  ombre,  en  m'aimant  !  —  Laisse,  que  j'en 
essuie  tes  douces  paupières  ! . . .  Vois  ! . . .  Elle  semble 
revivre!  —  Elle  prend  tes  jeunes  larmes  pour  de 
la  rosée!  —  Mais  plutôt...  Non,  —  non!  je  veux 
l'effeuiller  cruellement  sur  toi,  mon  chevalier,  en 
présage  de  tous  les  abandons  que  mon  amour  trou- 
vera pour  te  ravir  ! 

Elle  effeuille,  en  silence,  la  fleur  sur  le  front  et  les 
cheveux  d'Axel  ;  puis,  devenue  étrange  et  grave, 
tout  à  coup  : 

—    Comme   je  suis  heureuse  de  voir   que  lu 


LE    MONDE    PASSIONNEL  273 

t'intéresses  ainsi,  pour  peu  que  je  l'en  parle,  au 
fantôme  d'une  fleur  effacée  !... 

AXEL,  lui   couvrant   les   mains   de   baisers 
et   la   contemplant  délicieusement 

Je  t'aime. 

Sara,  debout,  près  d'Axel,  et  appuj'ée  au  prio-Dieu,  parlant 
comme  si  elle  suivait,  en  un  songe,  une  succession  de  mi- 
rages entre   ses  paupières   A   demi   fermées. 

Dis,  cher  aimé  !  Veux- tu  venir  vers  ces  pays  où 
passent  les  caravanes,  à  l'ombre  des  palmiers  de 
Kachmyr  ou  de  Mysore  ?  Veux-tu  venir  au  Bengale 
choisir,  dans  les  bazars,  des  roses,  des  étoffes  et 
des  filles  d'Arménie,  blanches  comme  le  pelage 
des  hermines?  Veux-tu  lever  des  armées  —  et 
soulever  le  nord  de  l'Iran,  comme  un  jeune 
Cyaxare?  —  On,  plutôt,  si  nous  appareillions  pour 
Ceylan,  où  sont  les  blancs  éléphants  aux  tours 
vermeilles,  les  arasde  feu  dans  les  feuillages,  et  d'en- 
soleillées demeures  où  tombent  les  pluies  des  jets 
d'eau  dans  les  cours  de  marbre?  —  Veux-tu  vivre, 
durant  quelques  jours,  d'une  existence  étrange  et 
lointaine,  en  ces  habitations  de  porcelaine,  à  Yeddo, 
où  sont  les  lacs  japonais?  Là  s'épanouissent,  sous 
la  lune,  des  touffes  de  (leurs  barbares  pareilles  à 
des  faisceaux  de  poignards  parfumés.  Le  soir,  il 

18 


274  A  X  L;  L 

nous  plairait,  peut-être,  de  revenir,  en  fumant 
l'opium  dans  les  tuyaux  d'or  et  de  jade,  au  berce- 
ment des  palanquins.  —  Aimes-tu  mieux  que  je 
me  baigne  dans  les  vagues  où  se  mira  la  grande 
Carlhage,  près  d'une  maison  de  basalte  où  brûlent, 
sur  des  trépieds  d'argent,  des  parfums?  —  Ou  si 
nous  visitions  les  rouges  Espagues  !  Oh  !  ce  doit  être 
triste  etmerveilleux,  les  palais  de  Grenade,  le  Géné- 
ralife,  les  lauriers-roses  de  Cadix  l'Andalouse,  les 
bois  de  Pampelune,  où  les  citronniers  sont  si  nom- 
breux que  les  étoiles,  à  travers  les  feuillages,  en  sem- 
blent les  (leurs  d'or!  Et  les  vestiges  des  temples  sar- 
rasins, l'Art  disparu,  les  villes  moroses!  —  Et,  plus 
loin,  les  îles  Fortunées,  où  l'hiver,  tout  en  fleurs, 
humilie  le  printemps  des  autres  contrées  !  Là,  ce 
sont  des  rochers  que  l'aube  transfigure  en  saphirs 
immenses,  et  le  Ilot  vient  y  mourir,  dans  une 
brume  d'or  et  d'opale,  doux  comme  un  dernier 
baiser.  —  Si  tu  le  préfères,  nous  réaliserons  des 
rêves  de  gloire,  nous  accomplirons  des  tâches  su- 
blimes !  nous  nous  ferons  bénir  par  des  peuples  !  — 
Mais,  si  tu  le  veux  aussi,  toi  l'espingole  à  l'épaule 
et  moi  la  harpe  à  la  ceinture,  vêtus  de  riches 
haillons  diaprés,  nous  irons,  en  nomades,  chanter 
sur  les  routes  et  dans  les  carrefours  des  villes  de 
Bohème,  comme  les  tziganes  basanés;  je  dirai 
l'avenir  aux  l)elles  filles,  et  l'on  nous  jettera  des 


LE    MONDE    PASSIONNEL  275 

pièces  d'argent  dans  une  sébile,  pour  notre  repas 
du  soir  à  l'hôtellerie  !  Ainsi  nous  pourrons  chemi- 
ner, en  chantant,  depuis  le  sud  du  pays  des  Bul- 
gares jusqu'au  détroit  deBab-el-Mandeb.  — Veux- 
tu  que  nous  laissions  étinceler,  sous  nos  attelages, 
les  dalles  des  quais  de  la  Neva,  ou  du  Danube?  — 
Peut-être  il  te  plairait  de  voir  les  danses  des  fem- 
mes de  Pologne  et  de  Hongrie,  avec  des  festins  et 
des  musiques,  au  fond  des  palais?  —  Yeux-tu, 
aventuriers  hasardeux,  sur  notre  brick  aux  canons 
d'acier,  en  touchant  aux  archipels,  explorer  depuis 
les  côtes  de  Guinée  jusqu'aux  bords  silencieux  de 
l'Hudson?  Ensuite  remonter  le  Nil?  Illuminer  l'in- 
térieur des  pyramides  de  Chephrem  et  d'Osyman- 
dias  dont  nous  pouvons  doubler  le  cercle  d'or!  jNe 
pouvons-nous    également    venir,    aux    bords   du 
Gange,  fonder,  nous  aussi,  quelque  religion  divine? 
Va  !  nous  ferons  des  miracles,  nous  élèverons  des 
temples,  et,  sans  aucun  doute,  le  Ciel  même  nous 
obéira.   —  Si  nous  allions,   quelque  jour,  cueillir 
des  poisons  délicieux  en  Mélanésie  ec  nous  pro- 
mener à  Sumatra,  sous  les  mancenilliers  ?  —  Yeux- 
tu  laisser  voir  mon  visage  aux  rivières  qui  coulent 
près  de  Golconde,  de  Vishapour  ou  d'Ophir?  Ou 
voyager  en  Nubie  sur  les  bords  du  Zaijr,  la  rivière 
ténébreuse  où  le  soir  tombe  sans  crépuscule?  — 
Veux-tu  venir  voir  Séleucie,  où  de  saints  apôtres 


276  AXEL 

ont  piis  la  mer,  allant  à  la  conquête  du  monde?  — 
Veux-tu  vivre  à  Antioche,  parmi  les  ruines  ?  — 
Là,  des  lierres  suppliants  arrêtent  au  passage  le 
pèlerin  !  —  Mais,  plutôt,  envolons-nous,  comme 
les  alcyons,  vers  des  horizons  toujours  bleus  et 
calmes,  à  Corinthe,  à  Palerme,  sous  les  portiques 
deSilistria!  — Viens!  nous  passerons,  en  trirèmes, 
au-dessus  de  l'Atlantide!  —  A  moins  que  nous 
n'allions  contempler,  plutôt,  les  clartés  nocturnes, 
sur  la  terre  d'Idumée  ?  —  Puis,  aussi,  le  septen- 
trion !  —  Quel  plaisir  d'attacher  nos  patins  d'acier 
sur  les  routes  de  la  pâle  Suède  !  ou  vers  Christiania, 
dans  les  sentiers  et  les  fjords  éclatants  des  monts 
de  la  Norvège!  —  Ne  pouvons-nous,  encore,  aller 
vivre,  perdus  en  un  cottage  couvert  de  neige, 
dans  quelque  village  du  Nord  ?  —  Veux-tu  voir  les 
landes  désolées  du  pays  de  Galles?  les  parcs  de 
Windsor,  et  de  la  brumeuse  Londres?  P»oine,  la 
ville  sombre  des  splendeurs?  —  le  frivole  Paris 
illuminé?  —  Comme  il  doit  sembler  étrange 
d'errer  dans  les  rues  bariolées  de  Nuremberg,  la 
patiente  ville  de  minuit  !  —  Veux-tu  troubler  le 
reflet  des  étoiles  dans  le  golfe  de  Naples,  ou  dans 
les  lagunes  de  Venise,  en  laissant  aller  au  sillage  de 
la  gondole  quelque  étoffe  merveilleuse  de  Smyrne 
ou  de  Bassora?  —  Veux-tu  voir,  heureux  en- 
semble en  quelque  helvétien  clialet,  l'aurore  briller 


LE    MONDE    PASSIONNEL  277 

sur  les  neiges  du  Mont-Rose?  —  Préfères- lu  le 
hamac  des  Antilles  aux  tentes  de  la  Bessarabie  ?  ou  la 
volupté  de  l'espace?  Nous  laisser  emporter  tous  les 
deux  sur  la  glace  par  les  rennes,  ou  sur  le  sable 
par  les  autruches,  ou  voir,  autour  d'une  tente, 
dans  une  oasis  de  l'ancienne  Ileptanomide,  les  dro- 
madaires paisibles  et  agenouillés?  —  Veux-tu 
nous  ensevelir  àPompeia,  dans  une  existence  latine, 
comme  si  les  Césars  vivaient  encore?  Ou,  plus  loin, 
vers  le  plus  sombre  Orient?  Viens.  J'appuierai  mon 
bras  sur  le  tien,  au  milieu  des  pierres  qui  furent 
les  jardins  suspendus  de  jNinive  !  et  des  ruines  qui 
furent  Tlièbes,  Sardes,  Héliopolis,  Ancyre,  Sicyone, 
Eleusis  —  et  la  ville  des  mages,  Ecbatane!  — 
Aimes-tu  mieux  une  tour  de  marbre  près  de  l'Eu- 
phrate,  ou  sous  les  sycomores  de  Solyme,  ou  sur 
les  hauteurs  de  l'Horeb?  —  Veux-tu  rêver  le  rêve 
oriental  et  joyeux?  nous  établir  marchands  à  Sa- 
marcande,  et  trafiquer  ?  Tu  te  feras  l'ambassadeur 
de  quelque  reine  lointaine  et  tu  me  rendras  visite 
à  Saba.  Nous  verrons,  en  rois  soucieux,  le  soleil, 
le  soir,  incendier  les  eaux  de  la  Mer  Rouge!  — 
Mais,  si  tu  le  veux,  aussi,  nous  serons  simplement 
amoureux  l'un  de  l'autre  et  nous  irons,  dans  quel- 
que hutte  des  Florides,  écouter  les  colibris  ! . . .  Vois- 
tu,  puisque  nous  sommes  tout-puissants,  puisque, 
maintenant,    nous    sommes    pareils   à    des    rois 


278  AXEL 

inconnus,  que  nous  importe  de  préférer  tel  rêve 
entre  les  rêves?  Et,  quant  au  pays  de  notre  exil, 
toutes  les  contrées  de  la  terre  ne  seront-elles  pas, 
pour  nous,  l'île  de  Thulé  ? 

iVXEL  ,  avec  un  grave  sourire 

Enfant!  — Enfant  radieuse  ! 


SCENE   V 

AXEL,  SARA,  puis  h  CHŒUR  DES  VIEUX 
SERVITEURS  MILITAIRES,  puis  dans  l'éloignc- 
raent,  le  CHŒUR  DES  RÛCHERONS,  -  puis  la 
voix  de  UKKO. 

Sara 

—  La  mer,  ô  mon  bien-aimé,  je  veux  la  mer 
sublime!  Laissons-nous,  d'abord,  aller  vers  l'Ita- 
lie! vers  ses  ruines  de  marbre  et  de  flamme,  vers 
ses  golfes  illuminés!  INous  épuiserons  vite  son  clair 
exil.  —  0  nuits  d'amour  dans  les  palais!...  Nous 
achèterons  le  plus  sombre  entre  ceux  de  Flo- 
rence; —  veux-tu?  Florence  doit  être  aussi  belle 
que  le  fut  Palmyre  ! 

En  ce  moment,  les  accents  lointains  d'une  chanson,  — 


LE    MONDK    PASSIONNEL  279 

UQ  cliœur  d(3  voix  rudes  qu'étoiitte  l'épaisseur  des 
murailles  souterraines,  —  leur  parvient,  à  cause  du 
profond  silence  de  Tenfeu. 

Chokur    des   vieux  Serviteurs    militaires 

Le  maître  s'en  va  du  biirg  en  décombres, 
Adieu,  soifs  d'amours,  d'or  et  de  combats! 
Nous  sommes  très  vieux  et,  bientôt,  là-bas, 
Nous  serons  des  ombres. 

A  X  E  L 

Mes  servileurs  veillent  cette  nuit.  —  C'est  à  ma 
prière  qu'ils  boivent  et  chantent;  ils  saluent  le 
départ...  d'un  étranger. 

Sara 

Aussitôt  que  le  petit  jour  frappera  ces  vitraux, 
ent'uyons-nous    au  pays    de    l'Espérance!  commo 

oppressée    à   l'idée   de  joies   futures,    ot    fermant   les    yeus,    elle 
appuie  sa  main  contre  le  marbre  d'une  tombe  :   U  VOluptè 

de  vivre! 

Le     LilIOEUR»  assourdi   par   le   lointain 

Adieu  l'orgueil  noir  du  Passé  de  fer  : 
Avec  nous  s'éteint  sa  lueur  profonde! 
Ptireil  au  coucher  d'un  soleil  d'hiver, 
Tu  meurs,  ancien  monde. 

Soudainement,  au  dehors,  le  ciel  se  bleuit;  un   rayon 
de  l'aube  traverse  les  franges  des  draperies  du  sou- 


280  AXEL 

pirail.  —  Au  rouvrir  de  ses  yeux,  Sara  raperçoit  et 
tressaille. 

o  A  R  A  ,   s'écriant 

—  Le  jour!  l'aurore!  Axel!...  —  Regarde!  Quel 
avenir  levant  ! 

Elle  marche  vers  le  soupirail,  écarte  la  draperie  :  le 
bleuissement  du  matin  apparaît  dans  l'obituaire. 

Le     L  II  OE  U  II  ,   dans  les  profondeurs  du  burg 

Va!  tu  nous  suivras  dans  le  grand  sommeil, 
Avenir!  —  Buvons,  puisqu'ainsi  tout  change I  — 
Et  que  sonne,  enfin,  le  clairon  de  l'Ange... 
.S'il  est  un  réveil  I 

oARA,  joyeuse,  avec  un  sourire  triomphant,  après  avoir  montré 
d'un  geste  l'immense  trésor  et  les  confuses  pierreries 

—  Partons!  c'est  l'heure;  enveloppons-nous  de 
nos  manteaux.  —  Là-bas^  sous  le  feuillage  violet, 
des  rayons  font  étinceler,  déjà,  nos  fourrures,  nos 
armes;  —  l'attelage  frappe  du  pied  dans  la  rosée. 
0  mon  jeune  amant!  comme  il  va  nous  emporter 
sous  les  branches  embaumées  d'orage!  Nous  voici, 
fuyant  dans  une  brume  radieuse  :  —  bientôt  c'est 
une  chaumière  qui  nous  apparaît,  au  chant  des 
oiseaux,  avec  son  toit  de  mousse  et  baignée  de 
mille  perles.  —  Quel  bonheur  de  boire  ensemble, 
en  nous  souriant,  debout,  dans  l'herbe  parsemée 


LE    MONDE    PASSIONNEL  281 

de  feuilles  tombées,  le  lait  matinal  !  —  Et  nous 
fuyons!  Bientôt  voici  des  humains,  sur  les  routes! 
puis  un  village!..,  puis  une  ville!...  des  villes! 
puis  le  soleil!  puis  le  monde! 

Un  grand  silence. 
Axel,    d'une  voix  étrange,   très   calme,  —   et   la   regardant 

Sara!  je  te  remercie  —  de  t'avoir  vue.  L'attirant 
entre  ses  bras  :  Je  suis  lieurcux,  ô  ma  Hliale  épousée  ! 
ma  maîtresse!  ma  vierge!  ma  vie!  je  suis  heureux 
que  nous  soyons  ici,  ensemble,  pleins  de  jeunesse 
et  d'espérance,  pénétrés  d'un  sentiment  vraiment 
immortel,  seuls,  dominateurs  inconnus,  et  tout 
rayonnauts  de  cet  or  mystérieux,  —  perdus,  au 
fond  de  ce  manoir,  pendant  cette  effrayante  nuit. 

Sara 

Là-bas,  tout  nous  appelle,  Axel,  mon  unique 
maître,  mon  amour!  La  jeunesse,  la  liberté!  le 
vertige  de  notre  puissance  !  Et  —  qui  sait,  de 
grandes  causes  à  défendre...  tous  les  rêves  à 
réaliser! 

Elle  va  vers  les  lueurs  de  l'aurore  et  tient  la  draperie 
soulevée. 


282  AXEL 


g   2.  —   L."optîon  suprême 

Axel,  grave  et   impénétrable 

A  quoi  bon  les  réaliser?...  ils  sont  si  beaux  ! 

Sara,  surprise   un  peu  —  se  retourne  vers    lui  en  le  regardant 

Mon  bien-aimé,  que  veux-tu  dire? 

Axel,    toujours  tranquille  et  grave 

Laisse  tomber  ces  draperies,  Sara  :  j'ai  assez 

vu   le   soleil.      Un  sllence. 

Sara,  anxieuse,  à  elle-même  et  l'observant  encore 

Pâle,  —  et  les  yeux  fixés  à  terre,  —  il  médite 
quelque  projet. 

Axel,  à  demi-voix,  pensif,  et  comme  à  lui-même 

Sans  doute,  un  dieu  me  jalouse  en  cet  instant, 
moi  qui  peux  mourir. 

Sara 

Axel,  Axel,  m'oublies-tu  déjà,  pour  des  pensées 
divines?...  Viens,  voici  la  terre!  viens  vivre! 


LE    MONDE    PASSIONNEL  283 

AXELj    froid,   souriant   et   scandant   nettement  ses  paroles 

Vivre?  Non.  —  Notre  existence  est  remplie,  — 
el  sa  coupe  déborde!  —  Quel  sablier  comptera  les 
heures  de  cette  nuit!  L'avenir?...  Sara,  crois  en 
cette  parole  :  nous  venons  de  l'épuiser.  Toutes  les 
réalités,  demain,  que  seraient-elles,  en  comparai- 
son des  mirages  que  nous  venons  do  vivre?  A  quoi 
bon  monnayer,  à  l'exemple  des  lâches  humains, 
nos  anciens  frères,  cette  drachme  d'or  à  l'elTigie 
du  rêve,  —  obole  du  Styx  —  qui  scintille  entre 
nos  mains  triomphales! 

La  qualité  de  notre  espoir  ne  nous  permet  plus 
la  terre.  Que  demander,  sinon  de  pâles  reflets  de 
tels  instants,  à  cette  misérable  étoile,  où  s'attarde 
notre  mélancolie?  La  Terre,  dis-tu?  Qu'a-t-elle  donc 
jamais  réalisé,  cette  goutte  de  fange  glacée,  dont 
l'Heure  ne  sait  que  mentir  au  milieu  du  ciel?  C'est 
elle,  ne  le  vois-tu  pas,  qui  est  devenue  l'Illusion  ! 
Reconnais-le,  Sara  :  nous  avons  détruit,  dans  nos 
étranges  cœurs,  l'amour  de  la  vie  —  et  c'est  bien 
en  REALITE  que  nous  sommes  devenus  nos  âmes  ! 
Accepter,  désormais,  de  vivre  ne  serait  plus  qu'un 
sacrilège  envers  nous-mêmes.  Vivre?  les  servi- 
teurs feront  cela  pour  nous. 

Rassasiés  pour  une  éternité,  levons-nous  de 
table  et,  en  toute  justice,  laissons  aux  malheu- 


2S4  AXEL 

reuxdont  la  nature  est  de  ne  pouvoir  mesurer  qu'à 
la  Sensation  la  valeur  des  réalités,  le  soin  de  ra- 
masser les  miettes  du  festin.  —  J'ai  trop  pensé 
pour  daigner  agir  ! 

h  ARA,    troublée   et  inquiète 

Ce  sont  là  des  paroles  surhumaines  :  comment 
oser  les  comprendre  !  —  Axel,  ton  front  doit  brû- 
ler; tu  as  la  fièvre  :  laisse  ma  douce  voix  te  guérir! 

Axel,    avec  une   impassibilité   souveraine 

Mon  front  ne  brûle  pas;  je  ne  parle  pas  vaine- 
ment —  et  la  seule  fièvre  dont  il  faille,  en  effet, 
nous  guérir  est  celle  d'exister.  —  Chère  pensée, 
écoute!  et,  toi-même  décideras,  ensuite.  —  Pour- 
quoi chercher  à  ressusciter  une  à  une  des  ivresses 
dont  nous  venons  d'éprouver  la  somme  idéale  et 
vouloir  plier  nos  si  augustes  désirs  à  des  conces- 
sions de  tous  les  instants  où  leur  essence  même, 
amoindrie,  s'annulerait  demain  sans  doute?  Veux- 
tu  donc  accepter,  avec  nos  semblables,  toutes  les 
pitiés  que  Demain  nous  réserve,  les  satiétés,  les 
maladies,  les  déceptions  constantes,  la  vieillesse  et 
donner  le  jour  encore  à  des  êtres  voaés  à  l'ennui  de 
continuer?...  Nous,  dont  un  Océan  n'apaiserait  pas 
la  soif,  allons-nous  consentir  à  nous  satisfaire  de 
quelques  gouttes  d'eau,  parce  que  tels  insensés  ont 


LE    MOiNDE    PASSIONNEL  285 

prétendu,  avec  d'insignifiants  sourires,  qu'après 
tout  c'était  la  sagesse?  Pourquoi  daigner  répondre 
amen  à  toutes  ces  litanies  d'esclaves?  —  Fatigues 
bien  stériles,  Sara  !  et  peu  dignes  de  succéder  à 
cette  miraculeuse  nuit  nuptiale  où,  vierges  encore, 
nous  nous  sommes  cependant  à  jamais  possédés! 

DARA,    d'une  voix   oppressée 

Ah  I  c'est  presque  divin  !  Tu  veux  mourir. 

Axel 

Tu  vois  le  monde  extérieur  à  travers  ton  âme  : 
il  t' éblouit!  mais  il  ne  peut  nous  donner  une  seule 
heure  comparable,  en  intensité  d'existence,  à  une 
seconde  de  celles  que  nous  venons  de  vivre.  L'ac- 
complissement réel,  absolu,  parfait,  c'est  le  mo- 
ment intérieur  que  nous  avons  éprouvé  l'un  de 
l'autre,  dans  la  splendeur  funèbre  de  ce  caveau. 
Ce  moment  idéal,  nous  l'avons  subi  :  le  voici  donc 
irrévocable,  de  quelque  nom  que  tu  le  nommes! 
Essayer  de  le  revivre,  en  modelant,  chaque  jour, 
à  son  image,  une  poussière,  toujours  décevante, 
d'apparences  extérieures,  ne  serait  que  risquer  de 
le  dénaturer,  d'en  amoindrir  l'impression  divine, 
de  l'anéantir  au  plus  pur  de  nous-mêmes.  Prenons 
garde  de  ne  pas  savoir  mourir  pendant  qu'il  en  est 
temps  encore. 


286  AXKL 

Oh!  le  monde  extérieur!  Pse  soyons  pas  dupes 
du  vieil  esclave,  enchaîné  à  nos  pieds,  dans  la 
lumière,  et  qui  nous  promet  les  clefs  d'un  palais 
d'enchantements,  alors  qu'il  ne  cache,  en  sa  noire 
main  fermée,  qu'une  poignée  de  cendres!  Tout  cà 
l'heure,  tu  parlais  de  Bagdad,  de  Palmyre,  que 
sais-je?  de  Jérusalem.  Si  tu  sa^ais  quel  amas  de 
pierres  inhabitables,  quel  sol  stérile  et  brûlant, 
quels  nids  de  bêtes  inuiiondes  sont,  en  réalité,  ces 
pauvres  bourgades,  qui  t'apparaissent,  resplendis- 
santes de  souvenirs,  au  fond  de  cet  Orient  que  tu 
portes  en  loi-même!  Et  quelle  tristesse  ennuyée  te 
causerait  leur  seul  aspect!...  Va,  tu  les  as  pen- 
sées? il  suffit  :  ne  les  regai'de  pas.  La  terre,  te 
dis-je,  est  gonflée  comme  une  bulle  brillante,  de 
misère  et  de  mensonges,  et,  fdle  du  néant  originel, 
crève  au  moindre  souille,  Sara,  de  ceux  qui  s'en 
approchent!  Éloignons-nous  d'elle,  tout  à  fait  ! 
brusquement  !  dans  un  sursaut  sacré  !...  Le  veux- 
tu?  Ce  n'est  pas  une  folie  :  tous  les  dieux  qu'a- 
dora l'Humanité  l'ont  accompli  a\ant  nous,  sûrs 
d'un  Ciel,  du  ciel  de  leurs  êtres!,..  Et  je  trouve, 
à  leur  exemple,  que  nous  n'a\  ons  plus  rien  h.  faire 
ici. 

S  A  R  A 

Non!   c'est  impossible!...  Ce  n'est  plus  vérl- 


LE    MO.NDb;    PASSIOiNXKL  287 

table!  —  C'est  inhumain  plutôt  même  que  surhu- 
main! Mon  amant!  pardonne!  j'ai  peur!  Tu  me 
donnes  le  vertige.  —  Oh  !  je  défendrai  la  vie  !  Songe  ! 
mourir  —  ainsi?  Nous,  jeunes  et  pleins  d'amour, 
maîtres  d'une  souveraine  opulence  I  beaux  et  intré- 
pides! lout  radieux  d'intelligence,  de  noblesse  et 
d'espoirs!  Quoi!  tout  de  suite?  Sans  voir  le  soleil, 
une  fois  encore  —  et  lui  dire  adieu  !  Songe!  C'est 
si  terrible!...  Veux-tu  —  demain?  Peut-être, 
demain,  serai-je  plus  forte,  n'étant  plus  à  moi- 
même  ! 

Axti, 

0  ma  bien-aimée  !  0  Sara!  Demain,  je  serais  le 
prisonnier  de  ton  corps  splendide  !  Ses  délices 
auront  enchaîné  la  chaste  énergie  qui  m'anime  en 
cet  instant!  Mais  bientôt,  puisque  c'est  une  loi 
des  êtres,  si  nos  transports  allaient  s'éteindre,  et 
si  quelque  heure  maudite  devait  sonner,  où  notre 
amour  pâlissant,  dissipé  en  ses  propres llammes... 

Oh!  n'attendons  pas  cette  heure  triste.  —  Notre 
résolution  n'est-elle  pas  si  sublime  qu'il  ne  faut 
pas  laisser  à  nos  esprits  le  temps  de  s'en  réveiller. 

Un  profond  silence. 

Sara,    pensive 

Je  tremble  :  —  mais  c'est  peut-être  d'orgueil, 


288  AXEL 

aussi!...  Certes,  si  tu  persistes,  je  t'obéirai!  je  te 
suivrai  clans  la  nuit  inconnue.  —  Pourtant,  sou- 
viens-toi de  la  race  humaine! 

Axel 

L'exemple  que  je  lui  laisse  vaut  bien  ceux  qu'elle 
m'a  donnés. 

Sara 

Ceux  qui  luttent  pour  la  Justice  disent  que  — 
se  tuer,  c'est  déserter. 

Axel 

Sentence  de   mendiants,  pour  qui   Dieu  n'est 
qu'un  gagne-pain.  • 

Sara 

Peut-être  serait-il  plus  beau  de  songer  au  bien 
de  tous! 

Axel 

L'univers  s'enlre-dévore  ;  à  ce  prix  est  le  bien 
de...  tous. 

Sara,  un  peu  éperdue 

Quoi!  renoncer  à  tant  de  joies?...  Abandonner 
ce  trésor  à  ces  ténèbres  !  n'est-ce  pas  cruel  ! 


le  monde  passionnel  28y 

Axel 

L'homme  n'emporte  clans  la  mort  que  ce  qu'il 
renonça  de  posséder  dans  la  vie.  En  vérité  —  nous 
ne  laissons  ici  qu'une  écorce  vide.  Ce  qui  fait  la 
valeur  de  ce  trésor  est  en  nous-mêmes. 

oARA,    d'une  voix  plus  sourde 

Nous  savons  ce  que  nous  quittons  :  non  pas  ce 
que  nous  allons  trouver! 

Axel 

Nous  retournons,  purs  et  forts,  vers  ce  qui  nous 
inspire  l'héroïsme  vertigineux  de  l'affronter. 

Sara 

Entends-tu  le  rire  du  genre  humain,  s'il  appre- 
nait jamais  la  ténébreuse  histoire,  la  folie  surhu- 
maine de  notre  mort? 

Axel 

Laissons  les  apôtres  du  Rire  dans  l'épaisseur. 
La  vie,  tous  les  jours,  se  charge  de  les  bâtonner 
de  son  châtiment. 

Les  premiers  rayons  de  l'aurore  traversent  le  vitraiL 

19 


290  AXEL 

oARAj   pensive,  après  un   silence 

Mourir  ! 

Axel,  souriant 

0  bien-aimée  !  je  ne  te  propose  pas  de  me  sur- 
vivre, tant  je  suis  persuadé  que  tu  ne  te  soucies 
déjà  plus,  en  ta  conscience,  de  ce  leurre  misérable 
qu'on  appelle  «  vivre  d. 

Il  regarde  autour  de  lui,  comme  cherchaat  des  yeux  le 
poignard. 

Sara,  relevant  la   tête,  maintenant  d'une  pâleur  do  cierge 

Non.  J'ai,  dans  cet  anneau,  sous  cette  émeraude, 
un  foudi'oyant  poison  :  cherchons  une  coupe  entie 
les  plus  belles,  parmi  ces  orfèvreries...  et  qu'il 
en  soit  fait  selon  ta  volonté. 

Axel,   l'enlaçant   dans   ses  bras   et  la  considérant 
dans  une  extase   sombre 

0  fleur  du  monde  ! 

Après  un  moment,  il  la  quitte  et  se  dirige  vers  les  mon- 
ceaux étiucelants  du  souterrain.  —  Sara,  pendant 
qu'il  remue  les  joyaux  et  les  objets  d'or,  a  repris, 
sur  les  tombes,  les  grands  colliers  de  diamants  et 
s'est  parée  en  silence. 


LE    MONDE    PASSIONNEL  291 

oARA,    doucomeut,  vers  les   vitraux 

Quel  beau  soleil  ! 

Axel,  revenant  et  tenant  à  la  main  une  coupe  magnifique 
incrustée  de  pierreries,  regarde  Sara  ,  puis  l'observant,  et 
d'une  voix  douce 

Veux-tu  nous  promener  dans  la  plaine,  en 
cueillant  des  (leurs  de  ce  printemps?  Quelle  joie 
de  sentir  le  vent  du  matin  dans  nos  cheveux! 
Viens!  nos  lèvres  se  toucheront  sur  la  même  pri- 
mevère !... 

oARA,  qui  a   deviné  la  mélancolique  pensée  d'Axel 

Non.  Je  t'aime  plus  que  la  vue  du  soleil  :  nos 
lèvres  toucheront  leurs  empreintes  sur  le  bord 
radieux  de  cette  coupe!  —  Voici  mon  anneau...  de 
fiancée,  aussi  ! 

Elle  ôte  son  anneau  familial,  presse  le  ressort  de  Térae- 
raude  et  répand  au  fond  de  la  coupe  d'Axel  les  quel- 
ques grains  de  poudre  brune  qui  se  trouvent  dans 
le  chaton  d'or. 

Axel 

La  rosée  tombe  encore  ;  quelques-unes  de  ses 
claires  larmes  suffiront  pour  dissoudre  ce  poison 
dans  ce  calice  sacré! 


292  AXEL 

Il  monte  sur  un  sépulcre,  près  du  soupirail;  et  tandis 
que  Sara  caresse,  distraitement,  un  lévrier  de  marbre, 
élevant  sa  main  droite  où  rayonne  son  hanap  tragique, 
il  passe  le  bras  au  dehors,  à  travers  les  barreaux, 

Ainsi,  le  ciel  sera  de  complicité  avec  notre  sui- 
cide! 

Au  loin,  des  voix,  dans  les  forêts,  chantent  un  chant  du 
matin  :  ils  écoutent. 

Chœur   des   Bûcherons,  dans  l'éioignement 

En  joie!  en  joie  ! 

Sus  aux  grands  arbres  dont  la  mort  nous  donne  le  pain! 

Aux  approches  matinales,  sous  les  ombrages  d'or, 

Bûcheron,  réveilleur  des  oiseaux,  écoute! 

Le  vent,  les  voix,  les  feuilles,  les  ailes! 

Tout  chante,  au  fond  des  bois  : 

Gloire  à  Dieu  ! 

Sara 

Les  entends-tu?  Dieu?  disent-ils!  —  Eux  aussi, 

les  tueurs  de  forêts  ! 

Axel 

Laisse  une  belle  syllabe  tomber  en  paix  dans 
l'âme  des  derniers  bois  ! 

uARA,  pensive,   comme  à   elle-même. 

J'ai  tenu  la  hache,  aussi  !  mais  —  je  n'ai  pas 
frappé. 

Dans  les  plaines,  appels,  fanfares. 


LE    MONDE    PASSIONNEL  293 

URK-O,   dans  lo  lointain 

Sur  le  versant  des  monts  fleuris 

Voici  la  fiancée! 

La  rosée,  au  bas  de  sa  robe  blanche, 

Jette  une  broderie  de  perles  ; 

Salut  à  mon  jeune  amour  ! 

—  Ils  se  baissent  devant  les  vierges, 

Les  yeux  d'un  enfant  germain  I 

C'est  pourquoi  ses  pas  sonneront  sur  la  terre. 

Axel 

Ce  sont  des  enfants  qui  s'épousent  !  Prononce, 
vers  eux,  une  parole  de  bonheur  :  quelque  pensée 
leur  venant  de  toi,  Sara,  les  rendra,  sans  douter 
plus  charmants  encore  l'un  pour  l'autre  ! 

oARA,    souriante,  se  détournant   vers  lo   soupirail 

Ovous,  les  insoucieux,  qui  chantez,  là-bas,  sur 
la  colline...  soyez  bénis! 

Axel,    redescendant  vers  elle 

Les  lueurs  de  cetto  lampe  nuptiale  pâlissent 
devant  les  rayons  du  jour!  Elle  va  s'éteindre. 
Nous  aussi. 

Élevant  sa  coupe  : 

Vieille  terre,  je  ne  bâtirai  pas  les  palais  de  mes 


594  AXEL 

rêves  sur  ton  sol  ingrat  :  je  ne  porterai  pas  de 
flambeau,  je  ne  frapperai  pas  d'ennemis. 

Puisse  la  race  humaine,  désabusée  de  ses  vaines 
chimères,  de  ses  vains  dés'^spoirs,  et  de  tous  les 
mensonges  qui  éblouissent  les  yeux  faits  pour 
s'éteindre  —  ne  consentant  plus  au  jeu  de  cette 
morne  énigme,  —  oui,  puisse-t-elle  finir,  en 
s'enfuyant  indifférente,  à  notre  exemple,  sans 
t' adresser  même  un  adieu. 

Sara,   toute  étîncclanto  de  diamants,  inclinant  la  tête 
sur  répaule  d'AxOl  et  comme  perdue  en  un  ravissement  mystérieux 

Maintenant,  puisque  l'infini  seul  n'est  pas  un 
mensonge,  enlevons-nous,  oublieux  des  autres 
paroles  humaines,  en  notre  même  Infini! 

Axel  porte  à  ses  lèvres  la  coupe  mortelle,  —  boit,  — 
tressaille  et  chancelle  ;  Sara  prend  la  coupe,  achève 
de  boire  le  reste  du  poison.  —  puis  ferme  les  yeux. 
—  Axel  tombe  ;  Sara  s'incline  vers  lui,  frémit,  et  les 
voici  gisant,  entrelacés,  sur  le  sable  de  l'allée  funé- 
raire, échangeant  sur  leurs  lèvres  le  souffle  su- 
prême. 

Puis,  ils  demeurent  immobiles,  inanimés. 

A  présent,  le  soleil  jaunit  les  marbres,  les  statues;  le 
grésillement  de  la  lampe  et  du  flambeau  se  résout  en 
fumée  dans  le  rais  lumineux  qui  flue  obliquement  du 
soupirail.  —  Lne  pièce  d'or  tombe,  roule  et  sonne 
comme  l'heure  contre  un  sépulcre.  —  Et  —  troublant 
le  silence  du  lieu   terrible  où   deux  êtres  humains 


LE   MONDE    PASSIONNEL  295 

viennent  ainsi  de  vouer  eux-mêmes  leurs  âmes  à  l'exil 
du  Ciel  —  on  entend,  du  dehors,  les  murmures  éloi- 
gnés du  vent  dans  le  vaste  des  forêts,  les  vibi'ations 
d'éveil  de  l'espace,  la  houle  des  plaines,  le  bourdon- 
nement de  la  Vie. 


APPENDICE 


Cent  quatre-vingt  douze  pages  de  ce  livre  étaient 
imprimées,  lorsque  Villiers  de  VIsle-Adam  mourut.  Il 
avait  encore  corrige  deux  feuilles,  remanié  la  partie 
d'Axel  comprise  entre  la  page  193  et  la  page  225,  mais 
il  ne  s'était  pas  décidé  pourtant  à  donner  le  bon  à  tirer 
aux  éditeurs.  Enfin  les  soixante-dix  dernières  pages  ont 
été  retrouvées  telles  quelles  en  épreuves,  à  peine  relues, 
composées  sur  le  texte  autrefois  inséré  dans  une  revue, 
«  la  Jeune  France  ». 

Il  convient  de  spécifier  maintenant  qu'à  diverses 
reprises  Villiers  notifia  sa  ferme  résolution  de  modifier 
toute  la  fin  d'Axel.  A  sa  probité  de  parfait  artiste,  des 
scrupules  de  conscience  s'ajoutaient;  il  jugeait  qu'au 
point  de  vue  catholique,  son  livre  n'était  pas  suffisam- 
ment orthodoxe,  et  il  voulait  que  la  croix  intervînt 
dans  la  scène  qui  dénoue  le  drame. 

Il  était  dès  lors  forcé  de  reprendre  Axel  en  sous- 
œuvre.  L'on  peut  découvrir  les  traces  de  ce  travail  in- 


298  AXEL 

terrompu,  dans  ce   fragment  de  manuscrit,  retrouvé 
après  sa  mort. 

Cette  scène  non  terminée  devait  s'intercaler  à  la 
page  225,  après  cette  réplique  de  maître  Janus  :  «  Elle 
fa  donné  le  sourire  avec  lequel  tu  viens  d'attenter  à  sa 
dignité  maternelle  ». 

Axel 

Également,  elle  me  donna  de  la  pitié  que  m'inspire  sa 
misère. 

Maître    Janus 

L'homme  se  mesure  à  ce  qu'il  admire.  Cette  race  que 
tu  traverses  n'accède  qu'au  songer  de  ses  grandeurs, 
de  ses  inquiétudes  mystérieuses,  de  ses  aspirations 
infinies,  de  ses  hautes  soufiFrances.  Captive  de  l'aveugle 
univers  ivre  de  la  Force,  la  race  humaine  ressent  la 
soif  de  justice;  elle  inventa  la  compassion,  la  chasteté, 
la  clémence...  peut-être  même  a-t-elle  deviné  Dieu!... 
Cesse  de  plaindre  :  admire.  Ainsi  se  pressentira  dans 
ton  être  une  plus  excellente  sélection  future  :  et  ta 
pensée  de  plus  lard  ne  s'assombrira  pas  à  ce  ressou- 
venir :  quand  j'étais  un  homme. 

Axel,     montrant  le  livre  resté  entr'ouvert 

Cependant  ceci  n'est  qu'une  religion  moins  Dieu, 
réclamant  une  foi  gratuite  et  robuste,  en  offrant  moins 
que  des  incertitudes. 

Maître  Jands 

Nulle  incertitude  pour  l'Homme,  en  dehors  d'une  foi 
dans  le  but  qu'il  se  choisit.  —  Et  quel  but  proposer  à 


APPENDICE  299 

ta  vie  plus  digne  d'elle  que  d'atteindre  de  telles  fina- 
lités! 

Axel 

Mon  esprit  se  détourne  aujourd'hui  de  ce  genre  de 
mirages.  Un  ciel  d'orgueil  à  jamais  vide  et  à  l'abandon, 
situé  entre  la  prunelle  et  la  paupière,  ne  suffit  pas  à 
l'envergure  d'une  âme  assoiffée  de  l'immense,  à  mon 
humanité.  Moi  aussi,  j'ai  rêvé  de  Dieu;  vraiment,  c'était 
plus  beau.  Foi  pour  foi,  s'il  faut  choisir,  il  me  paraît 
plus  sage  de  garder  une  croyance  natale,  qui  a  fait  ses 
preuves  devant  toutes  les  sagesses,  dont  les  vieux  mages, 
sous  une  étoile,  adorèrent  le  Révélateur  enfant  et  qui 
porte  l'empreinte  de  Dieu.  Cette  foi  court  dans  mes 
veines.  Je  choisis  de  rester  chrétien. 

Maître   J  a  n  u  s 

Lorsque  la  Vérité  te  presse,  ne  te  réfugie  pas  en  une 
doctrine  qui  te  condamne.  Le  Verbe  défend  l'homicide 
et  prescrit  la  Pauvreté.  Pour  protéger  des  ombres  de 
richesses,  tu  viens  de  mettre  à  mort  ton  semblable, 
ton  prochain,  que  l'on  t'enjoignit  d'aimer  comme  toi- 
même.  Ne  te  vante  pas  d'être  chrétien,  pour  te  dis- 
penser d'être  un  homme. 

Axel 

Je  n'ai  tué  que  pour  sauvegarder  ma  solitude  !  — 
C'est  depuis  cet  instant  que  le  rêve  de  ce  trésor 

Maître  Janus 

Au  fond  de  tes  pensées,  l'idée  qu'il  pouvait,  un  jour, 
t'être  conféré  par  un  sort  merveilleux,  que  tu  te  pro- 
posais d'aider  par  certaines  pratiques  ténébreuses,  se 
mêlait  au  désir  de  défendre  cette  solitude.  Sans  cela, 


300  AXEL 

les  pores  de  ton  être  ne  boiraient  pas.  en  une  absorp- 
tion si  soudaine,  les  impurs  miasmes  passionnels  du 
sang  versé.  Ta  chair  d'adepte  avait  gagné  déjà  des 
transparences.  C'est  ce  désir  seul  qui  a  créé  le  chemin 
de  cette  attirance  entre  ton  être  et  ces  miasmes  fu- 
mants et  hantés.  Leurs  larves  prennent  ce  chemin  vers 
ce  qui  peut  les  recevoir.  Sans  quoi,  tu  leur  serais  im- 
pénétrable. —  Le  fait  seul  qu'à  travers  tant  d'obstacles, 
l'ensemble  de  cette  aventure  tentatrice  se  soit  présenté 
ici  —  prouve  que  tu  songeais  obscurément  à  cet  or  de- 
puis longtemps.  N'oublie  pas  qu'il  n'arrive  à  l'Initié 
que  ce  qu'il  s'attire.  Et  que  plus  il  augmente  en  pureté, 
plus  des  volontés  néfastes  s'efforcent  de  la  troubler.  En 
immolant  un  homme  à  propos  d'une  même  convoitise 
entre  lui  et  toi,  tu  as  commis  un  acte  d'imprudence  des 
plus  insalubres 

Axel 

Pouvais-je  donc  le  laisser  partir,  emportant  le  scan- 
dale de  ce  secret? 


TABLE 


Pages, 

PREMIÈRE   PARTIE.  —  Le  Monde  religieux.    .  3 

§  1.  —  ...  et  forcez-les  d'entrer 5 

§  •!.  —  La  renoiiciatrice 44 

DEUXIÈME  PARTIE.  —  Le  Monde  tragique   .   ,  57 

§  1.  —  Les  veilleurs  du  souverain  secret 59 

§  2.  —  Le  récit  de  Herr  Zacharias 101 

§  3.  —  L'Exterminateur 120 

TROISIÈME  PARTIE.  —  Le  Monde  occulte.    .    .  199 

§  1.  —  Au  seuil '201 

§  2.  —  Le  renoncialeur 227 

QUATRIÈME  PARTIE.  —  Le  Monde  passionnel.  233 

§  1.  —  L'épreuve  par  l'or  et  par  l'amour 235 

§  2.  —  L'option  suprême 282 


Appendice 297 


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